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Il semble donc juste d'honorer la puissance créatrice et la volonté de M. Guimard qui a su ainsi édifier de toutes pièces et contre la routine une maison d'une architecture et d'une décoration véritablement modernes. Il ne prétend guère avoir créé un style nouveau, mais il faut lui accorder que son œuvre, de style — puisque de sentiment et de raison — comptera parmi celles d'où se dégagera la syn— thèse du style de notre époque. Dans sa tâche si complexe, où il lui a fallu tout imaginer, des fondations aux boutons de sonnette, quelques trop brusques changements de rythme, quelques mesures inhibitoires, quelques croles exagérées semhleront bien légères tares. Déjà des œuvres prochaines s'annoncent plus eurythmiques. Bientôt, maître des deux termes de cette formule de beauté, l'unité dans la variété, M. Guimard sera indiqué pour être le constructeur de la Maison joyeuse dans la Cité future.

PAUL SIGNAC

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Le Centenaire de Garrett. — Le premier des grands romantiques du Portugal, Garrett, génie universel, mais surtout prosateur charmant en même temps que poète lyrique et dramaturge national, mort en 1854, était né à Porto le 4 février 1799. L'anniversaire de cette naissance vient d'être fêté à Paris par la colonie portugaise et nombre de lettrés français, réunis dans la salle de la Société de géographie, sous la présidence de M. Catulle Mendès, — avec le concours de MM. Jules Claretie et Bartholomeu Ferreira (lettre et allocution); LouisPilnte de Brinn'Gaubast (conférence) ; F aux-e, Formont et Vincent (lectures); Marc Legrand, René Ghil et P. Redonnel (poésies); Vianna da Motta et F. de Lacerda (musique portugaise) ; et d'artistes de l'Odéon et de la Comédie-Française (Mlles Moreno et Clerc et M. Albert Lambert père). Les personnes qui s'occupent en France de littérature portugaise sont peu nombreuses: ayant été chargé, d'une part, de présenter Garrett au public de la fête, et, d'autre part, de rédi— ger, pour la Revue Ençyclopédique (n° du 11 février). une étude sur le même sujet, étude accompagnée d'Extraits, d'un choix d'0pinians sur Garrett et d'une longue Bibliographie, -- le signataire des présentes lignes est forcé, pour ne pas se répéter ici, de renvoyer à cette étude les lecteurs curieux de détails. Voici d'ailleurs, traduits ' à l'usage de quiconque n'a besoin que de quelques brèves indications. les principaux passages d'une excellente brochure qu'on nous a spé— cialement priés de propager (O Centenario de Gare“; Gênes, 1898); elle est due à M. Joaquim d'Araujo, l'un des bons poètes parnassicns de son pays, dont il est le consul à Gênes :

a Dans la rénovation littéraire, qui est une des nobles pages de l'histoire contemporaine du Portugal et qui accompagna parallèlement les grandes lois transformatrices de Mousinho da Silvcira, c'est à Garrett que revient l'insigne honneur de la place la plus éminente. Le Roman, la Poésie, le Théâtre, l‘His'

taire littéraire, l’étude_des Traditions, le Journalisme. la Tribune parlementaire, tels sont les champs dans lesquels a l'ulguré son talent génial. en laissant. dans quelques remarquables chefs-d'œuvre de l'Art portugais, les modèles qui guidèrent trois générations. _

a Il avait, comme personne au monde, le pouvoir de l'E‘vocation. Les grandes époques et les grandes figures de l'histoire nationale, il les voyait d'un coup, baignées de splendeur, et à sa voix elles s'éveillaicnt pour ainsi dire de leurs tombeaux. Dans l'exil, c'était Camoëns. — Camoëns, le grand exilé. qui se dressait en face de lui; au siège de Porto, c'était la vision de la fameuse, de l'extraordinaire révolte contre l'évêque féodal du Moyen-Agc, — si hautement reconstituée dans ce roman ‘: L'Arc de SteJlnne; puis, devant les yeux de son âme. Gil-Vicen’te faisait passer l'ancien théâtre national avec sa culminante splendeur; au milieu du tumulte des partis en lutte, L’Armurier et le Connétable lui parlaient du vieil honneur et de l’immaculéc loyauté portugaise; Frère Luis de Souza enfin venait lui livrer le secret de cette tragédie unique entre ‘toutes, admirée des nations modernes!

« Dans le Voyage en mon pays, Garrctt a porté la langue portugaise à un degré de ‘simplicité et d'élégance qui, jusqu'alors, n'avait pas été même pres— senti; il s'y inspire, en outre, de la tradition avec les belles légendes locales de Sainte-[raine et de Frère Gil de Santarem. C'est dans ce même ordre d'idées qu’il produisit le recueil du Romancez‘ro, point de départ des études de littérature populaire en Portugal.

il Sectateur d'idées grandes et généreuses, Garrett, comme Camoéns, fut incar— cér’è, et, comme lui, porta l'uniforme de soldat portugais.

( Un naufrage lui lit ‘perdre ses manuscrits, comme Camoëns, dans un naul‘rage, fut sur le point de perdre l’extraordinaire poème de notre nationalité.

