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sus de notre pays. Mon cour tressaille d'allégresse, je me sens plus noble et plus fier. J'adore ma patrie maintenant, et, à genoux, je lui demande humblement pardon de l'avoir outragée de mes sarcasmes. Oh! Ella, dans votre coeur n'y a-t-il donc pas de place pour l'amour, pour l'humanité! Oh! venez je vous en conjure et unissons-nous avec ce peuple dans la joie du triomphe; oui, communions avec lui dans une patriotique ivresse.

ELLA

Je vous en prie, laissez-moi et allez-vous en.

LE POÈTE (calme et fier). Je vous laisse donc, &me sans générosité et je vais rejoindre le peuple pour chanter sa måle douleur et sa puissante joie.

RYPE (enthousiaste). Voilà un homme bien intelligent!

ELLA (le regarde longuement, puis crie). Je ne vous aime pas pourtant, vous !

RYPE (modestement). Je n'ai jamais dit le contraire !

ELLA

Pourtant je le voudrais ! Oui, je le voudrais tant!

RYPE

Assurément, si c'était possible, ce serait assez agréable.

(Ella pleure, et s'en va.)

RYPE

Eh bien ! ce sont plutôt les autres qui sont singuliers! Mais il se fait tard, et il me faut vite rentrer à l'hôtel. Peut-être de nouveaux voyageurs sont-ils arrivés.

(Rideau.)

CINQUIÈME ACTE

La place publique.

Au fond sont rangés les cercueils. Les cloches sonnent à toute volée. Une procession composée de gens de toutes classes se déroule devant, les cercueils et emplit bientôt toute la scène. Pendant le délilé on entend les conversations des assistants.

A. (à B.). Pour le bonheur du peuple... Le bonheur du peuple... Le bonheur du peuple...

B. (à A.). Beaucoup de travail et bien peu de bénéfice!

Maintenant on porte beaucoup le vêtement clair aux enterrements.

E.

Il gueulait solidement, le mort, vous savez !

F.

Je vous crois ! On peut dire que tout est bien calme ici depuis qu'il n'est plus.

G. Comme tout cela est arrivé vite.

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Otez-vous votre chapeau quand on prononce le nom du Christ?

J.
Sans doute, mon cher, et tout le monde fait de même.

K.

Dieu sait à qui ce sera le tour, la fois prochaine !

L.

Oui.

M. (ộtant son chapeau). Vous êtes bien M. Hansen, n'est-il pas vrai?

N.

Du tout, et je vous prenais vous-même pour M. Hansen.

0.

Dieu merci ! ce n'est pas nous qui reposons entre quatre planches.

P. (grincheux). Je suis bien sûr que ce n'est pas

moi ! (Quand tout le peuple est réuni au milieu de la scène, le poète s'avance et parle.)

LE POÈTE Chers concitoyens. Pour l'homme, il est deux sortes de douleurs : la douleur amère et cruelle qui abat et qui brise, et la douleur bénie d'où jaillit joyeusement la vie nouvelle, celle qui féconde et qui fortifie.

Comme un glacial vent d'hiver, la première nous terrasse; mais, comme la douce mélancolie du printemps, la seconde nous pénétre.

Après la douleur amère, le doute en les hommes ct même en Dieu

vous envahit. Mais après la douleur bénie, la foi éclate lumineusement au-dessus de l'humanité et dissipe le doute, ce brouillard qui égare les hommes dans leur route.

Chers concitoyens! Aujourd'hui le soleil de la foi inonde de ses rayons le pays tout entier, et va dissiper les derniers brouillards du doute qui subsistaient encore dans les âmes.

Pourquoi donc, en effet, en contemplant longuement ces cercueils, la terre que nous occupons nous paraft-elle maintenant plus grande? Pourquoi, nous-mêmes, nous sentons-nous plus fiers ? Pourquoi nos poitrines respirent-elles plus librement ?

Parce que de nobles actions viennent de s'accomplir au nom sacré de la patrie.

(Larmes générales, cris patriotiques.)

ELLA (près du poète). Imbécile ! Je te méprise.

LE POÈTE Il est parmi nous des âmes indifférentes. Moi-même, je confesse avec humilité, avoir été de ces âmes-là. Oui, dans ma pauvreté de coeur, j'osai railler l'æuvre modeste de ces grands hommes, alors que si mon dme avait été illuminée par l'amour, j'aurais pu entrevoir la splendeur de l'acte héroïque plus tard accompli.

Je manquai de foi, de simplicité de coeur pour comprendre, et maintenant, pour nous qui avons douté, l'heure de pleurer est venue, alors que ceux qui ont eu la foi vont pouvoir se réjouir dans l'amour. (Se tournant vers les cercueils.) Héros !

