Imágenes de página
PDF
ePub
[graphic]

courses, puis se décidant au petit bonheur, jouant le cheval qui portait un nom agréable. Je compte plus d'une de ces journées douloureuses, d'attente inutile, de grelottements, de pataugeage dans les boues d'Auteuil ou à la recherche de la voiture qui ne vient pas et dont on ne pourra seulement payer le pourboire du cocher.

Combien aussi de ces longues séances, de ces soirées perdues aux casinos d'été, devant une table de baccara ou à ces petits chevaux où l'on sème doucement un tapis vert de pièces d'argent comme d'une graine inutile qui embarrasse vos poches! A l'air libre, ou sous les lampes, dans ces elicoinbrements de joueurs, on aperçoit des têtes à la Perdriel, aux yeux fureteurs, aux lèvres ininces et perfides, aux calvities triomphantes. Bookmakers, batteurs de cartes, ils guettent l'anxiété, la détresse des malchanceuses. Les maitresses de ruses galantes, les reines toutes puissantes d’alcôves se voient ici désemparées, à la merci parfois de quelques sordides obligeances. Quelle horreur, quel dégoût, quelles angoisses affreuses ai-je éprouvés à la vue de ces oiseaux de naufrages, rodant, cherchant leurs proies parmi lesquelles allait se trouver peut-être ma Juliette.

Les lendemains de pertes, comme si la fortune voulait nous mieux accabler, on voyait arriver les marchands grands et petits, les innombrables créanciers avec des factures invraisemblables. Juliette, depuis qu'elle dirigeait seule sa maison, n'avait pas seulement envie du Louvre, comme avait dit Lili, elle désirait tout ce qu'elle voyait dans la rue, tout ce que le monde pouvait fournir de beautés pour ajouter à ses grâces ; elle n'achetait pas tout, mais presque. On avait compté sur un gain très douteux pour les règlements. A quand les remettre ? C'est alors que Juliette se montrait merveilleusement habile, rouée, astucieuse ; caressante pour l'un, ferme pour cet autre, fixant une date au hasard, laissant entrevoir une extraordinaire fortune, invitant les petits à goûter avec elle, pleine de respect et d'attention pour les plus considérables. Le Don Juan de Molière, renvoyant M. Dimanche, n'eût été que son élève. Et cependant il y avait des fournisseurs pressés, inquiets ou malveillants que nulle bonne raison ne pouvait éconduire. On entendait gronder d'ignobles injures dans le vestibule et jusque dans l'escalier; moi-même je devais intervenir et pousser par les épaules les plus entêtés insulteurs. Une vieille vendeuse de la rue du Temple, à qui Juliette devait depuis des années et qu'on ne voulait jamais recevoir, entrait malgré la femme de chambre, cherchait de pièce en pièce sa débitrice qui se cachait dans la salle de bains, s'enfermait dans les cabinets ou se sauvait dans l'escalier (le service, attendant le coeur battant et toute pâle que la vieille fût partie, battant les portes, gémissante, emportée, prenant Dieu, la maison et le monde entier à témoin de la félonie de sa cliente. On s'arrangeait encore avec les créanciers, mais les dettes brutales, les traites, les billets, il fallait bien les payer. Deux ou trois fois par mois, nous étions sur le point d'être vendus. La veille. le jour parfois des échéances, Juliette s'ha

billait avec antant. de soin que pour une fête, se faisait coiffer et décoiffer, ne trouvant jamais de mains assez expertes pour arranger ses cheveux; elle écrivait au courant de la plume une douzaine de lettres galantes : aimables, enjouées, au besoin amoureuses; puis sortait vite. Je ne devais point lui parler ces jours-là, elle ne me répondait que des phrases de ce genre-là : « C'est ta faute, si tu n'étais pas là, j'aurais un amant sérieux. » Elle rentrait le soir toute påle, les traits creusés : « Ai-je des lettres? » Il n'y en avait jamais. « Les mufles! » s'écriait-elle en haussant les épaules. puis jetait vite sur la table une poignée d'or : « Tiens, tu iras payer », disait-elle. Et elle allait s'étendre sur son lit où elle dormait jusqu'au lendemain un lourd et bruyant sommeil.

