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-— Si, pour Vienne. L'ennuyeux, c'est queje n'ai pas encore trouvé ce que je vais lui raconter...

— A qui‘?

—— A mon ami, je le lâche, j'en ai assez de lui. Je vais à Vienne où l'on m'attend...

— Juliette, m'écriai—je avec colère, vous partez avec Ancelle ?

Elle éclata de rire.

— Bête ! fit-elle, c'est justement lui que je plaque.

—- Ah l Juliette, pourquoi m'avez-vous quitté pour cet homme-là ?

-— Pourquoi? Est-ce que je puis vous dire ? Pour mille-raisons. Nous n'avions plus le sou, mon pauvre ami; il était impossible de rester ensemble. Et puis je sentais que vous n'étiez plus avec moi le même qu'autrefois; Ne dites pas non, c'est la vérité. Alors moi aussi, que voulez-vous, ça diminuait, l'amour ! D'ailleurs j'aime être libre, libre! Et le pauvre garçon m'écrivait de lit-bas des lettres, des let— tres !... Ah! si vous les aviez vues, ces lettres-là. Heureusement que je ne vous les montrais pas. Moi j'avais pitié de lui. Il était si malheureux ! Et puis il a fait des aflbires admirables à Madagasear. Il est revenu cousu d'or. A présent... (elle se reprit à rire) à présent je lui ai tout boulotté !

— C'est comme cela que vous avez en pitié de lui ?

-—- Dame l La patience se lasse à la fin... surtout quand on n'aime pas. Maintenant, c'est bien décidé. Je ne le verrai plus. Un pareil crampon ! Non, c'est trop insupportable.

A ce moment, promenant les yeux autour d'elle, elle s'écria :

— C'est gentil, ici! Sans blague! C'est pas grand, mais c'est propret, coquet, et puis, pour un homme seul, n'est-ce pas suilisant ?

De la fenêtre ouverte sur la rue du Faubourg Montmartre montait cette rumeur lourde, appesantic, qu'on entend les soirs de paie, ce grondement sourd du travail lassé, de la luxure affranchie, des convoitises à demi déchalnées. Et au—dessus de ces bruits de foule d'une grande ville, le ciel était d'une limpidité, d'une paix infinie. Un dernier rayon de soleil s'endormait au bord du toit.

Nous étions muets tous deux; elle appuyait son bras sur mon épaule, laissait pendre sa main. Je la lui baisai. Et je regardai le lit. Elle surprit mon regard. Sa coquetterie se défendit lâchement.

-~- Oui, mais comment me recoiil’er ? Tu n'as rien ici ‘?

Cependant elle se livra où son fantôme durant tant de nuits était venu me tourmenter; la légère, l'insoucieuse, l'intéressée offerte toute riait à mon plaisir et me retenait au sien de ses lèvres, de ses mains jointes, de ses jambes croisées sur mon corps.

Comme nous nous reposions du plaisir, elle dit, me montrant son bras marbré de bleu.

-— 011 ! regardez, méchant, vous m'avez tout tigré la peau ‘I

Alors ‘je m'agenouillai, et à chaque place où j'avais frappé, je mis avecdélices un baiser. Elle riait, soupirait, le sein frémissant, étendue en travers du lit, la tête perdue, baignée dans ses longs cheveux

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étai} là plus qu'ailleurs livré aux surprises. Je me rappelai alors. Des scènes libres, gracieuses. vinrent m'exalter; m'irriter aussi, car je songeais à ceux qui pouvaient avoir les mêmes souvenirs.

—- Ah! monsieur voit bien que tout s'est arrangé, dit la femme de chambre que J uliette était allée réveiller.

Puis, agitée tout à coup d'un tremblement :

— Oh! madame, madame. fit-elle.

— Qu'avez-vous ?

— Mais vous savez bien que M. Paul...

— Qu'il a la clef. Eh bien, après ? Je voudrais bien qu'il se permit d'entrer !

— Mais c'est qu'il ne se connaît plus, quand il est dans ses colères... Violent comme il est.

— Vous mettrez-là mon revolver pour lui faire peur s'il osait venir. Soyez sans crainte. Je ne m'en servirai pas. Et demain vous ferez changer la serrure. Il ne manquerait plus que cela, que je fusse l'esclave de ce monsieur-là !

Elle voulait avoir l'air irrité. mais au fond je la sentais heureuse, émue agréablement des fureurs qu'elle inspirait ; et cette nuit là, avec plus d'ardeur que jamais, elle m'éerasa, me transporta dans son étreinte.

— Vite ! vite! réveille-toi, s‘écriait-elle en me frappant l'épaule, le lendemain matin, et les yeux encore pleins de sommeil, elle sauta au bas de son lit comme si le feu était a la maison.

