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fois une perfection nouvelle. La valeur plastique de ses estampes prenait à chaque fois une qualité plus impressionnante et à chaque coup leur signification se généralisait et nous émouvait davantage.

La force et l'éclat de ses noirs, il sait les rehausser jusqu'à l'épouvante, jusqu'à la splendeur;ils sont mats ou ils sont brillants, profonds, souples; tantôt ils sont un excellent, un formidable point d'appui, tantôt se répartissent, se découpent, recréant toutes les nuances et les saveurs de la couleur, à l'absence de quoi ils suppléent selon une transposition savante, sans prétendre à en tenir lieu. Les blancs qu'ils laissent, tantôt ajoutent à leur tragique, tantôt fontjouer leur souplesse, et ces petites surfaces candides, intactes, aucun trait n'aide plus à faire saisir leur modelé surprenant. Ces blancs et ces noirs, il sait les répartir dans la page, selon le sujet, l'effet ou l'émotion à produire, et en vue toujours de l'arabesque ornementale décisive - objet peutêtre.essentiel de sa préoccupation il les répartit avec une sûreté telle et dans des propositions si savantes qu'on serait tenté de les dire mathématiques. Ses harmonies et ses formes, elles n'apparaissaient d'abord que puissantes, violentes, hardies à force de simplification, vigoureuses, expressives, mais, à manier les épreuves, on aperçoit bientôt combien il sait être en même temps subtil, ingénieux, délicat, sensuel, raffiné toujours.

L'observateur non plus, qu'est M. Vallotton, n'est si uniforme, simple, superficiel et comme extérieur qu'il parait d'abord. Tandis qu'on ne le croit capable que d'ironie et de dureté, il sait nous émouvoir, nous attendrir, exciter notre pitié et notre indignation, nous faire réfléchir parfois jusqu'à des subtilités. Ce graveur, ce peintre, doué plastiquement de façon rare, est encore un poète subtil et gai, amer et voluptueux. Sans doute ses dons plastiques lui confèrent une place à part, au premier rang, et les meilleurs titres à la gloire, mais la tournure de son esprit peut nous le rendre cher entre beaucoup et le mêler aux meilleurs de ceux qui nous font rêver et à qui nous revenons délicieusement quand il nous faut un peu plus que la tendre compagnie d'un confident. On l'aimer

pour

mille raisons ou seulement l'une d'elles, mais c'est peut-être dans l'alliance de ces deux aspects primordiaux de ses estampes – puissance d'expression ou valeur picturale, prolongement de la signification ou signification morale qu'il faut chercher leur inoubliable saveur.

Déjà dans des cuvres précédentes et notamment dans la série des Musiciens et cette planche délicieuse, attendrissante, le Confiant, M. Vallotton avait singulièrement élargi sa manière et haussé son art. Il ne faut pas craindre de dire que, dans sa dernière suite, Intimités, il atteint au chef d'oeuvre (1).

Jamais les qualités qu'on lui reconnaissait n'avaient apparu plus fortement. Jamais la maitrise du graveur n'avait éclaté avec plus d'ai

(1) Paris. Éditions de la revue blanche. Suite de dix planches originales gravées sur bois. Tirage à 30 exemplaires numérotés et signés,

peut

sance. Il use de toute la variété de ses dons plastiques, de leur puissance comme de leur souplesse.

Tout ce que peut exprimer la violence tragique d'une tache noire sc concentre dans l'Argent. Toute la splendeur qu'enroule entre les objets le faste d'une arabesque savante, l'Irréparable la réalise. La science raffinée du modelé, la recherche voluptueuse de lignes tendres, tout le charme que comporte la nature morte, toutes les ressources de l'art plastique, on les peut admirer dans ces tableaux délicieux. D'autant moins on craint pour eux la redoutable comparaison des plus illustres planches du dix-huitième, que les procédés et l'art de M. Vallotton ne leur empruntent rien. La force d'expression, la grâce de ces épreuves, elles éclatent et les yeux, jusqu'aux doigts qui les manient, en sont attendris.

Mais que dire de la pensée ou si l'on veut de la philosophie que ces images expriment? Dix fois un homme et une femme se rencontrent dans toutes les attitudes où les peuvent arrêter les accidents, les stations de la vie sentimentale. Elles en expriment tous les aspects imaginables, la naïveté et le ridicule, l'hypocrisie et le mensonge, la cruauté et jusqu'à ce goût de mort qui est dans notre conception de l'amour. On rit, on frémit, on s'attendrit, on s'indigne, on frissonne. Le délicieux, l'inquiétant spectacle.

