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la soutenait pas moins dans ses rigueurs : chacun disait que des deux femmes la plus jeune était l'aînée, et dame! noblesse oblige. En outre, si quelque charmante pudeur la retenait cncore, Lucien lui-même n'eût pas souhaité que Matilda s'en dépouillât trop vite, tant un voile même léger donne de prix à ce qu'il cache.

Le jour que Lucien devait monter le cheval de Jean-Paul Ailly à Auteuil, il éprouvait pourtant des sentiments moins raffinés. Les garçons qui ont le goût de la lutte ne demeurent pas longtemps très délicats dès qu'ils ne sont plus dans l'oisiveté : or, ce dimanche-ci, Lucien avait à triompher dans une course, c'est un acte, cela ! Aussi, quelque amoureux fût-il, sa Matilda ne tenait point dans son cour le premier rang : d'autres pensées toutes sportives et toutes sauvages le détournaient d'elle, et s'il y songea, ce fut sans douccur et comme à la hâte.

Une caravane, d'ailleurs, entourait la jeunc fille lorsque celle-ci s'en vint s'asseoir à sa place accoutumée dans les tribunes, et Lucien vit successivement entrer après elle madame Zetchkine, madame Monti, puis Tof, enfin Serge Zetchkine, mari décoratif, et même le détestable Gaston Vilain, qui se dandinait comme un fat.

La russe montra beaucoup de cordialité pour Lucien; elle l'appela de tous les noms glorieux qu'elle savait, prétendant qu'il gagnerait et qu'elle voulait jouer sur sa monte toute sa fortune et celle de Gaston Vilain : « N'est-ce pas, monsieur ? » dit-elle gracieusement en se tournant vers celui-ci.

Lucien devint pourpre, et lui répondit qu'elle ayait sans doute juré de le faire arriver dernier.

« - Etes-vous superstitieux, donc ?

- Non, madame, mais énervé, et je vous supplie de ne pas jouer sur moi. D'ailleurs, vous avez mieux à faire aujourd'hui. >>

Comme il avait dit cela du ton le plus insolent, ce fut merveille de voir comme Gaston Vilain et Zetchkine n'entendirent point. Mais Matilda lui demanda à voix basse pourquoi il oflensait si grossièrement Olga.

« – Eh, parce qu'elle m'agace ! Elle sait que je déteste son galant, et me nargue ! Espère-t-elle se servir de moi comme d'un jouet pour exciter sa jalousie, ou veut-elle être coquette, et me pense-t-ellc amoureux de ses cheveux orange, par hasard ? Je ne suis amoureux que de yous, Matilda, et cent fois plus que de raison, car vous ne me traitez guère bien. »

Le page se plaignit, rudement, anıèrement, accusant Matilda de nc sentir nulle aflcction pour lui, de l'avoir recueilli comme un vivant Bacdecker, tout simplement, et de rêver toujours à Florence où elle retournerait bientôt, dans quelques jours, le laissant là...

Et précisément la journée devenait de minute en minute plus douce: il ne pleuvrait pas, maintenant, c'était certain, mais le ciel foncé semblait verser du silence sur le champ de courses. Cela vous laissait infiniment mélancolique et prêt à savourer la conversation du voisin

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C'était un immense pur-sang bai, à l'ail farouche, aux jambes si nerveuses et fortes qu'elles semblaient faites pour un galop géant, et restaient toutes raides au pas. Son cavalier apparut un instant : Matilda vit ses genoux minces dans la culotte blanche, son pardessus clair, sa tête coiffée jusqu'aux yeux d'une toque en satin jaune. Elle le trouva fort pâle ainsi, eut l'impression qu'il était frêle et fragile.

« - Mon page, mon cher page, lui dit-elle quand il s'approcha, vous allez gagner. Ne soyez pas triste.

Matilda, s'il m'arrive un accident, ne l'attribuez qu'à vous. >> Plusieurs personnes les entouraient, la jeune fille ne put répondre à son gré. Mais elle pria Tof de la reconduire à sa place, où elle s'assit toute tremblante, et dès lors, elle ne bougea plus.

Les tribunes se garnirent soudain. Un par un, les chevaux arriverent sur la piste et galopèrent vers l'endroit du départ. L'immense Bohémond portait un léger jockey jaune et blanc. Il se réunit aux autres, dans le lointain, et toute la troupe partit d'un seul coup. Une haie, deux haies, un cheval tombe, un autre : Matilda frémissait à chaque chute, mais une petite boule de soie jaune conduisait toujours le vertigineux Bohémond. Les chevaux arrivèrent sur la rivière, Lucien était le troisième et la foule, dans les tribunes, palpitait : un bond, hop! et le premier cheval est passé, le second le suit et Bohémond s'enlève sans effort, mais retombe mal, roule... Il y eut un cri !

ce n'est rien, le cavalier se relève, veut remonter sur sa bête ; mais celle-ci boite, il faut rentrer.

On vit alors le jockey jaune et blanc prendre le bras d'un homme pour marcher : il était étourdi peut-être et tirait un peu la jambe.

Il avait perdu la course, mais gagné tout à fait le cæur de son amie.

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IX

Le Rendez-vous.

Tof vint le lendemain prendre des nouvelles de Lucien, et lui confia de la part des deux Monti « qu'on fût allé le voir s'il avait été seul chez lui, mais que madame Loredan intimidait, et qu'on avait craint de ne pas sembler convenable au cas où d'autres personnes se fussent trouvées là ».

Mais Lucien n'avait que l'épaule contuse et le coude écorché, et il put se rendre le soir même chez les Ennison où les bals, exquis, se passaient dans l'escalier : leur hôtel, assez petit, en effet, possédait un escalier monumental, mollement arrondi, et dont chacun des larges degrés supportait une chaise, un fauteuil. Aussi du haut en bas n'était-ce qu'une longue théorie de femmes, vers qui des hommes embellis

par

la courtoisie s'inclinaient pour causer. Aus étages s'étendaient de grandes oasis de palmiers et de tapisseries : on y devisait à voix douce, au son atténué des valses.

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