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baignée d'une ombre fraîche. La lumière frôlait seulement les derniers étages des maisons où des chemises de toutes couleurs pendaient comme des drapcaux. Des vicilles femmes, non sans majesté, pcignaient des bambins noirs et barbouillés; de temps à autre elles arrê. taient lcur besogne et, comme on admire une perle fine, elles considéraient entre leurs doigts les trouvailles qu'elles avaient faites dans les longues et poudreuses chevelures ; au milieu de ces occupations les commérages allaient leur train d'une porte à l'autre et emplissaient la rue d'un murmure d'abeilles.

Des poules s'effarèrent dans nos jambes, et une fillette vint répandre un baquet d'eau devant nous comme si c'était sa façon de nous rendre hommage. Tandis que Juliette cssuyait des gouttes qui avaient jailli sur sa robe, une main tout en os jaunes et en veines bleues sortit d'un couloir obscur, lui prit le bras.

- Una bella camera, signora mia, faisait une voix plaintive. Il

у avait au-dessus de la main décharnée un châle noir et, au-dessus de ce châle, une toute petite figure que les ans avaient à demi mangée, ne laissant que de grands yeux douloureux, blancs et immobiles sur une boulette de cire ancienne. La voix, qui nous avait appelés, sortait de cette figurinc.

Una bella camera, signore, dit-elle encore. On s'adressait maintenant à moi sans doute dans la pensée qu'en nous implorant tous les deux on arriverait à décider au moins l'une de nos volontés.

Cette face chétive avait un air respectable ; et, bien que mon désir ne le fut point, la bienveillance qu'elle exprimait m'attira vers elle.

Cette dame nous offre une chambre, dis-je. Si nous entrions dans sa maison ?

Pourquoi faire, mon Dieu ! demanda Juliette étonnée. Elle lut la réponse dans mes yeux et sourit.

Mais nous allons nous faire assassiner!

Oh ! dans une maison où il y a une madone ! Et je lui montrai, derrière un grillage où brûlait une petite lampe, une statuette ébréchée couronnée de fleurs artificielles. Ce signe de la piété des habitants la décida. Mais dans le corridor sombre où la vieille nous précédait, elle parut regretter son escapade. Il fallut l'entraîner un peu jusqu'à la chambre qu'on nous donna et que remplissait presque entièrement un meuble faisant l'office de lit mais qui ressemblait à une estrade, à un échafaud, à tout ce qu'on voudra. Il n'y avait pour tout ornement qu'un large bénitier de coquillage surmonté d'un Jésus tout rose qui ouvrait ses bras. Juliette, en apercevant le bénitier, y trempa ses doigts et sit le signe de la croix. Je ne pus m'empêcher de lui dire :

Comme vous devencz picusc ! C'est le pays sans doute qui vous rend ainsi ?

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Mais j'ai toujours été attachée à la religion... Et puis ça nous portera bonheur.

Cependant la petite vieille entra dans des explications sans fin sur le mode et le prix de la location. J'avais beau accepter toutes ses conditions, elle persistait à nous assourdir de ses bavardages. Je dus la mettre doucement à la porte.

Ah ! s'écria Juliette, comme c'est mal de tromper ce pauvre commandant !

Elle céda toutefois sans prières à mon étreinte et nous tombåmes enlacés sur ce lit de planches, lit d'ermite plutôt que d'amoureux où je fus ravi de la serrer dans mes bras. Soudain elle se désenlace, court à la fenêtre, inspecte sa toilette.

- Si j'allais me salir ici, dit-elle, savez-vous qu'il n'y a personne à Naples capable de me faire une robe comme celle-ci ? Elle n'a l'air de rien, n'est-ce pas ? Et bien, c'est un bijou de robe. C'est un amour de petit tailleur, que j'ai déniché moi-même, qui me l'a faite. Il travaille mieux que Doucet.

Juliette, Juliette, vous ne sentez pas l'importance de ce que nous faisons.