« Sa bonté fut celle d'un héros antique : dans son histoire, minutieusement etexcellemment racontée par le disciple aimé qui lui ferma les yeux (Gomes de Amorim), on ne relève pas la plus petite tache qui soit de nature à ternir ce caractère si pur, si lumineux et si élevé.

et Orateur des plus remarquables, député, pair du royaume et ministre, il fut toujours le soldat du siège de Porto, fusil à l'épaule pour la défense de la Liberté. 1)

Ajoutons que parmi les oeuvres de Garrett non mentionnées dans ce fragment, il convient de nommer surtout les Feuilles tombées, qui de’m‘e‘uænt, en même temps que l'un des plus sublimes livres de vers de la poésie amoureuse universelle, la fécondante révélation des sujets ' ni conviennent le mieux au lyrisme mélancolique, ingénument sen‘time‘ntal et délicatement sensuel des Portugais. A la fête parisienne du Centenaire de l’artiste, on a la deux de ces poèmes, traduits en simple prose vulgaire : o’r, quelle que fut l'insuflisance du lecteur et du traducteur, l’auditoire tout entier palpitait, passionné, et, des lèvres du vrai poète qui présidait, jaillissaicnt malgré lui des cris d'admiration.

LOUIS—PÏLATE‘ DE BRINN’GAUBAS’I‘

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Dans la salle de jeu

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UN comme SEPT

— Maintenant, observez un peu cette dame, là-bas, au trente et quarante, me dit à l'oreille un des gnomes qui m‘accompagnaient. Son mari. pour ne pas faire banqueroute, aurait besoin de quarante mille francs... età bref délai encore ! Voyez donc comme elle se donne du mal.

Ma foi, j'avais déjà à plusieurs reprises remarqué cette dame ainsi que son mari qui de long en large se promenait dans la salle et qui bougonnait quand elle perdait. Tous deux, par leur agréable physionomie, m'avaient inspiré de l'intérêt. Chaque fois que la jeune femme gagnait je me réjouissais et quand la fortune lui était adverse j'étais triste comme si moi-même j'avais perdu. En général, d'ailleurs, il est fort difficile de suivre les péripéties du jeu sans, pour ainsi dire, prendre parti pour ou contre tel ou tel joueur. Involontairement on prend part aux émotions qui sont la conséquence forcée des caprices du sort. Chaque coup est, parfois, l'acte d'un drame.

La dame que pour le moment j'avais choisie comme héroïne n'était pas très en veine. Elle changeait un billet de mille francs après l'autre et rarement elle en rattrapait un. Depuis plusieurs jours j'avais remarqué qu'elle en possédait quatre ou cinq. Il y avait, alternativement, du flux et du reflux dans ce nombre, mais, à la longue, la somme ne variait guère. Longtemps déjà avant la communication de mon gnome j'avais deviné qu'elle avait besoin d'une somme déter. minée... qui ne venait toujours pas !

Elle jouait, non comme une personne qui veut gagner, mais comme quelqu'un qui doit gagner. Elle gardait les quelques mille francs qui constituaient son petit capital dans un charmant portefeuille... son corsage. Vingt fois par jour le petit paquet en était retiré, pour être changé en partie, et, après quelque succès, complété de nouveau, puis remis en place — chaque fois avec un geste qui signifiait : « pour tout de bon maintenant... je n'y touche plus! » — et, chaque fois, de nouveau les billets sortirent de leur cachette pour encore être changés contre des louis d'or... et la lutte opîniàtre continuait.

Constamment son mari avait l'air de lui dire du geste : « Cesse donc, cesse donc ! Tu ne réussiràs pas. Gardons, au nom du ciel, ces cinq mille francs! » Mais la jeune femme était entétée, ou peut—être persévérante et courageuse : le mot dépend souvent du résultat.

Quand ses yeux rencontraient le regard de son mari, elle semblait promettre, tantôt qu'elle prendrait soin de garder deux, trois ou quatre mille francs, tantôt que — une fois son petit capital rccomplété — elle ne l'cutamcrait plus. Mais une autre expression encore se lisait parfois sur sa figure, surtout lorsque, en des moments de déveinc, elle devait de nouveau changer un billet. Cola voulait dire : « Mais, mon cher ami, à quoi nous servent ces deux, trois mille francs‘! Il nous en faut bien davantage! Donc : ou tout ou rien! » Et, anxieux, mécontent, chagrin, il se détournait. Il paraissait souffrir plus qu'elle ou moins courageusement supporter son malheur.

Elle avait mis de côté quatrebillcts maintenant. Devant elle il y avait une vingtaine de louis. Elle mettait invariablcmcnt— était-cc un sys tème‘? —trois pièces d'or sur la noire. laissait là son gain jusqu'à ce qu'il y en eût vingt-quatre, puis y ajoutait un louis pour ainsiportcr sa mise à cinq cents francs. Il lui fallait, pour cela, trois coups gagnants successifs. Au quatrième il y avait ainsi mille francs, de sorte‘ qu'au cinquième seulement un billet de mille venait se joindre à son enjeu. Et elle avait besoin d'une quarantaine de ces billets pour ne pas se trouver à la rue avec son mari et ses enfants...