A quel degré de maîtrise faut-il qu'un artiste soit monté pour avoir pu, presque sans trouble, presque avec sérénité, formuler de tels sujets, leur aspect plastique, leur signification morale ! Sa quiétude superbement expressive est telle qu'il arrive que le spectateur ne s'arrête qu'à la valeur picturale de ces arabesques.

EXPOSITION J. MES ENSOR

M. James Ensor est un artiste assez complexe, assez divers, et doué d'assez d'originalité pour que la Plumen'ait pas cru pouvoir faire moins que de lui consacrer six fascicules. Les divers aspects sous lesquels il y est successivement examiné ct les illustrations qui rehaussent et commentent éloquemment le texte nous donnent une idée plus claire et qui paraît plus véritable de son talent et de son art que celle qui nous est fournie par une exposition, relativement restreinte, de quelques-unes de ses gravures (1). Ces gravures, elles ne sont

pas

d'abord séduisantes. Si minutieusement fouillées qu'il faut s'en approcher de très près pour effacer l'impression presque désagréable que donne d'abord leur aspect et pour découvrir les drôleries macabres et la bouffonnerie aiguë que dissimulaient la plupart ou saisir l'agrément des paysages.

M. Ensor fait penser à la fois à Guys, à Callot, à Breughel, même à Goya et à Rembrandt et sans doute il a vu, bien regardé les auvres

(1) Salon des Cont. Galerie de la Plume, 31, rue Bonaparte.

de ces maîtres et de chacun a retenu quelque chose. C'est quelque chose.

Il est à souhaiter qu'une exposition plus complète et qui comprenne plus d'ouvres et de tableaux on en a pu voir à Bruxelles autrefois aux Vingt qui étaient fort significatifs nous fournisse le plus tôt possible l'occasion de nous arrêter plus longuement, autant qu'il le mérite, à considérer un artiste dont l'ouvre est à coup sûr curieux et intéressant.

CHEZ DURAND-RUEL

Il faut aller voir ou revoir dans les galeries de MM. Durand-Ruel toute une série de tableaux de M. Renoir qui sont aux murs en ce moment. A considérer l'Averse, la délicieuse Fillette à la Corde, le Bouquet, la Sortie du Conservatoire, la Femme en Chemise, des toiles des années 75 et des baigneuses récentes, on pourra se convaincre que le peintre, dont les inventions, qu'elles datent de trente ans, demeurent aussi fraiches que neuves, fraicheur et nouveauté éternelles, n'est pas seulement un des plus grands peintres français, que c'est un des plus grands peintres.

THADÉE NATANSON

GEORGES RODENBACH (1)

La soudaineté de la mort a saisi en pleine travailleuse et glorieuse maturité notre ami Georges Rodenbach; jamais coup brusque du destin n'apparut si stupide. Voilà interrompu un effort de volonté qui avait porté le jeune poète de la Jeunesse blanche qui fut auparavant celui tout jeune des Tristesses, jusqu'à être le robuste créateur de la légende de l'Arbre et le pénétrant interprète de ce que nous renvoie d'intime et d'aigu le Miroir du Ciel Natal.

Voici éparpillé tout un faisceau de qualités mélancoliques et gracieuses, fines et nostalgiques, toute une grâce frileuse dont le poète avait paré pour nous les canaux lents de sa patrie, les tours aux carillons grêles de son Bruges, et les frigidités påles de la Hollande d'hiver. Il avait au plus haut point le don de l'image rare et précieuse, et celui de saisir les lointaines analogies qui donnent un sens au paysage, au décor, ces analogies qui sont les gestes discrets et les paroles sourdes de l'âme des choses.

Et, autant qu'homme de talent, il fut homme de caractère droit et sûr ; c'était le plus fidèle et le plus dévoué des amis. Le fait d'être, comme lui, poète, suffisait à mériter de sa part une affection dont il donnait sans cesse, les plus sincères témoignages.

Georges Rodenbach laisse une veuve qui était, qui sera toujours fière de lui, de son grand caur et de son grand talent, et un enfant charmant. Il nous lègue des ouvres, il nous lègue d’amers regrets.

