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par l'autorité cantonale, mobilisant ce bataillon ; l'après-midi mėme, il était à la caserne, encadré, pret à partir en campagne. Il était venu plus de 800 hommes, l'effectif réglementaire du bataillon étant de 757. « Point à noter, un tiers des miliciens appelés étaient des grévistes convaincus. Eh bien, si étrange que cela paraisse, il n'y eut qu'un cas de rébellion. Un instituteur socialiste fut le seul à refuser d'obéir à la convocation (1). En revetant la tunique, les autres ne voulurent plus se souvenir que d'une chose, qu'ils étaient citoyens suisses. »

Voici, enfin. des appréciations émises à la suite des grandes maneuvres suisses de 1891, 1896 et 1897.

Après avoir suivi, comme attaché militaire, les manœuvres de 1894, le capitaine d'état-major autrichien Edler von Mannsau disait, dans une conférence, aux officiers de la garnison de Vienne :

Sous la protection de montagnes en partie infranchissables et confiante dans les armes excellentes que les Suisses savent si bien manier (3000 sociétés de tir avec environ 160 000 membres), la Confédération peut se passer d'une armée permanente, car ses conscrits admirablement doués possèdent, au moment de leur incorporation, quantité de notions que d'autres sont obligés d'acquérir au régiment.

Un fait de grande importance est qu'on mobilise chaque année environ le quart de l'armée de campagne – toutes les unités de combat, ainsi que les services auxiliaires et les trains, étant mises sur le pied de guerre à chaque rassemblement de troupes.

Chaque combattant conscrve chez lui en temps de paix tout son équipement, ses armes el une partie «le ses munitions; le cavalier détient même son cheval. Aussi, admet-on que l'élite, c'est-à-dire l'armée de campagne, serait concentrée cn cinq ou six jours, et le landsturm, qui doil occuper les frontières, en douze heures...

En terminant, le conférencier exprimait la conviction que l'armée fédérale est parfaitement à la hauteur de sa tâche défensive, mais que, si la Suisse voulait atteindre ses buts politiques au moyen de l'offensive, elle devrait constituer une armée permanente, à l'exemple des autres puissances.

Suivant la remarque de M. Bebel (2), à qui j'emprunte cette citation, on reconnait à cette conclusion le militaire professionnel; le capitaine von Mannsau oublie, en effet, que la politique suisse n'a pas de ces visées criminelles et se borne à ce qui devrait être aussi le seul objectif de la politique des autres puissances : repousser toute attaque dirigée contre le territoire national.

Cet argument, il est vrai, ne suflit pas : c'est parce que beaucoup (l'entre eux tendent trop à tabler sur ce qui « devrait être », que les les partisans de la paix internationale s'entendent constamment traiter de reveurs. Ce qu'il faut ajouter, c'est que tous les gouvernements affirment à tout propos, et hors de propos, que leur seul souci est

(1) Il est utile de mentionner à ce propos que les socialistes sont nombreux à Genève ; les autres ont marché avec leur bataillon.

(3) Vicht stehendes Hcer, sondern Volkswchr! Stuttgart, Dietz, 1898.

celui de la défense nationale: est que celle allirmalion leur est imposer par la répulsion notoire des peuples pour la guerre: cest. contin, qu'il est temps qu'ils mettent l'accord leur's actes avec leurs paroles, at leur politique avec les besoins et la volonté des peuples.

Quant à l'éloge que le capitaine consacre en débutant aux conscrits suisses, on y retrouve le singulier défaut de raisonnement que nous i vons relevé dans l'article de la Rerue Bleue. Lil supériorité que tout le monde accorde aux conscrits suisses ne leur est pas innée; elle tient simplement à l'instruction qu'ils ont recue dans leur enfance. Il nya donc qu'à imiter au dehors, et, si possible, a surpasser ce qui se fail en Suisse.