Mais si !... C'est pour être plus à l'aise. Comme elle revenait vers moi, une porte que nous n'avions pas remarquée, s'ouvrit et notre vieille logeuse apparut encore. En apercevant Juliette en chemise contre moi, elle se voila les yeux.

Jesu ! Cristo ! Sant'Anna e Maria ! s'écria-t-elle. Che fedente ! Elle feignit une grande colère et nous fùmès bien supris d'entendre une voix pareille au grondement d'un matou sortir de ce petit corps, léger comme un paquet de plumes. Juliette, la chemise relevée sur ses genoux, la regardait avec terreur comme si c'eût été quelqu'une de ces sorcières que lepeuple de Naples redoute plus que la peste, venue tout exprès pour nous jeter un sort.

- Mère du Christ ! répétait la vieille dans son jargon, qu'elle indécence d'Egypte! Quelle pourriture d'humanité !

Je lui mis dans la main un louis qu'elle laissa tomber. L'éclat et le le tintement de la pièce éveillèrent son regard; elle se baissa péniblement, la chercha en vain sous le lit, finit par la trouver entre les pieds de Juliette, qu'elle écarta d'un geste familier, puis, l'ayant bien contemplée et retournée, elle essaya pour nous remercier, de rendre sa face plaisante; ses joues s'arrondirent, son regard se brouilla, ses gencives se montrèrent påles et édentées; elle eut un petit sautillement, nous envoya un baiser de ses longues mains desséchées et disparut.

Bon vent! fit Juliette. Nous ne voulions plus être exposés à de pareilles surprises. Nous inspectâmes les murs soigneusement et nous barricadâmes les deux portes. Ce retard apporté à nos baisers, les rendit plus vifs et plus ardents. Juliette sentit qu'elle n'avait plus le temps de songer à ses

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robes, et elle se rua au plaisir comme si le commandant l'eût attendue à la porte de la maison.

Sans arrière-pensée, sans comédie, simple comme son corps qui n'avait plus que sa propre beauté, elle fut mienne et je connus une autre femme. Le lit l'avait rendue à elle-même.

Sans presque y songer, je goûtais à toutes les jouissances. J'étais si transporté. de bonheur! Alors les sens ne semblent rien gar-der pour eux-mêmes, ils se dévouent à une ivresse unique. J'ignore les grâces secrètes que je couvris de baisers. J'ignore ce qui me charma davantage dans son joli corps, formé pour les caresses. Je ne voyais rien, et je ne voyais qu'elle.

Il y a une souffrance exquise dans ce désir de toujours se joindre davantage, de vouloir étouffer deux souffles en unissant nos lèvres. On prend, on donne en même temps. Une égalité parfaite règne alors entre les amants : l’Amour seul est maître.

Tous les malheurs qui me sont arrivés plus tard ne m'ont pas fait oublier cet après-midi d'automne où Juliette s'offrit d'un cour si ingénu. La corruption qui menace les objets les plus chèrement aimés, où déjà viennent se fondre et s'abîmer tant de grâces, n'a point souillé ces souvenirs. Ils gardent leur fraicheur comme l'image qu'a laissée un peintre d'un bouquet lorsque les fleurs, déjà, n'existent plus.

Elle n'était ni déesse, ni grande dame, ni femme instruite; elle n'avait point la beauté un peu froide qu'admirent les sculpteurs, elle n'avait point ce regard céleste ou pervers qui inspire certains poètes; ce n'était qu'une jolie fille, n'ayant d'autre guide que son caprice, souvent fausse, artificieuse, frivole, mais qui sut prendre et se donner comme elle ? Elle n'aimait qu'un instant, mais mon Dieu, la vie estelle si longue que cet instant ne doive compter ? Seulement, qui avait connu une fois ces rapides fortunes ne pouvait se résigner à ne plus les rechercher. Amoureuse et capricieuse, elle a 'semé autour d'elle les plus féroces jalousies.

