Imágenes de página
PDF
ePub

Tous sont fébriles, impatients. De grandes femmes, enveloppées d'un pardessus quadrillé qui tombe jusqu'à leurs bottines, se promènent d'un pas militaire et en silence. Une frénésie de mouvement nous agite tous, dans cette gare si tranquille, si peu en harmonie avec les ambitions qui s'élancent sur ses rails, et qui conserve ses apparences de paix, de modestie provinciale au milieu des colères rouges et sifflantes des locomotives, des défilés incessants et fantômatiques des trains, des ombres, des fumées charnues, des clartés de lune, de feu, de soleil. Elle parait indifférente à tant de départs hasardeux, coupables, enivrés. Elle ne vibre ni ne résonne aux passions qu'elle abrite. On dirait qu'elle a peur de porter ces bruits de voyage et de délivrance aux détenus de la prison voisine qui s'affolent de voir leur vie immobilisée. Et pourtant les jouissances qu'annonce cette agitation tumultueuse sont bien souvent vaines et illusoires. Les voyages, disait Lord Beresford, sont une mort volontaire pour

ressusciter meilleur et plus beau, mais combien en reviennent sans avoir changé de formes, sans avoir rien fait que découvrir les murailles et les barreaux d'une geole qu'ils ne soupçonnaient point!

Lord Beresford, lorsqu'il avait mal à l'estomac et ne se sentait pas d'inclination à être épicurien, s'inspirait volontiers du pessimisme noir de l’Ecclésiaste. Cette pratique est d'un grand secours dans les situations difficiles. On tarit le désir que l'on ne peut plus satisfaire et on se crée un esprit contempteur de tout ce qui nous est refusé.

Par malheur, dans la fåcheuse disposition où je me trouve, j'essaye vainement d'enlever des charmes à ce que j'abandonne. Mlle de Requoy elle-même devient, dans mon imagination, comme une des suivantes de Juliette destinée, par un savant et joli contraste, à rendre plus attirante l'amoureuse unique ou, si l'on veut, la première aimée.

Et j'irais mépriser toutes ces promesses de bonheur !

Ce fut au milieu de tant de regrets que vint me surprendre l'apparition de Paul Ancelle. Qu'il fût là, dans cette gare, jene pouvais d'abord en croire mes yeux. Car, enfin, pourquoi quittait-il Paris ? Je vai qu'il n'avait pas de famille ni d'intérêts dans le Midi; et, amoureux comme il l'était de Juliette, il ne pouvait lui venir l'idée d'entreprendre seul un voyage d'agrément. Or Juliette n'était pas libre. Un moment je m'imaginai qu'elle lui avait tout sacrifié, et avec une sorte d'angoisse je cherchai follement la jeune femme auprès de lui. J'éprouvai une grande joie à constater qu'il n'était pas accompagné.

Paul, je pense bien, ne m'avait pas aperçu, mais il se dirigeait de mon côté. Comme il me déplaisait de lui parler, je me hâtai de monter dans le train.

Une main sèche, tendue mollement avec la nonchalance d'une petite maitresse qui offre ses doigts à un baiser, vint chercher la mienne.

Quelqu'un m'arrêta dans le couloir du sleeping-car.

C'était Pierre Chaperon, romancier, poète, chroniqueur. Je voulais fuir Paris et, déjà, le Tout-Paris s'accrochait à moi, me suivait comme

une femme jalouse, qui, sans avoir l'excuse d'un réel amour, tient cependant à proclamer ses droits sur ses amants.

Vous avez devant vous, cher ami, dit-il d'une voix dolente et rythmée, un homme en galanterie avec la mort. Mais je l'ai si bien courtisée, que la mort, qui est capricieuse comme toutes les femmes, ne veut plus de moi. Alors je la fuis à mon tour, et je quitte Paris, son entremetteuse. Figurez-vous que je ne dors plus, sauf aux conférences de M. Legrier, et mon médecin vient justement de me les défendre, car ces dames y font un tel abus de parfums qu'on en sort avec d'atroces migraines. Pour parer à cet inconvénient j'ai pensé une minute à me déguiser en femme et à inviter M. Legrier à m'endormir chez moi, mais il paraît qu'il a renoncé aux conférences privées depuis son'aventure avec la marquise de Palestro où il fut des plus aimables à l'égard de la grande dame, et où ne lui manqua que la parole quand il s'agit de dépouiller de vieux titres et de découvrir l'éternel féminin. Voyez comme nos savants mêmes se laissent abuser par leurs désirs ! Avec plus d'audace familière, M. Legrier, en troussant un peu de Palestro, eût trouvé encore beaucoup de cette Maria Gonzalès qui dansait avec une si gentille gaminerie dans les bouges de Toulon ; mais on a les grandes dames qu'on peut. M. Legrier en voulait une à tout prix. Et, comme a dit Voltaire, si les marquises n'existaient