Et, en vérité, on se demande à quoi il sert le faire (tulicr iller tant de soin les armées étrangères, si l'on ne tire aucun profit des renseignements ainsi recueillis. On sait, par exemple, que les conscrits suisses sont plus avancés, avant mome d'etre incorpores, que ceus de tout autre pays – ce qui. sans nime aller jusqu'à l'adoption des milices, permettrait de lluire considerablement les charges militaires: on sait que cette armée est capable de se mobiliser et de se concentrer en moins l'une semaine. résultat dont on est bien loin partoul ailleurs; on sait que son landsturm de couverture est capable de garnir la frontière en douze heures; et des institutions aussi admirables ne sont pas aussitôt adaptées aux autres armées! N'y a-t-il pas là une coupable incurie de la part de ceux qui ont charge de la (léfense nationale. et qui épuisent leur pays pour obtenir le moindres résultats?

Voici maintenant le témoignage d'un vllicier général français. I l'issue des manc'uvres fédérales de 1896, le général Brunet prononça les paroles suivantes, auxquelles on ne saurait préter trop l'atten

tion (1):

La réputation de l'armée fédérale n'est pas à faire; «l, depuis longtemps, se's institutions quilitaires tiennent, ii colé des institutions des grandes armies curopéennes, une place unique el dont votre pays pelli concevoir une légitime satisfaction; il est pas, en effet, l'institutions qui excitent davantage, d'aboral la surprise, puis l'attention et enfin le respect de louis ceux qui les étudient et qui croient les bien connaitre. El pourquoi ne dirai-je pas qu'il s'y ajoute um sentiment de regret, oui, de regret que c*r* mol ne vous inquiete pas - Ilu regret que chacun de vos voisins ne peut se referire di polver and faisant un retour sur les dillicultes que les conditions de l'existence des énormes armées modernes font à loutes les grandes nations, il constale 1110*** quelle sagrssi vlacer quel sucrés, seule r'n Europe. la Suisse a su Trouver la solution (le ce problème que lous cherchent in vain : (umor lous so's en lins el faire que chaque viloyen donne un sololat i son pays, sans que c'n sulilat onlier à son pays un seul citoyen.

Nous avons pu apprécier de nos yeux les effets remarquables de votre méthode et de vos procédés l'instruction si bien adaptés au temperament de vos jeunes gens. Nous les avons vus bien votus, bien armés, bien quipes, pourvus d'un matériel de choix, marcher et combattre en silence, avec ordre. sans confusion et sans liésitation. Et alors nous avons compris combien, i

(1) Journal olc Genève, ali sepleiubre 18tfi.

juste titre, la Suisse est fière de son armée, l'affection dont elle l'entoure et la confiance qu'elle met en elle.

Enfin, le Times avait envoyé aux mana'uvres suisses de 1897 un correspondant compétent, qui écrivit :

Il est impossible de parler de l'armée suisse sans risquer le paraître trop lonangeur à ceux qui n'ont pas eu l'occasion de constater de quoi elle est capable. Je ne soutiendrais pas que, dans tous ses détails, elle soit parfaite ou aussi bonne que l'armée allemande ou la francaise; mais je prétends, sans hésiter, que, dans son ensemble, elle mérite bien délre comparée aux meilIcures forces du continent. Ainsi considérée, vrst-à-dire dans son ensemble, elle est meme supérieure à loutes les antres troupes européennes. El j'ajoute qu'à ma connaissance aucun autre Elat ne serait capable de mobiliser tous les ans le quart de son armée dans les conditions de la guerre. Ce fail est particulièrement iinporlant en ce qui concerne l'état-major. La bonne volonté et l'intérêt que la population des

campagnes témoignent aux troupes sont absolumeul étonnantes; ainsi, dans les exercices de fortification, les habitants leur apportent et remportent leurs outils agricoles, de la manière la plus cordiale. On ne verrait cela en aucun autre pays.

