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Musique

Opéra : La Burgonde, opéra en 4 actes et 5 tableaux de MM. Emile BERGERAT

et CAMILLE DE SAINTE-Croix; musique de M. Paul VIDAL.

Attila, comme tous les êtres d'exception qui emplirent la terre du bruit de leurs exploits et exercerent une attraction souveraine sur l'imagination populaire, possède deux physionomies distinctes : l'une historique ou réputée telle, car les renseignements sur la figure et l'existence furieuse du grand vaincu des Champs Catalauniques n'abondent pas; l'autre purement légendaire. Les auteurs du livret de la Burgonde, dans lequel Attila joue un rôle, avaient donc à choisir entre l'homme de ruse et de massacre, le flagellum Dei, ellroi du ve siècle, et le sage patriarche sorti centenaire de l'invention poétique, celui-là même dont les scribes de l'Eglise, pour les besoins de la cause sacrée, firent le champion du pape et de l'orthodoxie, sorte d'arbitre de la doctrine chrétienne qui chassa les Maures de l'Espagne bien avant le Cid Campeador, assiégca Ravenne, fonda Trèves, fut la cause de nombreux miracles et qui, roi débonnaire, prit place sur le tronc d'auguste fainéantise et de grandiose chimère où les jongleurs, les trouvères et les chansons de gestes devaient installer Charlemagne à la barbe florie.

MM. Bergerat et de Sainte-Croix, assez embarrassés parmi tous les types du monstre protéiforme, tantôt Atli chez les Scandinaves, Atla chez les Anglo-Saxons, Etzel, Athel, Hettel, Athil chez les Allemands, ici presque Dicu, là démon né du commerce des sorcières avec les esprits innomables, se sont contentés d'un Attila intermédiaire, atténué et blafard.

Dans la Burgonde, Attila loin d'être le personnage central du drame est repoussé au second plan en compagnie de Gautier et de Hagen. L'intérêt s'éparpille au lieu de se concentrer sur une seule tête et, cela, au détriment de l'unité de la pièce. Et c'est grand dommage, vraiment, car le sujet est curicux et de nature à inspirer bellement un musicien. MM. Bergerat et de Sainte-Croix puisèrent en partie l'idée de leur livret dans le poème de Walter d'Aquitaine, mais ils ont beaucoup modifié la trame initiale, et l'on chercherait en vain, dans le poème, le cavalier masqué que l'on voit surgir de façon si inattendue à la fin du second acte.

Usant de la liberté dont jouissent les librettistes de prendre leur bien où ils le trouvent, MM. Bergerat et de Sainte-Croix ont introduit dans l'asfabulation de la Burgonde de nombreux éléments empruntés à

divers récits traditionnels et légendes arrangés, amalgamés selon

leur gré.

Gautier (le Walter du poème) et Hagen, retenus comme otages à la cour d'Attila, aiment Ilda, jeune otage burgonde. Gautier est adoré d'Ilda. Les deux amoureux décident de fuir secrètement, aidés en leur projet par la reine Pyrrha, qui redoute une rivale en Ilda. Au milieu d'un banquet, tandis que les Huns et leur roi sont plongés dans l'ivresse, Gautier et Ilda partent légers comme des oiseaux. Attila sort de sa torpeur et, dès qu'il s'aperçoit de la fuite d'Ilda, il entre dans une colère extraordinaire. Et Attila n'est pas seulement furieux, il est amoureux fou. Un cavalier masqué, qui n'est autre que Hagen, offre de ramener les fugitifs à condition qu'on lui accordera l'épouse qu'il désire. Attila ravi promet tout :

Quel que soit son nom, elle sera tienne

Si tu reviens victorieux.
Je m'en porte garant, prince mystérieux;
Il n'est

pas
de serment

que

notre honneur ne tienne. Gautier et Ilda, qui cheminaient doucement en se débitant des douceurs, sont saisis, garrottés par lagen et sa bande. Ramenés au palais d'Attila, Hagen demande pour récompense Ilda. Attila s'empresse de la lui refuser en annonçant qu'il la réserve pour lui. Il la couvre de faveurs. Il retire à Pyrrha la garde du glaive-roi

Qui fraye tout chemin,

A l'Elu du destin qui le tient en sa main, et confie ce talisman précicux à Ilda. Pourquoi? On ne sait trop. Puis, il annonce qu'Ilda sera son épouse en même temps qu'il envoie Gautier au supplice. Ilda implore Attila en faveur de Gautier, Attila ne veut rien entendre. Son amour et sa férocité sont également déchaînés. Quant à Hagen, qui tenait Ilda en sa puissance et qui fut assez sot pour la remettre aux mains d'Attila, il est tellement abasourdi du vilain tour que lui joue son bon maitre qu'il court secourir Gautier. Il est tué et Gautier est sauvé. Il n'a pas de chance, ce pauvre Hagen. Mais en voici bien d'une autre, Ilda parait, livide, tenant le glaivc-roi tout dégouttant du sang d'Attila qu'elle vient de tuer. Les Huns se précipitent sur elle. Alors, Attila, qui était allé se faire frapper dans la coulisse comme un simple héros de tragédie, se traîne sur la scène.