Ce jour-là je me sentais si pénétré de pitié, si accablé de honte, que je perdais toute personnalité, je n'étais qu'une machine à exécuter des ordres, j'aurais obéi à la femme de chambre, à un enfant. Je n'étais plus rien; et si ma conscience parlait encore, me montrait dans quelles infamies j'avais roulé, je trouvais cette pauvre excuse : « N'est-ce pas son amour, n'est-ce pas elle qui m'a fait le misérable

que je suis ? »

Des amours ainsi battues, ainsi secouées par la vie, n'ont pas la marche des amours ordinaires. Les joies simples, naturelles, ne conviennent qu'à une existence sûre et réglée. Juliette cherchait les jouissances inéprouvées, nouvelles, inconnues, tout ce qui devait l'arracher plus complètement à la pensée d'un lendemain d'afflictions. Elle apportait à nos courtes, à nos trop rares étreintes, une frénésie et une science bizarres, et d'instinct, sa caressc pervertissait les plus innocents désirs.

Sa sæur, malade à l'hôpital, abandonnée sans ressources par son mari, lui avait confié son enfant, une fillette de sept à huit ans, jusqu'au jour où elle serait rétablie, où elle aurait trouvé un métier et pourrait la reprendre. Juliette la traitait selon les jours en mère on en marâtre; c'était son élève ou sa poupée. On la lavait, on la fessait, on causait avec elle, on la comblait de cadeaux et de bonbons. Enfin les jeux changèrent de caractère. La grande enfant révéla à la petite cles mystères ingénus ct ignorés. Elles furent toutes deux de vicicuses, d'inconscientes fillettes. Aux emportements de ma jalousie éveillée et clairvoyante, elles répondaient du fond du lit par de frais éclats de rire, et si je lovais la main, il y avait deux voix pour remplir la maison de gémissements.

Enfin ce fut au dehors et impudemment qu'elle chercha des intermèdes à notre passion.

Au Nouveau-Cirque, un soir, Juliette avait admiré deux jeunes femmes, dont, l'une se pendant par les pieds à un trapèze, soutenait l'autre à bout de bras, puis la laissait se relever, glisser, monter sur son corps, la soutenir elle-même à son tour. Rien de plus voluptueux que ces exercices qui semblaient faciles, tant les jeunes gymnastes laissaient voir peu d'effort. Ces corps, jaillis, développés, épanouis

comme desveltes Neurs, puis ramassés, enroulés l'un sur l'autre, ces corps qui prennent mille formes surprenantes et pourtant gracieuses, ces têtes souriantes entre des jambes levécs, émurent et enllammèrent Juliette. Quelque temps après nous les aperçûmes au Palais de Glace, courbées, rapides, oscillantes, ombres noires sur les blancheurs. Elles étaient seules à patiner; on eût craint, sans doute, de lutter de charme avec elles, et c'était une jouissance de les regardler. Quand elles cessèrcnt, Juliette profita du moment où je causais avec un ami pour me quitter.

Elle revint au bout d'un instant ; elle semblait préoccupée, elle me pressa de sortir. Elle me dit qu'elle avait un de ces rendez-vons odieux, que je m'étais résigné à accepter. Nous nous séparâmes ; puis je ne sais quel instinct ou quel hasard me conduisit au Cirque. Dans les couloirs j'aperçus les patineuses de tout à l'heure, en maillot, déjà habillées pour la représentation; Juliette marchait entre les deux femmes et leur enlaçait la taille. Je m'approchai du groupe, j'abordai Juliette et lui pris le bras assez rudement; elle se laissa emmener. - Menteuse! coquine! faisais-je entre mes dents.

Mon Dieu, disait doucement Juliette, il n'y a pas grand mal. Je voulais m'amuser avec ces filles.

Comme nous quittions le Cirquc, j'aperçus Geneviève de Requoy, dans son misérable travestissement, elle me regarda avec étonnement, puis sa physionomic exprima une profonde couleur. Je fus atterré de cette rencontre. L'idée de sa déchéance me rendait plus sensibles mes propres malheurs.

