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mais la lune baisait les brouillards endormis,
mais les chevreuils dormaient sur les clairières pâles,
mais les enfants joyeux nordaient les seins des mères,
mais des bouches de miel faisaient trembler les corps,
mais tu te renversais ravie entre mes bras...
Ne pleure pas, amie. La vie est belle et grave.

Quand mon cæur sera mort d'aimer, je n'aurai plus
de cour, et alors je t'oublierai peut-être.
Mais non... Je suis un fou... Je ne t'oublierai pas.
Nous n'aurons qu'un seul cæur, le tien, ô mon amie,
et, lorsque je boirai aux sources des prairies,
et que je verserai de l'azur dans tes lèvres,
nous serons tellement confondus l'un dans l'aulre,
que je ne saurai pas lequel des deux est toi.
Quand mon coeur sera...

Mais n'y pensons pas, ma chère amie. Tes seins ont tremblé de froid à ton réveil comme des nids d'oiseaux dans la rosée des roses. Mon cæur éclatera, vois-tu, de tant t'aimer. Il s'élance vers toi comme dans un jardin s'élance vers l'air pur un lys abandonné. Je ne puis plus penser. Je ne suis que des choses. Je ne suis que tes yeux. Je ne suis que des roses. Que regrettais-tu donc lorsque je t'ai quittée, si je n'étais pas moi et si j'étais des roses?

IV

Quand mon cæur sera mort d'aimer : sur le penchant
du coteau vert, mon âme veillera encore.
Sur le coteau vous irez, ô doux enfants,
elle luira dans les haies mouillées pleines d'aube.
Elle flottera, pendant la nuit, dans la brume
qu'adoucit la grise humidité de la lune.
Elle aura la fraicheur des roses qui s'allument
sur le grelottement mouillé des anciens murs.
Elle ira se poser auprès des niches sombres
dorment les vieux chiens au seuil des métairies,
et elle ira sourire à ces petites tombes
sont des innocents qui n'ont pas ou la vie.
Que ma torture alors se noie dans la douceur,
et que ces jeunes gens qui viendront du village
à l'endroit l'on trouve des tulipes sauvages
aient beaucoup de naïveté et de bonheur.

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La Câlineuse

XIX

TON AMOUR OU TON SANG!

Il reste toujours à découvrir dans la douleur. Je croyais, après ce retour désolé de Naples, n'avoir plus rien à en connaitre, et la vie m'instruisit encore. Heures cruelles où tout manque à la fois, où notre courage n'est soutenu, n'est réveillé que par la diversité des peines, où la faim, l'humiliation, les courses inutiles et harassantes nous empêchent seules de sentir l'autre mal, plus secret, mais tout aussi destructeur. Cette fois, comme naguère, mon énergie à vivre, me sauva, énergie absurde, puisque j'avais vu se dérober tout ce qui me rendait agréable l'existence et que chaque jour augmentait mes causes d'affliction.

En effet, après mille efforts, des journées mornes ou désespérées d'attente, de misère, lorsque j'arrivai à obtenir une petite place qui me permit de subsister, je retrouvai mon mal, comme le supplició d'autrefois, réconforté après la question, retrouvait sa torture. Il mo sembla que je n'avais travaillé que pour le nourrir, pour avoir le temps d'en bien éprouver les artifices.

Le regret amoureux de l'homme qui n'a point possédé sa maîtresse ressemble assez à l'envie du misérable qui n'a jamais eu d'or entre les mains; il n'est pas comparable à la douleur de l'amant heureux naguère, qui ajoui d'un bien et ne l'a plus. A chaque minute, il en sent la privation; les plaisirs passés lui rendent plus lourds le dénûment et la solitude. Ce lit vide du soir, où je retrouvais des souvenirs vains, des formes fugitives, devenait un chevalet d'affres, d'insomnies. Sans trève, mille fantômes rôdaient jusqu'à mes lèvres pour s'évanouir aussitôt; le corps adoré, embelli et grandi par mon désir, se roulait sur moi, insaisissable et réel, effleurant mes yeux et mes narines, pesant lourdement sur mon sein, sur mes jambes, de sa chair railleuse et obsédante. Cette image qui s'acharnait après moi me devenait odieuse ; j'employais toutes mes forces à la repousser, mais alors, par un jeu singulier de l'esprit, ma hainc finit par m’absorber autant que mon amour. Je cherchai Juliette pour lui faire mal, qui sait? peut-être pour la tuer.