Gautier et Ida, protégés par le glaive-roi, au même titre que Matho, par le Zaïmph, partent tendrement enlacés, cependant qu'Àttila expirant, exhale ces vers suprêmes :

A mes peuples, caches, guerrier, ma mort infáme!

Laisses fuir mon bourreau.
Le monde ne doit pas savoir que le fléau

Des hommes... est tombé... frappé... par une femme!
En ce livret d'où les bizarreries ne sont pas exclues, la psychologie

des personnages est par trop sommaire. Les actions de chacun d'eux ne sont pas sullisamment expliquées ni justifiées et l'on se perd parfois dans les contradictions qui rendent inexplicables certains caractères. Pourtant, en son mélange de qualités littéraires, d'intérêt et de défauts, le livret de la Burgonde contient une variété de situations, pas très neuves sans doute, mais dont un musicien doué peut se contenter.

M. Paul Vidal est un compositeur heurcux. Il n'a pas eu besoin, à l'exemple de tant de musiciens de valeur, de prendre le bâton du Juif-Errant et de parcourir les contrées inclémentes où règnent des impresarii sans entrailles. Après avoir eu le bonheur d'illustrer de musique jolie le Baiser de Banville, le Noël de Bouchor et maints arguments de pantomime, la bonne fée qui le protège mit M. Vidal sur le chemin de M. Gailhard. L'amitié d'un directeur étant un bienfait des dieux, à partir de ce moment la chance ne cessa plus de sou rire au jeune maître. Et non seulement M. Gaillard prit son compatriote de Toulouse sous sa haute et eflicace protection, le soutenant sans cesse avec une affectueuse constance, mais il poussa même le dévouement jusqu'à se muer en librettiste pour

fournir au musicien de son choix l'occasion de déployer ses talents. De l'amicale collaboration sortirent deux cuvres d'aspect divers, mais de signification d'art équivalente : Guernica et la Maládetta. En outre, M. Gailhard, voulant garder auprès de lui l'élu de son admiration, hissa M. Vidal au pupitre de chef d'orchestre de l'Opéra, et, enfin, aujourd'hui, il lui joue un grand ouvrage en 4 actes et 5 tableaux. M. Paul Vidal est donc, grâce à M. Gailhard, un compositeur très enviable. Non que je veuille insinuer par là que les mérites du compositeur ne justifient pas amplement la faveur dont il est l'objet. J'entends dire simple. ment que beaucoup de jeunes musiciens ne seraient pas fåchés d'être aussi sérieusement et intelligemment aidés à leurs débuts.

Si la nouvelle partition de M. Vidal n'est pas supérieure à la partition de Guernica, elle n'est pourtant pas indigne de cette ainée. Elle possède les mêmes grâces habiles et le même charme légèrement factice. La musique de M. Vidal n'a rien d'excessif. Elle est d'une inspiration calme et aimable, sans véhémences d'aucune sorte. Jamais, dans la Burgonde, le vent ne souffle du large. Jamais le musicien ne se laissc emporter par le dramatique d'une situation. En dépit des efforts tentés pour faire croire à une puissance qui n'existe pas, en déchaînant le tonnerre des cuivres et des cymbales, le talent de M. Vidal est plus un talent de grâce qu'un talent fier et violent. Le bruit nc lui vaut rien. L'orchestration, quand le musicien ne cherche pas à excéder ses forces, est chatoyante, d'une joliesse étoflée, et, sans se perdre dans la stratégie des procédés, c'est plaisir de suivre la souriante penséc du musicien jusqu'en la ténuité de ses moindres dessins. De délicats frissons mélodiques papillottent dans l'orchestre, ct, partout, ce ne sont que légères bagatelles, mignonnes arabesques, gentillesses harmoniques.

En général, les idées sont peu originales, et, en prêtant une oreille attentive à la musique, on est tenté de saluer de vieilles connaissances au passage. M. Vidal ne ressemble certes pas à ce baron d'Erkstein « qui était doué d'un mouvement d'esprit qui faisait rouler dans « son cerveau enflammé toutes les idées des autres », mais de singulières et involontaires analogies d'inspiration créent quelquefois d'étranges illusions, et, soit sottise, soit excès ou duperie de mémoire, l'auditeur croit découvrir des réminiscences où il n'y en a peut-être pas.

