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bardie : « Voyez! le feuillage naissant est comme en verre, en verre fragile », s'écriait tendrement l'oncle Guido. Puis il montrait les ruisseaux dirigés entre les herbes, et les guirlandes aériennes qui s'enroulaient partout. Et ce fut l'instant que Matilda choisit pour dire tout bas à Lucien : « Comment jugez vous, mon cher, un écervelé qui accompagne une amie en voyage sans songer qu'il la compromet, sans lui en demander même la permission? >>

Elle était donc froissée comme une pimbèche ? Ou bien, elle avait des remords... Hélas, que penser de la tendresse et de la voix des femmes : autant en emporte le vent.

L'arrivée à Milan, où l'on devait passer la nuit, fut encore une déception. Sur la foi de Stendhal, cette ville était, pour Lucien, un séjour habité

par la société la plus bonhomme et la plus occupée de frivolités qu'il y eût au monde ; il ne pensait pas y rencontrer autre chose que des jeunes gens en tilbury, courant pour les affaires de leurs mattresses entre le dôme, le corso et des palais. Le grand bruit des faquins et des cochers le surprit comme une inconvenance, et quand il s'en ouvrit à Matilda, celle-ci le choqua par un air de décence et de respect humain qu'il ne lui connaissait pas.

Le voyage l'avait peut-être lassée, agacée. Lucien n'insista point, regarda le pavé de la ville qui jadis émerveillait tellement Stendhal; il reconnut des rues larges, des palais roses, gris, jaunes, de l'animation, et des calèches qui dataient aussi du temps de M. de Stendhal.

On s'en fut à l'hôtel, puis au Dôme qui dresse éperdument son immense dos d'âne, puis à la promenade de Milan où l'on voit d'assez méchantes toilettes. Enfin, le soir tombant, ils marchaient tous quatre, madame Monti et Tof, Matilda et Lucien, le long d'un canal dormant contre les pierres décrépics de quelques terrasses. En quelque lieu

que le soir tombe, tout s'attendrit ct la douceur des choses apparait mieux. Le page sentit que l'air tiède se glissait jusque dans son cour comme une caresse à demi-chaste, qui en veut d'autres. Il s'arrêta, ne bougea plus, s'écouta vivre. Matilda eut froid. Peste soit de la sotte !

Le lendemain, on se remit en route vers midi. En vain Lucien, levé dès l'aube, s'était allé perdre sur le toit de la cathédrale, puis devant l'auguste Cène du Vinci, æuvre divine qui agonise. Un chagrin confus et délicat l'opprimait. Il sentait qu'il aurait dû laisser un regret au cœur de Matilda, mais qu'en la suivant il avait tout gâté. Elle ne lui pardonnerait peut-être pas son imprudence, et d'ailleurs elle était changée, hostile, craignant davantage, certes, l'opinion de ses compatriotes que celle des parisiens. On peut à Paris aimer gaiment son page, qui devient, la frontière franchie, monsicur Lorédan, un étranger.

Le train toucha Florence au crépuscule. Le retour de madame Monti, de Guido, de Matilda, devait etre un événement considérable dans la ville, car il y avait un bataillon d'amis intimes à la gare. Tof les connaissait presque tous et toutes, et l'on s'embrassa, on se serra

les mains, on s'interrogea fébrilement, en anglais, en français, en toscan. Cela fit tumulte, on oublia Lucien. Il se trouva tout seul, et triste comme un moineau dans une volière d'oiseaux des iles.

Il entendit seulement qu'un très joli officier en manteau gris perle complimentait Matilda : « Je voudrais, mademoiselle, que tous mes camarades me vissent en ce moment, car le plaisir de vous saluer devient un nouvel honneur pour l'uniforme que je porte. » Et cela fut dit en français, par galanteric, avec unc vanité si gracieuse, si pimpante et si douce que jamais Lucien n'en avait remarquée de telle dans les Gaules.

(A suivre.)

MARCEL BOULENGER

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