Tu connais cette femme, me dit Juliette. Tu la connais! Ne dis

pas non !

Et sur le seuil du Cirque elle me chercha querelle. Nous rentrâmes furieux l'un contre l'autre.

Nous nous étions réconciliés, ct nous menions toujours la même existence où quelques plaisirs étaient achetés par tant de misères, mais ne semblaient indispensables à ma vie, lorsqu'un soir, comme je rentrais assez tard pour diner, je m'étonnai de ne pas déjà voir mon amie dans la salle à manger. Je la cherchai dans la chambre à coucher, puis dans les autres pièces, appelant à grands cris :

Juliette ! Juliette ! Personne ne répondait. J'cus aussitól l'impression qu'il était arrivé un mallıeur irréparable.

Florence, demandai-je à la femme de chambre, où est Madame!
Mais je croyais que Monsicur' savait. Madame est partie.
Partie ! partic! pour où est-elle partic?
Al! je ne sais pas. Madame cost partie ce soir, par

ile Lyon, je crois.

Mon Dicu ! mon Dien! Je sentis celle fois que c'étail lini à jamais de nos amours. Et labor je me révollai conlec cet abandon. Pendant des heures, je maudis

la gare

Juliette et je souhaitai pour elle toutes les tortures. Je rêvais aux accidents de chemins de fer, aux rencontres de trains, aux brûlures, aux étouffements sous les tunnels effondrés, aux supplices les plus lents et les plus atroces. C'était une compensation à mon désespoir, que l'image de ce corps anéanti souillé, déchiré, en lambeaux. Puisqu'il n'était plus à moi, puisqu'il me causait tant de mal, je voulais qu'il souffrît à son tour.

Cependant j'aperçus le lit de tant de nuits délicienses, le lit où ses formes se moulaient encore et ma férocité s'évanouit. Je ne sus plus que pleurer et sangloter, que l'appeler de cris inutiles : Ma Juliette ! Ma Juliette ! - Monsieur, dois-je revenir demain ? interrogea Florence.

Oui, non, revenez. C'est cela, revenez ! Je ne savais ce que je disais.

Quand je me sentis seul dans l'appartement vide, je ne me contins plus.

Je passai la nuit à me lamenter devant la petite chemise qu'elle avait oubliée au chevet de son lit ct qui était le scul bien qui me restât d'elle.

L'aube parut, rose, avec de belles promesses de lumière, et je pensai que cette claire journée qui s'annonçait, je ne la passerais pas avec elle. Puis je me souvins que, ce jour-là justement, je devais payer deux mille francs. Je courus au tiroir où nous mettions notre argent. Des cinq cents francs qui nous restaient, elle avait laissé dix louis, emportant le reste. J'étais forcé de quitter cette maison. Une dernière fois, je visitai ces chambres où le souvenir même de nos querelles me mettait les larmes aux yeux, et je songeai à tout le passé qui m'apparaissait maintenant plein d'instants adorarables, comme ces prairies que l'on découvre de loin où ne brillent que les marguerites et les claires fleurettes.

Je sortis avant que le concierge ne fùt levé, avant que personne ne me vit, je sortis en sanglotant. Quand je fus dans la rue, une dernière fois, je regardai le balcon où nous nous tenions parfois l'aprèsmidi, où nous avions fait de si beaux projets, où nous nous étions enlacés et baisés sans nous soucier des passants.

C'était Juliette qui avait compromis et ruiné mon existence, mais je ne regrettais rien que son départ. Qui avait pu le lui inspirer ? Etje cherchais de quel crime je m'étais rendu coupableenvers elle. Jamais plus qu'en cette dernière nuit de nos amours elle n'avait parue simple, franche et passionnée, si bien que dans ma folic toujours prête à s'abuser, j'avais pris pour le renouvean de nos amours ce qui en était l'indubitable déclin.

(A suivre.)

HUGUES REBELL

« AnteriorContinuar »