Aucune autre armée ne serait in ital de réaliser, dans ses manæuvres, une image plus fidèle de la guerre.

Et après avoir raconté avec un véritable enthousiasme olivers épisodes de manæuvres, le correspondant conclut :

Il n'y a certainement pas une armée au monde qui puisse amener un Anglais à des réflexions plus séricuses. S'il prend fantaisie à un oflicier anglais l'assister à ses manauvres, il peut être assuré l'y trouver un bon accueil. En la voyant à l'æuvre, il ne sera pas lenté de se demander, comme ailleurs, si elle n'impose pas au pays des charges écrasantes. Nulle part, il ne trouvera un patriotisme et une abnégation plus sincères que «lans les rangs de cette armée, dont la fière devise est : Tous pour im, un pour tous!

En regard de ce jugement, M. Bebel cite ceux qui furent portés sur les manæuvres allemandes de 1897, où l'on renouvela les fautes tactiques de la bataille de Saint-Privat, en faisant exécuter des attaques qui auraient entrainé la destruction complète de la troupe assaillante; où des unités d'infanterie et de cavalerie se promenaient tout tranquillement sous le feu le plus violent, comme lors de la fameuse charge de cavalerie conduite par l'empereur lui-même à Koppenheim; où enfin le général Haeseler tira la morale de cette invraisemblable « bravoure » des troupes, en demandant : « Mais qui donc restera pour enterrer les morts ? »

Ces manquvres dans le grand style, écrivail à ce propos um militaire dans la Gaselle de Francforl, sonucul aux ofliciers une idée fausse du combal. Elles n'ont aucune valeur pratique, cl nc constituent que de brillants spectacles, coûtant annuellement des millions dont on ne saura jamais la somme.

Voilà des choses que personne n'a jamais dites de l'armée suisse,

Et, bien entendu, elles ne s'appliquent pas à la seule armée allemande. J'ai reproduit des jugements portés sur des mancuvres exé. cutées par cette dernière, simplement pour ne pas permettre à nos chauvins d'employer ici le procédé qui consiste à accuser de dénigre

ment systématique et antipatriotique ceux qui signalent dans l'organisation militaire des points faibles à améliorer. Je me bornerai donc à indiquer unc différence, qui empêche d'appliquer ces jugements tels quels à l'armée française : c'est que nous n'avons pas de jeune empereur pour mener nos escadrons à unc mort inutile.

Mais, après tout, d'autres s'en chargeront peut-être.

En ce qui concerne notre armée, d'ailleurs, c'est le ministère de la guerre lui-même qui peut nous fournir un point de comparaison intéressant. Voici, en effet, une note officieuse qui a fait le tour de la presse l'été dernier :

On communique au ministère de la gucrre qu'aucune autorisation spéciale ne sera accordée pour suivre les grandes manæuvres des 3e et 6e corps d'armée. Ces manæuvres auront donc un caractère confidentiel,

Placées sous la haute direction du général Jamont successeur, comme on sait, du général Saussier à la tête du Conseil supérieur de la guerre elles serviront à préparer les nouvelles inodifications qui doivent être introduites dans le service en campagne, pour tenir compte de la nouvelle transformation de l'artillerie allemande.

Faites dans un but purcment technique, sans apparat, elles n'auront pour témoins que les sommités militaires compétentes (1).

Vraiment, le rédacteur de cette note aurait dû, avant de l'écrire, songer au discrédit qu'il allait jeter involontairement sur nos institutions militaires !

Je n'insisterai pas sur l'étrangeté de l'idée consistant à vouloir faire exécuter à deux corps d'armée des « manæuvres confidentielles ». Croire qu'il est possible de dissimuler de semblables rassemblements de troupes, et l'annoncer de manière à donner rendezvous sur le terrain à ceux-là précisément qu'on en veut écarter, voilà qui est d'une jolie naïveté!