(L'émotion est à son comble, on entend des exclama

tions et des sanglots. Tous se serrent les mains ou

s'embrassent.) ELLA (lentement, mais énergiquement, au poète). Les conseillers se sont querellés, puis ils se sont tués les uns les autres. C'est Rype, le garçon de l'hôtel, qui a fait sauter le pont et, avec le pont, l'ennemi.

LE POÈTE (très ému). Que dites-vous ?

ELLA

Aussi vrai que j'existe, c'est la vérité.

LE POÈTE (avec une nouvelle force). Chers concitoyens. Le rideau se déchire, la vérité m'apparait. Le Saint-Esprit semble me posséder et une force irrésistible m'oblige à vous crier ce qui seul est vrai! Peuple, écoute-moi !

(Haletant, le peuple est suspendu à ses lèvres.)

UNE FEMME (à mi-voix). Il parait inspiré comme un prophète.

PLUSIEURS VOIX Oui, oui.

LE POÈTE Si vraiment les hommes qui dorment là étaient tombés en luttant pour la patrie, ils n'eussent fait que leur devoir et payé simplement une partie de leur dette au pays.

Car ces hommes n'ont-ils pas, pendant de longues années, porté le trouble dans notre existence nationale? Quel est le paysan qu'ils n'ont pas ébloui de promesses jamais tenues ? N'ont-ils

pas

détruit tout ce que ce pays. avait de bon, de généreux, d'élevé ? N'ont-ils pas fait litière de l'opinion du peuple, du sentiment général ?

Ah! leur hypocrisie patriotique avait su en imposer au populaire. Mais avec ces glorieux mots de patrie, d'honneur, de liberté, toujours répétés, qu'ont-ils donc fait ?

Ah! mieux eût valu pour la nation que ce lest qui alourdissait la nacelle gouvernementale eût été jeté plus tôt.

Les voici maintenant vidés comme des cosses de pois, comme des jouets d'enfant, comme des ballons dégonflés. Maudits soient ces hommes! Oui, maudits soient-ils!

(La surprise a un instant fait se taire le peuple, Main

tenant il parle.)

UN NOMME

Mais il est fou !

AUTRE HOMME
Il blasphème des morts !

TROISIÈME HOMME
Oui, il souille les plus saintes choses du pays !

(Ils se réunissent et menacent le poète.)

LE POÈTE (avec violence). En vérité, je vous le dis, ils nous ont menés jusqu'à l'abime. (Un grand nombre d'étrangers paraissent sur la scène.)

LE PREMIER ÉTRANGER Serait-il mort? Alors nous arrivons trop tard ! Nous étions venus saluer votre illustre enfant, et c'est seulement sur son cadavre que nous devrons nous incliner... Permettez-nous, à nous vos voisins qui fùmes successivement depuis des siècles vos alliés et vos ennemis, de vous témoigner la part vive que nous prenons à la perte que vous venez de faire en votre grand fils.

UN HOMME

Etranger, de qui parlez-vous donc ? Qu'entendez-vous par notre

grand fils?

L'ÉTRANGER
Est-ce à nous de vous apprendre l'illustration de vos enfants !

L'HOMME Etes-vous venu railler notre douleur ?

L'ÉTRANGER La nôtre est profonde aussi, et il n'y a pas de place dans notre âme pour la raillerie. Tous nos grands hommes sont tombés.

L'HOMME (montrant les cercueils). Oui, sous les coups vigoureux de nos courageux conseillers, ici, couchés.

TOUS

Oui! Oui!

L'ÉTRANGER (avec un sourire). Non pas. Ceux-là se tuèrent entre eux sous nos yeux. Ils n'étaient plus quand nous sommes arrivés de la montagne.

TOUS LES ÉTRANGERS Oui, oui, nous les avons vus s'entr'égorger.

L'ÉTRANGER Nous vous avions tenus, je l'avoue, pour des adversaires négligeables. Nous comptions sur vos intestines divisions comme sur notre meilleur allié. Et ce fut ainsi que nous l'avions espéré. Mais alors arriva votre grand homme. Et le valeureux enfant du peuple a scul livré la bataille et nous a vaincus.

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Le poète le sait peut-être, lui qui connaît l'avenir et le passé.

LE PEUPLE (au poète). Connais-tu notre grand homme ? Quel est-il ? Dis ?

UN HOMME

Est-ce toi?

TOUS

C'est toi-même! Vive le sauveur de la patrie !

(Joie frénétique. On acclame le poète.)

ELLA (méprisante). Répondez donc, dites la vérité !

L'ÉTRANGER Mais le voilà !

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