pas,

il faudrait les inventer. Les paupières demi-closes comme une vierge timide ou une coquette précieuse, il parlait avec lenteur et vivacité, tantôt caressant ses phrases, tantôt enfonçant sa pointe légèrement et d'un air détaché. Lorsque le trait venait bien, ses yeux s'ouvraient tout grands, et il riait d'un bon rire jovial. Appelé à vivre parmi des êtres ivres d'ambition, de vanité, d'envie, et qui n'ont pas de jouissance plus profonde que de dévorer leur prochain, Pierre Chaperon a tiré de la méchanceté tout un art. Il s'est donné une bonne fois tous les vices, pour avoir, dans la suite, le droit de jouer avec ceux des autres ; au besoin, afin de mieux connaitre, de mieux railler les ridicules à la mode, il les effleure, il y trempe comme par badinage. Il met une grâce raffinée et toute sociable à apprêter les sauvages et cordiales agapes qu'on réclame de lui, où l'on se mange un peu les uns les autres et d'où l'on ne sort que meilleurs amis. Spirituel, naïf, enthousiaste, un peu dupe, suffisamment pervers, capable de dévouement par nature, de perfidie par attitude et pour le plaisir d'un instant, il allie en lui les vices, les qualités les plus contraires et compose de tout cela l'ensemble le plus séduisant. Dans une démocratie grossière, il apporte quelque chose de l'élégance fine et avisée du dernier siècle, glanant l'esprit d'une époque qui n'est point celle d'un Chamfort et à laquelle il prête bien plus souvent qu'il ne reçoit.

Pierre Chaperon était un compagnon de voyage pour un homme moins résolú que moi à la solitude, mais je n'avais point envie de causer, et puis il me rappelait trop un monde que je voulais oublier.

Cependant le train siffla, s'ébranla. Une petite femme arriva très vite devant nous, suivie d'un voyageur encombré de valises. Nous fûmes obligés de nous effacer dans l'étroit couloir pour les laisser passer.

Elle me pressa de toute la plénitude de ses hanches et, se détournant, elle eut sous la voilette un coup d'oeil rapide et indifférent vers moi.

Pardon, dit-elle entre les dents et cominc avec un ennui d'être polie.

Mon caur battit avec force, car j'avais reconnu Juliette. Et elle aussi m'avait bien reconnue, mais elle n'eut pas l'air d'être surprise ni de se soucier de ma présence.

- Une jolie grue, fit Pierre Chaperon avec un sourire, mais, mon cher, il me semble que vous la regardez avec une attention qui m'inquiéterait si j'étais son époux.

Je ne lui répondis point. Je ne vi’occupais point de ses paroles. L'employé de service venait d'ouvrir le compartiment que Juliette et son compagnon avaient retenu, et je les écoutais s'installer pour la nuit.

Dis-moi, petit rat, fit cette voix à la fois grasse et brève que j'avais entendue au bal des Jolies Rencontres, dis-moi où tu as mis la pharmacie. C'était le commandant, l'ami en titre de Juliette.

Vous êtes stupide en vérité, répliqua le «petit rat », mes malles m'ont donné assez de tracas aujourd'hui sans que je m'occupe de vos affaires.

Mais, petit rat, c'est pour toi que j'emporte une pharmacie. Je suppose qu'à Naples, tu tombes malade. Comment te soigner? Avec quels remèdes ? Moi qui ne sais pas un mot d'italien. On t'empoisonnerait que je n'y verrais que du fcu.

Vous voilà bien! Je vous reconnais! Gai comme un employé des pompes funèbres. Nous partons en voyage. Au lieu d'être heureux, de penser à vous amuser, vous songez à ma prochaine maladie. Mais, petit sot, je me porte à merveille, vous entendez, à merveille !

Le compagnon de route fut sans doute ravi de s'entendre appeler « petit sot ». Ce mot dut lui donner la conviction que Juliette ne voyait pas ses cheveux grisonner et sa pcau se craqueler de rides ; dès lors, il s'abandonna à la plus franche gaieté. Derrière la porte nous entendimes partir de jolies fusées de rires.

Le commandant avait dit qu'il allait à Naples. Je n'avais pris mon billet que pour Menton, mais je continuerais la route, je les suivrais partout. A ce moment Pierre Chaperon me quitta.

Bonsoir, mon cher, fit-il. Ne croyez pas que j'aille retrouver Caylus ni Manon, mais bien une vicille tante sans jeu de mots. Le nialheur, c'est qu'elle n'est pas unc tante à héritage. – Un Pierre Chaperon en famille, n'est-ce pas que c'est bien parisien? Que voulez

vous? J'ai assez des succès mondains; je deviens vieur, j'ambitionne le prix Montyon.

Je ne pensais qu'à Juliette et je ne pouvais détacher mes yeux de cette porte fermée qui me séparait d'elle. Comme j'aurais désiré l'étreindre, la presser, qu'elle le vouldt ou non! Une douleur persistait, dans tout mon étre, de son brusque passage auprès de moi. Elle ett pu, sans se compromettre, d'un clin d'ail, d'un sourire rapide, me reconnaitre. Pourquoi ne l'avait-elle pas fait?

