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son esprit, sa grâce, c'était une féerie, une agitation sans fin, le génie même du mouvement.

Les ombres où se perdent un visage attirent, éloignent.

Dans cet être que l'on aime, on sent des amis, des ennemis ; on se voit en même temps trahi et désiré. On voudrait combattre, mais, comme dans une mêlée obscure, les adversaires se confondent avec les défenseurs. Et puis on hésite : du mal, du bien qui est à elle? Je l'ai vue dominatrice, mais elle a peut-être été asservie? Même sans l'avoir été jamais, comme il est probable que son âme ouverte, sans défense, a laissé jusqu'à ses esclaves la marquer à leur signe. Bataille singulière que

celle que je livre chaque jour, où sans cesse je me trouve en face de nouveaux ennemis. Mais la lutte a mille séductions par là même qu'elle est plus difficile, et le plaisir est en nous, pour nous reposer de nos peines.

Il n'y a guère que l'amour où civilisation et barbarie s'unissent et concourent si intimement à nos jouissances, où une sensibilité affinée puisse aider, prolonger, embellir nos violences. Aux instants où la jalousie s'apaise, où le doute se dissipe, notre ivresse est d'autant plus parfaite qu'elle est simple, qu'elle dépend tout entière d'un sourire et que tout, de nos soucis et du monde, s'efface dans une caresse.

Je ne savais pas ce qu'étaient devenus M. de Requoy, Paul Ancelle; je ne songeais plus à Maurice Lefranc ni à ses propositions politiques ; je ne faisais plus aucune visite, j'avais cessé tout travail, j'avais brisé toutes mes relations. Il n'y avait plus rien que sa chère présence; pas d'autres fêtes que celles de sentir sa joie s'éveiller et frémir, tandis que ma vie s'abandonnait et se perdait en elle.

Nous voyageàmes; des passants joyeux ou stupides vinrent un instant dans notre existence; de magnifiques paysages, des jours sombres ou étincelants encadrèrent nos amours; mais les forêts, les plaines ou les grèves, c'était la place qu'elle avait foulée de son corps, que nous avions marquée de nos étreintes. Les êtres, ennuyeux ou intéressants, ce n'étaient que les bouffons de nos intermèdes, des ombres påles et falotes qui se confondaient dans notre souvenir. A Monte-Carlo, à Biarritz, à Trouville, partout où des foules se rassemblent, prodigues d'or, avides d'ostentation, je la conduisis parce que je savais qu'elle aimait à jouer à la reine, au milieu des jalousies grondeuses des femmes et des compliments audacieux des hommes. C'était encore une façon de préparer nos fêtes du soir. Il me semblait qu'elle m'appartenait mieux encore, lorsqu'elle avait raillé ou dédaigné tant d'hommages ; pour moi seul sa peau nacrée, les lignes fermes et grasses de son corps sortaient des jupes sombres; pour moi seul sa fine et délicate beauté de l'après-midi s'épanouissait en une large et impudique fleur de chair. Enfin elle me donnait ces émotions de victoire que seules peuvent donner des femmes libres comme elle, en me livrant tous ceux qu'elle connut, dont elle chassait ainsi le fantome de sa mémoire, en le flagellant de ses sarcasmes.

Aveux cruels et délicieux, indiscrétions ravissantes pour l'orgueil

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détruit ce que je possédais de plus précieux : ma volonté. Je me sentais sans force pour rompre, sans force pour travailler, sans force aussi pour faire accepter à Juliette ma pauvreté. Qu'elle fût là, près de moi, et que je fusse assuré d'avoir ses caresses, quand la nuit viendrait, je n'avais plus d'autre ambition. Je crois que l'« après moi le déluge » ou plutôt le « demain le déluge », est le mot de tous les amoureux. C'était du moins lc mien à ce triste moment de ma vie, qu'aujourd'hui encore je ne saurais maudire, tant Juliette savait mettre de délices à ces heures incertaines, où l'on a conscience d'une chute proche et fatale.

Cependant cet avenir menaçant dont je ne pouvais toujours écarter l'idée, me rendait assez soucieux, et m'enlevait cette gaieté nécessaire à l'entretien d'une petite âme désireuse d'amusements et sans pitié pour la tristesse. Nos disputes furent dès lors fréquentes ; et Juliette était trop observatrice pour ne point finir par savoir la cause de ce changement d'humeur. Un jour, avec ces grâces d'enfant qu'elle prenait pour demander quelque chose.

Si Bert voulait être bien zentil, bien zentil, faisait-elle, sait-il ce qu'il donnerait à sa petite Zette pour sa fête ? Tu sais ce collier que nous avons vu chez Vever l'autre jour. Oh! dis, veux-tu ?

Il fallut bien lui refuser, non seulement ce cadeau, mais d'autres plus modestes, car ma bourse était vide; elle s'étonna de mes explications, ne les trouva pas claires, enfin elle devina.

Mon pauvre Herbert! fit-elle en allant vers moi, puis elle s'assit sur mes genoux, me donna de petits baisers longs et prolongés, répétant toujours : «Mon pauvre Herbert ! » avec un grand accent de pitié et comme si ma ruine ne la frappait point. Puis elle resta songeuse un moment.

Ah! c'est ennuyeux, ça, dit-elle en secouant la tête. Mais vite elle changea de ton, et furieuse :

Que tu as été bête, aussi ! s'écria-t-elle, et durant deux heures les reproches tombèrent dru, sans un instant d'arrêt. Elle redevint pourtant calme et insouciante :

– Enfin, nous ne sommes pas à la mendicité, n'est-ce pas ? Eh bien, amusons-nous ce soir. Nous verrons ce que nous pourrons faire demain.

Nous passâmes la soirée aux Variétés, où nous aperçûmes les deux anciens amis de Mauffez-Ponthieu, Perdriel et Vermacher. Elle me les montra en riant.

Est-il laid, ce Perdriel ! Pendant l'entr’acte Perdriel passa près de nous, nous salua, et Juliette lui lança du ton le plus aimable:

Eh bien, M. Perdriel, vous n'avez pas de chance avec vos amis. Perdriel crut devoir nous répondre. La conversation s'engagea. Nous l'invitâmes, Juliette ou moi, je ne sais, à venir dans notre loge.

La causcrie naturellement fut une accusation en règle de MauffezPonthieu.

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