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L'instruction des troupes

et les gaspillages de temps

Opinions contradictoires

Quelle est la durée de service nécessaire pour instruire les jeunes soldats? - j'entends, pour leur enseigner le « métier », indépendamment de toute question d'éducation » morale, de toute tendance à leur inculquer un « esprit militaire », deux sujets sur lesquels je me suis déjà expliqué.

Sur ce point, les opinions varient fort ; et ces divergences seraient bien déconcertantes, s'il n'était facile de constater que la plupart des auteurs négligent de se demander, au préalable, ce qu'il est réellement nécessaire d'enseigner à la troupe.

Ainsi, le capitaine Bois estime que l'instruction exige moins de temps pour le canonnier, qui « combat toujours sous les yeux de ses officiers », et pour le cavalier, qui, «pour la charge, est placé botte à botte dans l'escadron », que pour le fantassin, qui « doit avoir la force morale nécessaire pour demeurer des heures entières, pendant le combat, exposé à la pluie des balles, et qui, abandonné à lui-même, doit pouvoir conserver assez de calme pour utiliser sagement le terrain, apprécier exactement les distances et modifier la hausse, bien viser et être attentif à ses chefs ». Il faut remarquer que l'auteur sort ici de la question : il ne s'

s'agit pas de la force morale, ni du calme nécessaire pour exécuter les ordres reçus, mais de l'acquisition des connaissances, fort limitées, qui sont nécessaires à un simple soldat en campagne. Ce qu'il dit du fantassin peut, au surplus, s'appliquer textuellement aux autres armes : la pluie des balles n'est pas un monopole de l'infanterie.

Quoi qu'il en soit, le capitaine Bois estime que l'instruction du fantassin « exige plus de soins que celle du cavalier et de l'artilleur >> et que, comme elle peut se donner en deux ans, il en est de même, « à plus forte raison », de celle des autres armes. J'allais oublier de mentionner qu'il est fantassin ; mais la remarque est peut-être superflue !

Voici, par contre, un artilleur, le général Tricoche, partisan du service de trois ans, qu'il propose même d'aggraver (1). Il s'élève

(1) Le Service de deux ans, Paris, Lavauzelle. Cette brochure, écrite en réponse à celle du capitaine Bois, demande le service de trois ans « obligatoire pour tous, en principe », sauf pour un très petit nombre de dispensés, qui feraient deux ans; plus, le développement des engagements pour quatre ans dans la cavalerie, et diverses réformes, telles que le « relèvement de la tenue, au point de vue de la richesse et de l'élégance », moyennant quoi « le problème serait vite résolu ».

naturellement contre la hiérarchie des instructions, telle que la conçoit le capitaine Bois; loin de traiter avec un dédain relatif l'instruction de la cavalerie, il estime que trois ans n'y suffisent pas, et qu'il faut multiplicr dans cette armc le nombre des engagés pour quatre ans. Mais, tout en constatant, comme je le faisais après le colonel Patry, qu'« il faut faire son deuil du vieil esprit militaire d'antan », il se laisse visiblement guider, tout le long de sa brochure, par des considérations tendant à la restauration de cet esprit, c'est-à-dire à une entreprise dont lui-même reconnaît la vanité.

L'instruction

intensive (expériences

faites).

Sur le point particulier de l'instruction de l'infanterie, il faut mentionner spécialement la petite brochure Le Fantassin en cinquante heures, que nos ossiciers ont accueillie avec une faveur dont témoigne le rapide enlèvement de quatre éditions.

Qu'on se rassure ; l'auteur ne prétend nullement réduire à une ou deux semaines la durée du service militaire ! Il indique seulement une méthode d'instruction qui lui a permis de « former » une troupe, c'est-à-dire de la rendre apte à bien manquvrer, en cinquante heures d'exercices, réparties sur dix journées; après quoi il reste encore pas mal de choses à lui enseigner, tir à la cible, service en campagne, marches d'entrainement, etc.

Ce qui est important, c'est que ce n'est point là une étude théorique, mais le résultat d'une pratique de plusieurs années : « Plus de 4.000 soldats non instruits ont été soumis à ce mode d'enseignement. Chaque portion, variant de 200 à 600 hommes, a été, après un mois, réputée absolument instruite dans toutes les parties de l'instruction militaire.

« C'est donc un fait d'expérience entièrement acquis.

« On aurait pu craindre que cette instruction ne fût que superficielle et nc tỉnt pas. Or, nous avons reçu, après trois ans, des dispensés venant faire une nouvelle période : on les a retrouvés bien instruits, et, le lendemain de leur arrivée, l'ensemble du bataillon était très satisfaisant. Ils ont été de suite remis, et sont partis, après six semaines, arrivés à un point de perfection surprenant. »

La conclusion de l'auteur est que l'emploi de cette méthode devrait etre étendu à tout le contingent de l'infanterie :

« En deux mois on obtiendrait la formation complète et définitive d'une classe entièrc dc rccrues. Il ne resterait plus à enseigner à la troupe que les exercices corporels : cannc, boxe, gymnastique, escrime, qui ne sont, en somme, que des exercices hygiéniques pour lc temps de garnison, et dont le soldat n'a pas besoin en campagne. »

Je n'ai qu’une objection à faire à cette conclusion : c'est que ces derniers exercices, dont « le sollat n'a pas besoin en campagne », il faut tout simplement les supprimer. La gymnastique, les hommes doivent la connaitre avant d'être incorporés; quant à la canne, à la boxe et à l'escrime, ils n'en ont que faire. C'est vraiment trop, que de payer de nos charges actuelles le plaisir de voircultiver ces arts dans

nos régiments, d'une manière d'ailleurs généralement médiocre. Aussi bien enseignait-on à nos troupiers, il y a une vingtaine d'années, à danser la gavotte et le rigáudon, sous le fallacieux prétexte de les assouplir, mais en réalité simplement pour les occuper pendant leurs longues années de service. Quand on supprima le cours de danse, plus d'un officier de l'ancien temps fut scandalisé ; et, sans aucun doute, le prestige de l'armée baissa dans les bals-musettes, Mais le seul tort qu'on ait eu fut de conserver quelques autres sports également inutiles.