— Oh! il va faire beau. Quelle chance ! continua-belle. Heureusement qu'il n'est pas tard. Nous avons le temps. Car tu ne sais pas, aujourd'hui il y a courses à Chantilly et pour rien aumonde je ne voudrais manquer d'y être.

— Juliette, Juliette, tu vas encore jouer, te ruiner !

—- Il faudrait avoir de l'argent pour se ruiner, moi tu sais bien, je n'en ai pas ; il vient, il passe, il s'en va. (l'est comme l'eau. ça ne se retient pas. D'ailleurs je suis sage. Tu verras! je ne joue plus. Non. Seule—ment j'étrenne aujourd'hui une ravissante toilette. Tu ne t'imagines pas comme je suis jolie lai-dedans ! C'est pour cela que je ne puis manquer les courses.

Et. de fait. jamais si modeste étoffe avec un art en apparence siingénu n'avait mieux enveloppé des élégances discrètes et de belles formes en flattant les convoitises. Sous cette jupe, la marche de Juliette était une offre aussitôt retirée, des impudeurs vite recouvertes, la co— quetterie la plus savante travestie en une simplicité sans façons. Une petite capote Louis XVI aux bords gaufrés, baissés sur le devant et relevés sur le côté, ornée de boutons d'or, de fleurs d'ajonc et de bruyère qui formaient sur la paille blanche comme une parure de hasard improvisée à travers champs, mettait une ombre et une grâce enfantine au front audacieux de J uliette, déguisait ce qu'il pouvait y avoir parfois de dur dans son visage. Les yeux apparaissaient à présent attendris, langoureux sous leurs longs cils.

Je souffrais à la pensée de cette provocation amoureuse qu'allait être dans la foule chaque geste, chaque regard de mon amie, et pour— tant je savais qu'il était inutile de m'y opposer. Elle appartenait aujourd'hui à sa toilette, à sa grâce et à son orgueil, comme la veille elle avait appartenu à mon baiser.

Elle arrangeait les plumes de son chapeau lorsqu'on entendit une clef dans la serrure.

Malgré l'assurance qu'elle avait affectée précédemment, Juliette pâlit et se tourna vers moi.

-—— Mon Dieu ! fit-elle, c'est lui. Sauvons-nous par l'escalier de serVlce.

Et nous sortîmes à la hâte.

— Que faut-il dire à monsieur Paul? demanda Florence.

-— Ce que vous voudrez, répliqua Juliette... que je suis en voyage !

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Notes

politiques et sociales

L'ENQUÊTE PUBLÏËE

Le Figaro a tenu la promesse de M. Dupuy, et ainsi nous avons tous les matins connaissance, par morceaux, de l'enquête faite par la Chambre criminelle de la Cour de Cassation.

Nous ne pouvons, bien entendu, nous prononcer sur cette enquête avant que le Figaro n'en ait fini la publication; mais, dès à présent, nous devons nous estimer heureux que cet amas de documents n'ait pas été livré brusquement et d'un seul coup il la publicité.

Si l'opinion publique n'avait en connaissance de l'enquête que par sa publication ofiicielle, on aurait eu assez de peine à se reconnaître dans les assertions téméraires et dans les démonstrations presque habilement imaginées de plusieurs témoins; tandis que, de jour en jour, nous pouvons critiquer les témoignages, et peu à peu compléter l'enquête publiée par une enquête publique.

De tous les témoignages qui ont jusqu'à ce jour éclairci le débat, et en attendant le témoignage du colonel Picquart, le plus dramatique, sans aucun doute, fut celui de M. Bcrtulus, mais le plus important, je crois, fut celui du commandant Hartmann; nous avons reconnu ici quelle beauté peut avoir le travail d'un « géomètre » quand celuiwi reste rigoureusement fidèle à sa méthode.

Les effets de la publication connnenccntà se faire sentir; M. Dupuy, parlant en son pays dimanche dernier, nous a promis de laisser la Cour de Cassation faire son ollice; nous enregistrons cette promesse avec d'autant plus de confiance qu'il se pourrait bien qu'elle fût tenue par un autre.

Cnanuæs PÉGUY

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Le I6 mai 1881, une trentaine d'artisans de métiers divers, réunis à l'appel d'un journal ouvrier, décidaient d'établir à Bruxelles une Boulangerie coopérative, sur le type du Vooruit de Gand.

Leurs ressources étaient modestes, mais leurs volontés patientes, leur confiance dans l'avenir illimitée. Chacun d'eux, ce jour—là, prit l'engagement de verser, pendant des mois, vingt-cinq ou cinquante centimes par semaine, afin d'épargner son par son dix francs,dcstinés au premier capital. Et bientôt, au bout d'un semestre à peine, mal— gré l'hostilité des uns, malgré l'indiil‘érence des autres et la concur—

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