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Un Chien

Tout petit, les yeux à peine ouverts, on l’avait baptisé Tommy ; dès que je l'eus, je l’appelai Toto, machinalement, sans me rendre compte alors, comme plus tard, à quel point la sonorité modeste et sans gloire de ce nom complétait harmonieusement l’ensemble de sa petite personne terne et bon enfant.

Je ne pouvais, même dans les premiers temps, prononcer hors de sa présence les deux syllabes que ma paresse avait adoptées pour le désigner, sans voir aussitôt s’évoquer, avec la silhouette effacée du petit griffon bas sur pattes qu‘il était, le souvenir de la tendresse résignée de son œil unique. Tout de suite, je l’avais aimé pour la volonté manifeste et touchante de plaire par laquelle il semblait vouloir racheter ce que cette‘ infirmité donnait de médiocre à son aspect. Au bout de quelques jours, il avait contracté près de moi, en deux ou trois soirées de jeu, des manies qui devaient constituer le fond de ses talents de petit chien. C’est ainsi qu’il sut très vite se dresser debout sur ses pattes de derrière, successivementrepliées ou allongées suivant qu’on lui demandait le « petit beau » ou le « grand beau » ; sauter pour « Félix » sans sauter pour le « Roi » ; se rouler sur le dos àla demande « Comment on se couche ? » Il avait élu domicile pour la nuit prèsde mon lit, sur un petit tapis dont il se faisait un jeu de revendiquer, avec des grondements peu convaincus, l’cxclu‘sive propriété quand je feignais de tenter de le lui soustraire.

Mais, à ces prouesses faciles, il joignait un attachement, une sensibilité rares. Quand je sortais sans lui, son œil n’avait pas un reproche; il s’étendait en travers de la porte, et mon retour le trouvait, quelle qu'eût été la durée de mon absence, à la même place et dans la même posture, qu’il ne quittait que pour me prodiguer les marques de sa joie de me revoir.

Quand je lisais, il se couchait sous mon siège, et son souflle court et régulier m’attestait, en montant vers moi, sa quiétude exempte de vœux.

Quand je pleurais, il rampait sans se lever hors de sa cachette jusqu’à se trouver bien en face de moi ; et là, le nez appuyé sur ses pattes de devant, il me regardait, —- de son œil unique. -— Ah! ce regard, puis—je l’oublier! J ‘ai vu d’autrcs chiens, empressés autour d'un maître éploré, témoigner par des mouvements désordonnés de tendresse qu’ils comprenaient le sens des pleurs; jamais je n’ai pu me défendre de percevoir dans leur attitude une nuance d’indiscrète importunité ; l’intelligenee de mon chien à moi s'était incontestablement ouverte à cette distinction subtile du mal de la douleur et du

bienfait des larmes ; son œil éteint disait alors sa compassion de mon chagrin ; son corps immobile attestait sa conscience du regret qui naît des sanglots retenus ; j'étais arrivé à connaître si bien le reflet de mes tristesses dans son œil et dans ses attitudes, qu'à ces jours de misère injustifiée où, rien qu'au défilé du cortège des misères humaines, à ‘étreinte de toute la douleur de vivre, le cœur s'attendrit si bien, qu'inconseientes, les larmes se mettent à ruisseler le long des joues, bien des fois c'est en le regardant que j'avais compris que je pleurais.

C'était mon meilleur ami.

Incapable une fois de plus de résister à l'attendrissement du speetacle des prouesses habituelles qu'il me prodiguait dès qu'il me voyait le chapeau sur la tête, je l'avais emmené dehors avec moi un dimanche d'hiver.

Je me souviens que l'air était sec et froid; une brume légère accrochée aux branches dénudées disait exquisement, si près de la réalité, la présence du bon rêve qui facilite la vie.

Tout m'est resté si bien précis de ce jour-là, que je retrouve aujour— d'hui encore, au fond de ma mémoire, le souvenir de l'état d'âme qui me rendait allègre.

A voir trottiner devant moi le petit compagnon de ma solitude, si vivant et si joyeux, je sentais monter en moi la joie qui gonfle le coeur de tout être, conscient que, pour un moment du moins, il est le miracle pour un autre être.

Tout à coup, dans une rue qui montait, et que je revois, elle aussi, ah ! comme si j'étais encore à cette minute même, je le vis piquer au galop, tête baissée, sur un moineau qui picorait du crottin; -- il avait toujours aimé les moineaux follement; — une voiture arrivait en sens inverse, et, avant que je pusse faire un mouvement, de toute la rapidité de sa course, encore accrue par la descente, elle passait sur le petit corps, pendant qu'il s’acharnait, afl‘olé, à la pénétration du mystère de cette vie double qui le passionnait, aérienne et terrestre.