Dans la Burgonde, les rappels de motifs, les thèmes caractéristiques vivent en bonne inintelligence avec la romance et les couplets. Une fois de plus est tentée l'expérience de marier le Grand Turc avec la République de Venise. Assisterons-nous longtemps encore à des essais aussi inutiles que puérils. Croit-on que la vieille formule de l'opéra puisse se plier aux exigences du drame lyrique et que le drame lyrique veuille s'accommoder des vieilleries de l'opéra poncif? Et n'est-il pas surprenant qu'un musicien aussi renseigné, aussi avisé que M. Vidal ne se décide pas franchement à écrire ou un opéra vieux jeu ou un drame lyrique moderne, et ne se rendre pas compte que les ouvrages d'ordre composite, sans signification d'art tranchée, ne répondant à aucun idéal, sont d'avance condamnés à l'implacable oubli, car, ne satisfaisant personne, ni les avancés, ni les rétrogrades, tout le monde les accable de critiques plus justifiées les unes que les autres. L'heure a sonné de prendre un parti. Que les retardataires produisent des opéras comme au temps de l'autrefois; s'ils n'ont rien appris et rien oublié, tant pis pour eux! Mais au moins que les jeunes, pour qui l'avenir s'illumine de toutes les splendeurs de l'aurore, ne s'enlisent pas dans les fondrières du passé, ne s'attardent pas aux ornières des formules vermoulues et surtout ne tentent pas de concilier. ce qui ne se peut concilier.

La direction de l'Opéra a monté la Burgonde avec un goût à nul autre pareil. La mise en scène est d'une somptuosité rare et les costumes sont d'une richesse extrême. Le ballet, qui évoque à l'esprit le souvenir prestigieux des divertissements en vogue durant l'Exposition, est d'un grouillement pittoresque et d'une barbarie imprévue et curieuse. Mlle Hirsch s'y est fort distinguée.

L'interprétation, d'une belle noblesse avec M. Delmas, est cxcellente avec M. Vaguet, M. Alvarez et Mlle Bréval. Orchestre, chours, tout est parfait.

ANDRÉ CORNEAU

DE M. FÉLIX VALLOTTON

Quelques-uns se rappellent encore leur surprise joyeuse il y a quelque sept ans à l'une des premières expositions de la Rose + Croix, dans les galeries Durand-Ruel, au spectacle si imprévu des estampes de M. Vallotton. C'étaient des portraits de personnages illustres de tous temps et de tous pays, des paysages, des scènes d'intérieur ou de la rue, des enterrements. Ces épreuves sur papier écru, l'apparente simplicité du procédé de gravure sur bois, préservait leur splendeur comme nue. Un savant trait noir y déroulait le faste inattendu d'un goût ornemental nouveau. La distribution des noirs solennisait une sorte de deuil somptueux en accord avec la cruauté et l'ironie de l'observation.

Ces objets si neufs, si on voulait les apparenter à une cuvre connue, on était amené à remonter jusqu'aux vieux maîtres allemands et aux inventeurs de la xylographie dont ce jeune homme restaurait l'art oublié. Il restituait son honneur, son éclat primitif, et rendait l'indépendance à un procédé avili par les progrès de l'industrie de l'illustration. Mais pour user à notre époque d'un procédé si naïf d'apparence et appliquer un art d'aspect si simple à figurer des physionomies contemporaines et des spectacles d'une très récente modernité, il fallait outre de la hardiesse, du génie. L'extraordinaire force d'expression de ces images et leur ingéniosité, l'autonomie d'une telle entreprise, déjà décclaicnt un maître.

Nous n'apprimes pas sans surprise qu'elles étaient l'auvre d'un jeune peintre suisse, depuis longtemps fixé à Paris et qui, même, s'il était honni par les graveurs, ses confrères, avait été récompensé au Salon. Sans doute ce jeune homme apportait quelque chose d'étrange et d'étranger et qu'expliquait son admiration avertie de maîtres tels que Durer ou les Holbein. Mais, mieux que son origine et ses travaux, mieux que n'eussent fait des papiers, la qualité de son esprit, ses sympathies, la sûreté de son goût, sa culture approfondie des maitres français, d'Ingres en particulier, le nationalisaient français.

Depuis, l'ouvre considérable qu'il a produit et combien d'emprunts, dont quelques-uns sans vergogne, ont familiarisé le public avec le nom et l'art de M. Vallotton. Des études lui ont été consacrées, écrites en toutes langues et récemment un livre tout entier parut simultanément en Allemagne et en France (1). Il est célèbre. En même temps que nous applaudissions à ses succès de journaliste, d'illustrateur et apprenions à apprécier sa peinture, il nous édifiait sur la variété et les ressources de son art de graveur dont éclatait chaque

(1) J. MEIER-GRAEFE : Félix Vallotlon, Berlin, Stargardt, et Paris, Sagot, rue de Chateaudun, 3glis,

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