Mais quel est l'officier suisse qui n'aura pas souri à l'annonce de ces manæuvres « faites dans un but purement technique, sans aucun apparat »?

En Suisse, on ne fait que « des manquvres purement techniques, sans aucun apparat ».

En résumé, je me bornerai, en ce qui concerne l'instruction de l'ar mée suisse, à demander à ceux qui la prennent pour une garde nationale :

Quelle est l'armée dans laquelle tous les hommes valides du pays sont instruits, sans aucune exception, chacun exclusivement en vue de la tâche bien déterminée qu'il aura à accomplir en cas de guerre, et par les soins des chefs mèmes qui le commanderaient à la guerre?

Quelle est l'arınéc dans laquelle cette fixité de la composition des unités est telle qu'elle s'étend jusqu'aux chevaux de la cavalerie, chaque cavalier étant détenteur de son cheval d'armes pendant toute la durée de ses obligations militaires?

(1) Le Temps, du 21 août 1898.

Quelle est l'armée dont les cadres n'ont jamais à s'occuper d'autre chose que de la préparation à la guerre?

Quelle est l'armée dont les cadres n'ont jamais à commander-n'ont même jamais vu - quc des unités au complet de guerre, et composées précisément des hommes qu'ils emmèneraient en campagne?

Quel est le pays qui est en état de mobiliser chaque année, dans ces conditions, la moitié de son arınée active, composée de 12 ou 13 classes de recrutement, et le quart de sa landwehr, composée des 12 classes suivantes; la moitié de l'élite mobilisée (soit le quart de l'armée active), faisant des maneuvres de corps d'armée, et l'autre moitié, des manæuvres de division?

J'ajouterai encore cette remarque : On a vu plus haut que la Suisse a précédé de dix-huit ans la France et l'Allemagne dans l'emploi du fusil à répétition.

Toutefois, dix ans plus tard, en 1878, on donna une arme analogue (le fusil Kropatchek) à nos équipages de la flotte. Et, à la même époque, on nous enseignait, dans les écoles militaires, que l'emploi du fusil à répétition ne pouvait pas être généralisé, une arme de ce genre ne convenant qu'à des troupes d'une valeur aussi exceptionnelle que l'infanterie suisse ou les fusiliers-marins.

Oui, on nous enseignait cela, sans broncher, sans paraitre avoir conscience du camouflet que de semblables paroles infligeaient à notre organisation militaire !

Or, on était encore, à cette époque, au début de la période de réorganisation qui a véritablement marqué la naissance de l'armée fédérale; car cette dernière est aux milices d'avant 1874 ce qu'une armée véritable est à une garde nationale. Et les progrès faits, depuis lors, sur tous les domaines, sont prodigieux.

Eh bien, en proposant de remplacer notre armée par une milice à la mode suisse, ce que j'ai en vue, c'est l'organisation d'une puissance militaire supérieure à la milice suisse actuelle. Car cette dernière, si remarquable qu'elle soit, n'est pas encore le dernier mot de ce qu'on peut attendre du système.

Avant 1870, la Suisse, n'ayant aucune raison de supposer qu'une grande guerre pût éclater à ses frontières et considérant sa neutralité comme efficacement garantie par les puissances, pouvait se contenter d'une organisation rudimentaire, d'une sorte de garde nationale; et, en fait, les dépenses militaires de la Confédération n'étaient pas, à cette époque, le quart de ce qu'elles sont aujourd'hui. Mais, quand le triomphe de la politique bismarckienne vint abolir tout sentiment de sécurité internationale, la Suissc se vit en danger d'être envahie par l'une ou l'autre des quatre puissances, prêtes à en venir aux mains, qui l'entourent; elle fut donc amenée à pourvoir elle-même, et sérieusement, à la défense de son territoire. Elle s'y appliqua avec un admirable esprit de suite, sans toucher à l'esprit de ses institutions, dont il ne s'agissait que d'améliorer l'application.

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