Depuis le temps qu'elle jouait elle n'avait rencontré qu'une seule fois une série gagnante de six, et tout juste assez de séries de cinq pour maintenir à niveau son petit capital. Au septième gagnant elle dirait « moitié »... chose convenue avec son mari. Mais pas une seule fois encore elle n'en avait eu l'occasion!

Et aujourd'hui non plus les affaires de la pauvre femme ne prospéraient pas. Que d'intcrmittences.’ Trois louis devinrent six louis, et six louis devinrent... rien du tout! Encore une mise de trois. Et voilà... encore devenus puis rien! Et ces irritants coups de deux! Trois, six, puis douze... partis encore, tous les douze! Des inlcrmiltenrcs encore : gagné... perdu! Gagné... perdu ! Gagné... perdu! Ah, tout est inutile !

Un coup de quatre! Trois... .«n~v... douze — cette lois—ci cela réussira! _ vingt-quatre... oui. cela ira! Vite un louis pour compléter les cinq cents francs...

_ — Rouge gagne.’ (1)
' Partis les cinq cents francs!

— Madame aurait dll retirer la masse, dit un prophète après ‘coup, debout derrière elle.

Ah, où ne les trouve—bon pas, debout, assis ou a plat-ventre, ces êtres qui savent toujours exactement — après coup! — ce qu'il aurait fallu faire ‘3

Mais elle n'a cure de cette sagesse agaçante et elle continue d'envoyer ses trois louis 51 la découverte d'une belle série.

Encore une fois : était—cc de l'cntétcmcnt ou du courag ' ‘.’

Quiscra le plus fort des deux : elle ou le sort‘? Hélas. sa petite fortune menace plus d'une fois de s’évanouir, et ce « sort » est inépuisable en

(1) Les passages soulignés sont un français dans le lcxlc.

coups de deux, de trois. en inlermittemres et même en séries de rouge, lorsque tout cela peut servir a mettre à l'épreuve la patience du pauvre diable qui une fois s'est mis en tête de jouer sur la noire.

Rouge! Rouge.’ Rouge! Incessamment ce maudit rouge. Un SCIILL‘NGELIL\NS quelconque était sans doute en train de gagner des fortunes sur cette couleur!

Et ma petite protégée — car elle l'était devenue par l'intérêt avec lequel je suivais son jeu et ses émotions — changeait un billet après l'autre. Elle en avait encore un maintenant. « Celui-là, elle le garderait! » disait-elle, d'un signe de la tête a son nmri...

Mais lui était fort triste et semblait ne plus pouvoir assister à ce nrartyre. ll sortit de la salle, s'assit a une petite table derrière le Kurhaus, prit un cigare qu'il ne l'muapoint, et commanda un verre de limonade qu'il ne but pas...

— .et homme n'est pas si bête que cela.s'écria Seau-un, l'intelligent petit gnome. Cette limonade lui fera du bien.

.le trouvai qu'il avait bien tort alors de laisser là son verre sans y toucher. Et j'en lis la remarque.

— Oh! cela n'a pas grande importance, dit son camarade, le petit CRISTALLIS.\TEUR. Tout est en tout. Bac ou non, cette limonade se eristallisera hinein quand le moment sera venu. Seau-un a raison; elle lui fera du bien.

Ma foi, le pauvre homme, a enjuger sur son air,il était grand temps que quelque chose vint lui faire du bien! D'un oeil fixe il regardait par terre en traçant des lignes bizarres dans le sable. Il semblait s'efforcer pour sourire ; en vain. Aux mouvements ‘de ses lèvres on voyait qu'il soliloquait. Et que pouvait-il bien se dire, sinon qu'il était ruiné? Ruiné, non à cause des cinq mille francs qu'à présent sa femme avait perdus en leur presque totalité, mais par la non-réussite de leur plan audacieux, par la non-obtention de ces quarante mille francs dont il avait absolument besoin pour ne pas sombrer.

Nous retournâmes dans la salle pour observer la jeune femme qui continuait sa lutte ardue. A part l'unique billet dans son corsage il ne lui restait plus que deux louis. Elle se leva en jetant ces deux pièces sur la couleur favorite qui l'avait si méchamment traitée.

La première série de cartes jetées sur le tapis avait un point bas. Les chances étaient bonnes pour la noire...

Mais à quoi cela servirait-il que les deux pièces dcvinssent quatre .’ Et huit, ou même seize.’

Néanmoins elle resta, là, la main sur le dossier de chaise, comme pour attendre cette « chance » jusqu'au dernier moment. Car. lorsqu'elle quittera cette place, et les tables, et la salle... cela signiliera que le sort s'est prononcé irrévocablement, contre elle. Et cela elle devra aller le dire il son mari. elle qui si audacieuscment avait fait miroiter comme des certitudes ses désirs et ses espérances !

Un système? calculs? Non, elle n'en avait pas! Que connaissait

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