Je cherchais Juliette, mais je ne la rencontrais point. Elle avait quitté la maison de la rue de Prony conime elle avait quitté son appartement du boulevard Pereire, sans avertir qui que ce fût, non seulement pour dérouter ses créanciers, mais parce qu'elle aimait

(1) Voir La revue blanche des i' et 1ő novembre, for et 15 décembre 1898, jer janvier, 1er et 15 février, fer el 17 mars, "I 1'' avril 1899.

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gnoire, lui parler, mais quand j'arrivai, elle venait de sortir; je l'attendis en vain; elle ne revint pas, et je me demandai si j'avais été le jouet d'une hallucination.

Une nuit, pour fuir mes obsessions, pour m'étourdir, pour m'apaiser, j'allai dans une de ces geoles amoureuses où à la faveur de lampes claires, de glaces, de fards, d'un léger duvet de poudre rose, des femmes entassées, actives d'aillades, de coups de langue, d'appels de doigts, ouvrant des sorties de bal luxueuses et vieillies sur de chaudes nudités, sur des croupes tendues, sur des gorges présentées, peuvent paraître tentantes à un désir exaspéré. Je choisis dans la brutalité des sourires, je ne voulais que me perdre un instant, oublier toute douleur contre des chairs neigeuses et sans âme. Mais, comme je sortais du salon, suivant l'un de ces corps consolateurs, je fus atterré, épouvanté, puis soulevé de colèrc et d'indignation ! Toute étincelante, toute légère, avec un collier de perles qui luisait doucement entre les bords écartés de sa fourrure blanche et fine, Juliette montait l'escalier, revenant sans doute de quelque théâtre. Elle m'aperçut, parut à peine étonnée, et me prenant la main :

Chut! fit-elle à voix basse. Il vient derrière moi. Je ne répondais rien, plus exaspéré encore de son calme que de sa présence. D'ailleurs, la femme qu'elle était alors, la femme qui accompagnait jusqu'en ses débauches un amant perverti, cette femmelà qui eût pu me répugner ou irriter ma jalousie, je ne la voyais même pas ; je ne voyais en elle que l'autre femme, celle qui m'était apparue en voiture, au théâtre, et dont j'avais surpris le regard moqueur. C'était maintenant la maîtresse trompeuse, railleuse, impitoyable, celle qui m'avait abandonné, c'était la bourrelle, la donneuse d'aflliction, la créatrice de misères. Elle ne devinait rien de ce qui se passait en moi; elle dit encore :

Ah! il en a des passions, celui-là ! Mais il arrive, je l'entends, laissez-moi!

Cependant, elle pålit subitement, ma physionomie, sans doute, témoignait de la violence de inon émotion, elle fixa mes yeux avec une sorte d'angoisse. Je la poussai dans une chambre ouverte, je la poussai contre un lit, elle glissa, tomba à genoux. Alors je la frappai, je la frappai sans un mot, sans une injure, avec je ne sais quelle ardente et pourtant sereine férocité.

Oh! fit-elle, ouvrant de grands yeux terrifiés, oli! qu'avez-vous ? Laissez-moi! Ah! laissez-moi ! Au secours ! Grâce! Au secours !

Mais je la tenais par ses cheveux dénoués, en un clin d'ail, j'avais saccagé toute son élégance apprêtée; elle fut pitoyable et ridicule dans sa jupe déchirée, avec son collier de perles rompu, au milieu des lambeaux de sa riche toilette. Sous mes coups, elle poussait des cris perçants, des cris enfantins, allolée, prise d'une peur grandissante, comme si sa dernière heure était venue. Elle voulait se relever et elle n'y parvenait pas, et moi je la battais à coups de canne et à coups de pied, jouissant de sa douleur comme de la plus exquise

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