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QUATRIÈME ACTE

Le champ de bataille.

La fumée se dissipe. On distingue les débris du pont. On voit Rype couvert de bouc ramper sur les mains, Ella, puis le poète, descendre de la montagne.

RYPE (enlève de sa main la poussière qui le couvre, et regarde

le champ de bataille). Ça y est ! (Il trouve sur un des morts quelques provisions qu'il mange avec avidité. Regardant le ciel.) Je serais surpris que nous ayons de la pluie ce soir.

(Le peuple arrive, furtif et timoré.)

LE CORDONNIER Ici eut lieu une grande bataille !

LE TAILLEUR

Voici le roi, et voilà le général ennemi! Je les connaissais : j'ai beaucoup travaillé pour eux.

UN HOMME

Et voici couché là, tout le Conseil du peuple. Ce furent des braves.

UN AUTRE HOMME Ils ont battu l'ennemi !

TROISIÈME HOMME Ils sont tombés pour la patrie !

LE CORDONNIER

Oui, tous !

LE TAILLEUR

Inclinons nos fronts devant la dépouille de ces héros !

LE CORDONNIER Découvrons-nous d'abord.

LE TAILLEUR

Et nous qui les avions si mal jugés !

LE CORDONNIER

Nos braves pères conscrits! Que leur nom vive à janais parmi nous!

(1) Voir les trois premiers actes dans La revue blanche du 15 décembre 1898.

LE TAILLEUR Nobles ancêtres, toute notre vie nous vous honorerons. Honneur aux grands morts !

TOUS (solennellement). Honneur aux morts !

(Longue pause, pour indiquer le respect.)

UN HOMME (montrant Rype). Tiens ! un vivant !

AUTRE HOMME

C'est celui qui leur montra la route.

UN HOMME

Tu les as vu mourir ?

(Tous s'approchent curieusement de Rype.)

RYPK

Oui, je les ai vus tomber l'un après l'autre.

LE CORDONNIER

Quel spectacle sublime, n'est-ce pas ? Comme ce devait être beau !

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RYPE (se levant). Mais pop ! Mais non! Il le fallait, je portais la dynamite ; c'était à moi de m'occuper de l'ennemi, les autres ne le pouvaient pas.

LE CORDONNIER Au plus fort de la mêlée, ils oubliaient la dynamite tant ils étaient chauds à la lutte. Ah! les braves cours. Je ne puis plus parler : les larmes m'étouffent. (Menaçant) Cela apprendra à l'ennemi à s'aventurer dans nos montagnes.

LK TAILLEUR

Que les morts cependant ne nous fassent pas oublier ce héros vivant (montrant Rype), car il a bien mérité de la patrie.

UN HOMME

Nous entendons l'élire notre représentant au Conseil du peuple.

PLUSIEURS

Oui ! oui!

AUTRE HOMME
Non ! non ! C'est nous qui l'aurons pour député.

RYPE Je vous en prie, laissez-moi, je n'entends rien à tout cela et je forais très mal votre affaire. Ne vous querellez pas à cause de moi : je n'accepterais pas.

QUATRIÈME HOMME Où es-tu né ?

RYPE En ville, près du port.

UN HOMME
C'est là que j'habite,

PLUSIEURS HOMMES
Nous aussi. Tu seras notre représentant à nous,

RYPE

Je vous en supplie... Assez. Cela ne peut me convenir. Soyez assez aimables pour ne point insister. Je ne me melerai plus jamais des affaires du pays. Non, plus jamais.

LE CORDONNIER Quelle modestie!

LE TAILLEUR (à voix basse). Aussi mauvaise tête que brave coeur! Tachons plutôt de trouver une autre façon d'honorer ce brave.

UN HOMME
Peut-être qu'une bonne pension lui plairait davantage,

(Comme le peuple ne fait plus attention à lui, Rype

monte sur un arbre se cacher.)

AUTRE HOMME

Le voilà mort, ce brave Pomp, qui pleurait toujours sur l'avenir du pays !

LE TAILLEUR

Et Stoll! cet homme plein d'avenir. Comme son veston lui va bien ! aussi bien dans la mort que dans la vie,

UN HOMME

Voici Bresk, l'orateur à la voix puissante ! Celui qui surveillait toujours les agissements de l'ennemi.

LE TAILLEUR

Ah, les nobles cours! Portons ces cadavres sur nos épaules, jusqu'à la ville. Que le peuple en deuil célèbre leurs funérailles, pendant que tinteront les cloches et que les drapeaux battront lugubrement en berne.

TOUS

Oui, oui, il le faut.

LE TAILLEUR

Et quand nous les aurons confiés à la terre, nous élirons un nouveau Conseil du

peuple.
(Rype sur son arbre tremble de tous ses membres.)

LE TAILLEUR Vive, vive la patrie !

(Tous crient, puis s'en vont processionnellement. Les

femmes ont cueilli des feuillages et les placent sur la tête des morts.)

RYPE

Enfin! (Il descend de son arbre.) J'en tremble encore d'effroi. C'est mal de vons faire peur ainsi! (Il aperçoit Ella et le poète.) Tiens, du monde encore! (Il veut remonter sur son arbre.)

(Le poète, perdu dans sa rêverie, a longtemps contem

plé le champ de bataille. Maintenant, il regarde le peuple s'en aller.)

ELLA (à Rype). Du sang ! Vous êtes blessé ?

RYPE

Blessé ! Peut-être ai-je reçu quelque éclaboussure sous le pont !

ELLA (essuyant le sang avec son mouchoir). Vous étiez sous le pont?

RYPE

Oui, je portais la dynamite.

ELLA

C'est vous qui...

RYPE

Chut!

ELLA

C'est vous qui...

RYPE

Non! Pour l'amour de Dieu, promettez-moi de n'en rien dire.

ELLA

C'est vous qui avez fait sauter l'ennemi avec le pont ! Le Conseil u peuple n'y est pour

rien !

RYPE

Chut! Oui, c'est moi. Mais n'en parlez pas, je vous en conjure... surtout au poète. Il n'aurait qu'à prendre l'idée de faire des vers làdessus... Il m'a déjà dit qu'il me trouvait original... Savez-vous bien qu'il faut un rien pour vous faire conseiller du peuple à perpétuité ! Oh! le joli mouchoir !

LE POÈTE (s'approchant). Spectacle sublime ! Oh! je veux, dans un chant immortel, célébrer cet acte héroïque, car maintenant j'ai foi dans ce glorieux peuple. () mes amis, venez (les mains tendues). Qu'il est doux de vivre pour admirer de tels héros, de si nobles sentiments!

ELLA

C'est idiot!

RYPE (inquiet). Chut ! Taisez-vous donc !

LE POÈTE Grand Dieu ! Votre âme est-elle donc fermée à tout ce qui est noble et grand ? Etes-vous si indifférente, que la généreuse action de ces héros ne vous puisse émouvoir ? Seulement coquette et froide...

ELLA (durement). Pourquoi n'est-ce pas vous qui avez fait cela ?

LE POÈTE Cela? Parce que c'est une œuvre trop grande pour un seul homme.

ÉLLA Allons donc !

RYPE (inquiet). Chut!

LE POÈTE Oui ! En ce geste, c'est tout le génie d'un peuple qui s'épanouit comme une fleur, et qui brille comme un magique arc-en-ciel au-des

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