J'étais à vingt pas, et je le crus mort sur le coup ; dans un éclair d'imagination, je vis, pendant que je eourais à lui sans le courage de le regarder, le pauvre oeil unique chaviré a son tour ; je crus que c'en était fini de la jolie petite âme, du petit corps si docile ; et quand je le ramassai, tout pantelant, et que, la main sous le ventre si chaud, tout poissé de sang, je sentis battre encore à coups précipités, près de la patte gauche, le bon petit cœur, je compris seulement quelle émotion vraiment vitale venait de me parcourir tout entier, et quels liens pouvaient réunir à la destinée de ce qu'on appelle une bête — un homme.

Quelques minutes plus tard, le blessé reposait sur son tapis habituel, les côtes enfoncées, et, tout de suite, je compris bien qu'il allait mourir.

La lèvre inférieure pendait, ruisselantc d'écume, découvrant les petites dents de poupée ; le silllement faible et déchirant qui montait de la poitrine aplatie disait clairement l'adieu d'une vie tarie à sa source; quiconque l'eût perçu, de loin même et sans en soupçonner l'origine,si caractéristique, eût compris qu'il chantait le poème d'une fin.

Alors, j'assistai à ce spectacle : dans l'œil de la petite bête s'alluma l'éclair d'une volonté merveilleuse, plus qu'humaine; à travers un brouillard de larmes je la vis se dresser, saisie du désir fou de me donner, avant de s'éteindre, un dernier spectacle des prouesses que je lui avais apprises.

Oui, je crois fermement qu'à ce moment suprême, dans la tête du petit‘ chien agonisant le rouleau des souvenirs se déroula, par l'effet du même miracle qui éclaire le visage des hommes qui vont mourir du reflet pâli des jours passés; — si faible et si touchant, quand reparut à son tour sur l'écran de sa mémoire la vision des jours où je l'avais recueilli, il se coueha, pantelant, sur le des, mimant avec le désespoir de l'impuissance finale les grâces des beaux jours enfuis.

La mort le prit assis sur ses petites pattes repliées, et il s'effondre brusquement en arrière; ce qui lui restait à ce moment de vie, de volonté, de tendresse, était tendu vers un tel ellort, que sa chute eut une grandeur. J'y crus voir alors un symbole de tout ce que, sans une minute de grâce ou de pitié, la mort, après que son approche seule l'a suscité, arrête si souvent cruellement au seuil des êtres avec la vie, d'éperdus besoins d'expansion.

J'avais perdu mon meilleur ami.

DANIEL MAZE‘

Six variations sur le Vase et sur la Rose

Orient de fantaisie ..

Laisse: ce soir votre viole,

chère jolie, et votre baladin :

j'ai mis, voyez, les trois roses du jardin au col fragile de cette fiole.

Sur le verre de Schiraz qui se corrode,

le feu, jadis, comme un magicien scjouc, a dessiné des rubis et des émcraudes, — et les roses ont l’incarnat de vos joues.

Le col du vase comme le vôtre est gracieux et l'anse est mignonne comme vos poignets, et l'eau où les roses sont baignées,

est claire, chère jolie, comme vos yeux.

Mais quand je jetterai les roses,

quand je viderai cette frëlefiole,

vous aurez repris peut-être votre viole

et ce nain savant qui sait si peu de choses;

vous aurez oublie’ quejc vous aime

et vous serez — sans amour, rieuse ou morose — comme celtefiole de Schiraz ou de Bohêmc àpanse vide et col sans roses.

Usycb, tu es beau comme un lis blond

qui penche sa corolle fraîche sur mes lèvres,

et ton corps d'enfant n'est pas félon

comme le corps souple des courtisanes mauvaises, petit Usycb candide aux cheveux blonds.

Petit Usyeb aux baisers de miel trop cher‘,

ton corps estfluet comme unefleur, ou presque. car tu n'as, toi, ni les hanches élargies de chair comme une danseuse mauresque,

ni les épaules tombantes d'une fillette,

ni les seins gonflés, petit gamin trop cher...

— Et voilà pourtant, chère mignonne. les choses que dit ce vieux poète fourbe et menteur d'E‘ndor. qui joue aux cordes des courges creuses;

mais ne l'écoute pas, petite aimée aux cheveux d'or : tu sais bien que tu es la plus jolie des roses,

et queje n'adore

que ton corps parfumé de petite amoureuse.

[Il

M’aimée, soufi‘re que tonfou s'attarde.

ce soir encore où tu reposes,

a t'ofl‘rir ces essences rares de Bagdad

pour tes pieds qui sont mignons comme des roses.

Pour tes cheveux d'or souple voici la myrrhe. et voici le henné pour les ongles roses;

tu es plus riche de toutes ces choses

que les mages, les rois et les e'mirs.

Laisse-moi dérober encore une caresse

au creux de tes bras, au creux de tes hanches. au creux de tes seins qui me paraissent

de chères petites colombes blanches.

Car ton corps, tu sais bien, charmcuse enfant de Schiraz est le beau vase dont Dieufnt le vieux potier,

et que notre amour comme une rose

embaume tout entier.

[V

Voici des mules brochécs de soie verte,
chère, pour remplacer les babouches usées
qui bâillenl comme des bouches ouvertes
de grenouilles fluettes dans la rosée.

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