Au fond, l'auteur du Fantassin en cinquante heures n'a fait que découvrir ce que nos voisins suisses avaient trouvé bien avant lui, la valeur du système des milices ! Sa brochure, il est vrai, ne fait aucune allusion à l'armée suisse, et ne vise aucunement à une réorganisation de notre armée; elle ne s'occupe que de la manière de tirer, sur un point particulier, le meilleur parti possible de nos institutions actuelles. Mais à ce seul titre, elle est d'une importance capitale.

Si l'auteur demande deux mois pour former « complètement et définitivement » une recrue d'infanterie, alors que les Suisses se contentent de quarante-cinq jours, c'est qu'il est tenu par nos programmes, qui l'obligent à enseigner diverses matières inutiles. D'autant plus intéressante est, dans ces conditions, cette expérience faite, et répétée, d'une instruction aussi rapidement donnée, et retrouvée satisfaisante, au bout de trois ans, à tel point que, du jour au lendemain, ces hommes pussent rentrer dans le rang et y présenter un aspect «très satisfaisant ».

Nous avons bien ici la confirmation expérimentale, et due à un officier français, de la valeur des milices ; d'autant que ces der nières, en Suisse, ne restent pas trois ans, mais deux ans seulement sans convocation.

Sans aller, également, jusqu'au bout du raisonnement, un autre officiers'est appuyé sur cette brochure pour proposer, dans un opuscule sommaire, la réduction du service à deux ans (1). La mise en oeuvre de cette réduction, telle qu'elle est indiquée par l'auteur, me semble très défectueuse ; il demande, en effet, que le service soit divisé en deux périodes, de dix-huit mois et de six mois, séparées par un congé de six mois.

Je ne crois pas que cette combinaison serait bien bonne, au point de vue militaire. Mais, socialement, elle serait détestable. Pour la plupart des hommes, ce congé de six mois serait fort mal venu, car ils auraient de grandes difficultés à trouver à se placer et à gagner leur vie pendant ce temps ; quand les « semestres » existaient jadis, on ne les imposait pas à toute la classe, mais on n'en donnait qu'un certain nombre, et il fallait évidemment avoir quelque aisance pour

(1) L'Armée active nouvelle finfanterie).

en profiter. Cette mise en congé serait en réalité, pour quantité d'hommes, une mise sur le pavé.

Je n'insiste donc pas sur cette étude, et me borne à signaler le lien qui la rattache à l'importante brochure sur le Fantassin en cinquante heures, non plus que sur cette phrase caractéristique de sa conclusion : « Depuis qu'on a imaginé cette méthode d'instruction rapide, rien ne saurait plus retarder une réduction de service si favorable aux intérêts du budget, à la richesse nationale et en même temps à la valeur de l'armée. »

Ces mots ont été écrits par un officier.

Enfin, il faut mentionner une importante expérience d'instruction intensive qui fut faite, il y a longtemps déjà, avec un plein succès, à ce que rapporte le capitaine Bois. Dès 1881, en effet, le général Lamiraux, alors colonel, appliqua au 530 régiment d'infanterie un tableau d'instruction pour le dressage des recrues en huit semaines, qui montre une bien étroite parenté d'idées entre cet officier et l'auteur du Fantassin en cinquante heures.

L'expérience de l'« instruction intensive» n'a pas, d'ailleurs, été faite seulement en France. On sait que, chez les Allemands, une partie des hommes de la réserve de recrutement, qui ne faisaient auparavant aucun service militaire, furent astreints, de 1880 à 1894, à trois périodes d'instruction, durant, la première, 10 semaines, et, les deux suivantes, 10 et 4 semaines. Or, bien que ces hommes fussent physiquement inférieurs au contingent ordinaire, et qu'on n'eût pas, pour les instruire, un cadre homogène comme celui d'une compagnie, le capitaine Miller déclare qu'au bout de la période de dix semaines, ils étaient parfaitement instruits. Et il ajoute : « Au dehors, les officiers n'en convenaient pas; mais entre soi, on reconnaissait que les résultats étaient surprenants, et que, sur les points essentiels, on ne pouvait pas distinguer la compagnie de réserve de celles de l'armée active (1). »

Un autre ancien ollicicrallemand, le lieutenant krallt, faisait allusion, dans une polémique de presse, aux compagnies de réserve de recrutement, « auxquelles on inculquait toutes les supersluités traditionnelles, et qu'on amenait néanmoins, en deux mois, à manæuvrer d'une manière parfaite, aussi bien à rangs serrés qu'en ordre dispersé. »

Une opinion bien

motivée.

C'est certainement le colonel Patry qui a le mieux mis au point cette question de l'instruction des troupes. Il ne l'a fait, il est vrai, qu'au point de vue du service de deux ans, considéré par lui comme une étape inévitable vers l'adoption, également inévitable, du système de la milice ; mais toute son argumentation subsiste et conserve toute sa force, si l'on descend au-dessous de ce terme de deux ans, qu'il n'indique que comme une conséquence des nécessités actuelle

(1) Militaerische Fragen und Zustaende. Stuttgart, 1890.

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