Le voyage ne fut pour moi qu'une attente anxieuse. Je ne goûtal point la beauté des pays que je traversais. De plus en plus cette petite femme occupait despotiquement mes sens et ma pensée. Souvent dans le

wagon nous nous rencontrâmes. Elle ne fit pas plus attens tion à moi que la première fois. Seulement j'observai que le voyage l'avait un peu fripée et défraichie, qu'elle était assez poudreuse et négligée. Je pensai que son orgueil en était humilié et j'en fus hetireux. Ce fut là mon unique triomphe.

Je me suis dit souvent que je me serais affligé bien davantage si j'avais vu Paul auprès d'elle. Je m'imaginai qu'il ne nous avait pas accompagnés, et son image même disparut de ma pensée.

Au train qui courait à toute vapeur dans le plus admirable pays du monde, je reprochais de ne point assez se håter. J'étais si impatient d'être à Naples ! Là sans doute je pourrais lui parler.

Rien ne venait me distraire, ni le paysage, ni mes voisins de route. Pierre Chaperon lui-même n'osait plus se montrer, craignant sans doute que je fusse avec lui trop taciturne et mélancolique.

Malgré tout, si violente que devint déjà cette possession amoureuse, je trouvais la force de maudire må chancelante résolution. Je me répétais : « A quoi bon aimer cette femme-là ? » Seul le dieu qui pousse les ètres les uns vers les autres eût pu me répondre; nous ne sommes, nous, que des jouets dans sa main et qui ne savons rien de ses caprices.

X

PROFITS AMOUREUX D'UN VOYAGE

Trois jours après mon arrivée, je me trouvais au restaurant du Château de l'Euf. Un tiède et heureux soleil d'automne illuminait d'une clarté fine, légère, la mer et le Pausilippe. En compagnie de Pierre Chaperon et de toute une caravane je laissais fuir les heures devant des verres de Falerne. Une volée de corneilles n'emplit pas les airs de bruits plus bizarres que ces hommes de tous pays, anglais, allemands, français, russes, polonais, se servañt tour à tour des idiomes les plus variés, sans perdre rien, d'ailleurs, de leur accent national. Pierre Chaperon, seul, ne s'exprimait qu'en français, soit

qu'il ignorât les autres langues, soit qu'il dédaignât de les parler aussi imparfaitement que ses compagnons.

Je viens, mon cher, disait-il, de découvrir un bijou! Dans un magasin de Chiaia. J'ai failli me ruiner. Figurcz-vous un portrait qui réunit les grâces des deux sexes. C'est hardi, robuste, et en même temps cela vous a des airs langoureux, d'une tristesse, d'une grâce !... Vous n'imaginez pas. On ne retrouve aujourd'hui ces expressions que chez certaines Américaines ou parfois, à Rome, chez quelques adolescents du peuple... Le professeur Cicogna prétend que c'est un Saint Jean-Baptiste du Sodoma, M. Barbarani soutient au contraire que c'est une Sainte Catherine de Gaudenzio Ferrari. N'est-ce pas charmant que deux passions se satisfassent ainsi devant une seule image?

M. de Sonsfeld, lieutenant aux hussards de la Garde, haussa les épaules et s'écria :

Affez-fous ffini avec fos saints. On ne parle que de Sainte Vierche, de Pon Tieu ici. Fous ne sortez d'une église que pour entrer dans une autre. Faites-fous tonc curé tout de suite. Moi che n'aime pas les imaches. Ch'aime la réalité, le ziel, la mer, les betits enfants.

Comme le Christ, monsieur de Sonsfeld.... Mais nous ne vous empêchons pas de regarder les jeunes Napolitains. Seulement commencez par leur débarbouiller le visage, si vous ne voulez pas

avoir les ennuis de M. Mielgounof.

Guels ennuis? M. Mielgounof, un violoniste russe né en Pologne, n'avait pas compris cette allusion à d'anciennes faiblesses et il dit doucement, d'une voix enfantine :

- Oh! on ne s'amuse pas à Napoli... Voulez-vous que je vous dise où on s'amuse? Eh bien, c'est à Vàsovic. Ainsi l'année dênière, j'étais à Vâsovie. Le prince Rodolphe est venu. On a fait la fête. Eh bien, nous avions avec nous la plus belle femme de Vâsovie... Une femme malhonnête, par exemple, mais belle. Nous lui avons donné un bain de champagne, et puis après nous avons bu dans son bain. Oh! on s'amuse à Våsovie. Venez un jour, vous verrez !

Pas avant de vous avoir interviewé, mon cher maître, dit M. Conningsby, rédacteur au Sun de New York et au Moonshine de Chicago.

Oh ! laissez-moi, je suis fatigué aujourd'hui, et puis j'ai ma sonate à repasser pour ce soir.

Bien! Bien! Vous ne voulez pas vous laisser interviewer, mais je me vengerai.

Oh! fit M. de Mielgounos épouvanté, et comment cela?

Nous avons plus d'un moyen. Par exemple, nous vous ferons dire que Moussorgski est le plus grand compositeur qui ait jamais existé.

Mais, c'est faux ! Je ne le pense pas, vous le savez bien! Je le hais!

Raison de plus. Nous dirons aussi que vous détestez Sarasate.

[ocr errors]
[ocr errors]
« AnteriorContinuar »