GUSTAVE KAHN

GEORGE SAND ET BARBÈS

EDMOND PLAUCHUT : Autour de Nobant (Calmann Lévy).

Vingt-trois lettres de Barbès à George Sand annexées à ce volume lui assurent des lecteurs et une durée. Elles sont édifiantes, ces lettres datées du donjon de Vincennes (1848), de la prison de Bourges (1849), de la prison de Doullens (1849-1850), du fort de Belle-Isle (1851-1854), de la Haye (1854-1870).

Barbès comprit mal les hommes et les choses de son temps, mais sur la fin de sa vie son esprit s'éclaira d'une étrange lumière et sa mort (juin 1870) fut celle d'un prophète.

Le jer janvier 1870, il écrivait : Je ne veux pas vous parler politique, car ma tête est terriblement obscure en ce moment, et les événements ne sont pas de nature à éclaircir mes idées. Tout ce qui me semble évident, c'est que l'Empire tombe comme un corps en

(1) Cf. dans La revue blanche du 19 mars 1897 un article de M. Gustave Kahn sur Georges Rodenbach.

dissolution, et que nous sommes à la veille d'une de ces grandes crises dont peu d'hommes, certainement, comprendront bien l'immensité...

Pur comme Mazzini, mais moins politique, c'est un saint et un simple. Il croit que « le peuple bon, brave, généreux, chevaleresque, ne fait le mal que lorsqu'on l'égare ». Ses idées restreintes sur le socialisme sont celles de Louis Blanc. Il professe pour George Sand un véritable culte et cela l'entraine à lui écrire des madrigaux de ce goût au lendemain de son arrestation en mai 1848 :

Notre chère République, bénie et chantée par votre muse, madame, rcprendra sa destinée. Sans trop chercher à vous donner bon espoir, en effet, ce n'est pas sans motf que Dieu a fait naître dans ce siècle où l'humanité doit être affranchie la femme de plus de ceur et de génie qui fut jamais.

Et ceci : Notre parti compte dans son sein tant d'éléments impurs, il y a un si grand nombre d'individus qui ne l'ont embrassé que comme une chance de faire là mieux leurs affaires qu'ailleurs, que je ne jurerais pas que le règne de ces autres coquins, les honnêtes et les modérés, ne puisse durer autant que nous, et pour ne pas être surpris par l'événement j'ai pris, en fait de patience, une longue haleine, comme font les plongeurs avant de descendre dans la mer.

Blanqui avait une autre idée de la Révolution que Barbès; il en comprenait mieux l'essence composite et qu'elle a besoin dans sa marche du concours de tous les caractères et de tous les événements.

Dans une lettre datée de Belle-Isle, 27 mars 1851, la haine de Barbès pour Blanqui, son mépris pour ce drôle, ce Tom-Pouce, éclatent avec une rage concentrée, et ne s'expliquent que par les tendances mystiques et la belle prestance du Bayard de la démocratie.

On peut suivre dans ces lettres l'évolution du révolutionnarisme de Barbès transmué bientôt en un patriotisme exalté, religieux, qui se sublime en visions prophétiques souvent justes et se console des misères et des défaites sociales par le dogme de la prédestination de la France. A cette hauteur, loin des faits et loin du monde, dans l'exil volontaire, Barbès trouve des choses touchantes et des choses ridicules comme certaines images de piété. Il s'est pris d'un grand amour pour Jeanne d'Arc - déjà socialiste, il l'explique - ; il voudrait que madame Sand chantât l'héroïne nationale dans le style de Lélia.

Intempérant comme ceux qui mènent un régime trop sévère, je viens sans honte vous dire encore une de mes rêveries. Je nourris depuis longtemps la pensée de vous demander (le faire un livre sur Jeanne d'Arc. La France manque d'une épopée. C'est celle-là qu'il lui faudrait ! Le style de Lélia et de Jacques célébrant la sublimité de la vierge de Vaucouleurs...

On frémit d'y penser. Dans ses dernières lettres, Barbès parle de Flaubert. Flaubert a fait un bien beau livre, Madame Bovary. Figurez-vous que lorsque j'ai demandé ces deux volumes, je croyais entamer quelque abomination. Les journaux en avaient dit tant de mal ! Mais de quelle belle chose les journaux ne se font-ils pas les zoïles ? Lorsque j'eus fini ma lecture, je me suis déclaré que rarement j'avais lu æuvre aussi morale.

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