La luinière s'était retirée de la chambre; la fenêtre seule conservait encore quelques clartés. Comme l'ombre favorisait nos caresses, Juliette se transforma ; après avoir régné sur moi de sa chair despotique, elle retrouva les charmants badinages de notre première entrevue; elle joua de tout son corps souple et enveloppant. Alors mon désir, et aussi cette vanité d'homme qui voit toujours une protection là où il n'y a qu'un servage, me la montrèrent comme une innocente, une naïve enfant et je l'appelai de ce nom, que je lui donnai toujours depuis dans la suite : «Ma petite câline ».

J'ai longtemps voulu oublier qu'elle fût réellement une maitresse pour tous ceux qui la connurent.

Nous nous sommes aimés en sauvages, fit-elle en relevant ses cheveux qui voilaient son regard.

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Il n'y a qu'une façon d'aimer, répliquai-je.

Oh! mon Dieu ! s'écria-t-elle étonnée de l'obscurité. Comme il doit être tard !

Elle courut à la fenêtre. Sur sa chemise les dernières lueurs du jour indiquaient d'un reflet les courbes fines et les lignes fléchies de son corps, ici enveloppé, disparu, là soulevant d'un mouvement ferme la soie brillante. J'admirais toutes ces richesses que, dans l'avidité, l'aveuglement de ma joie, j'avais à peine soupçonnées, et je lui dis, la baisant encore :

Comme je te remercie d'être venue! Mais, déjà indifférente à ce qui nous avait embelli la journée, elle était agitée de mille inquiétudes.

Que va dire le commandant ? Comment vais-je me recoiffer ici? Où trouverons-nous une voiture? Si nous allions faire de dangereuses rencontres ?

Je parvins à la calmer un peu; elle s'habilla à la hâte, et un instant après, nous eûmes quitté cette pauvre maison, sans songer que les heures que nous venions d'y passer compteraient parmi les plus belles de nos amours.

Il faisait nuit quand nous sortimes, et nous cûmes quelque peine à retrouver notre chemin. En voyant que je ne savais souvent quelle rue prendre, son impatience était vive; elle craignait de ne pas arriver à l'hôtel pour le dîner.

Comme nous atteignions la Porte de Capoue, Juliette crut reconnaitre devant nous l'un de nos compagnons de voyage. C'était en effet Pierre Chaperon qui marchait à côté d'un garçonnet frisotté comme un mouton. Un boiteux les suivait en s'appuyant bruyamment, à chaque pas, sur un long bâton ferré.

Mais, fit-elle, tout le monde vient donc dans notre quartier ?
Pierre Chaperon y vient sans doute dans le inême but que nous.

Avec ses amis ? - Oh! il n'est pas avec ses amis. Avec son fils peut-être, ajoutaije en souriant.

Elle regarda le jeune homme frisotté qui s'avançait au bras de Pierre Chaperon.

Quelle horreur ! s'écria-t-elle devinant la parenté qui pouvait les unir... Puis, se ravisant : C'est bien le chroniqueur parisien, n'estce pas ? Vous le connaissez ?... C'est un homme curieux. Vous devriez me le présenter. Attendez un peu. Le moment serait mal choisi pour

l'aborder. Cependant une carrozzella passait à toute vitesse. Nous l'appelâmes avec de grands gestes. Le cocher arrêta à quelques centaines de mètres.

Je vous quitte, dit-elle. Ne venez pas avec moi. Si un ami du commandant nous voyait! Ah! connaissez-vous un coiffeur? Vous comprenez que je ne puis pas arriver ainsi à l'hôtel.

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de nous

Je lui donnai une adresse, et elle courut vers la voiture, puis, à michemin, revenant vers moi, avec un gentil sourire :

J'oubliais, fit-elle, que je ne vous avais pas dit au revoir, mon ami. Vous ne m'en voudrez pas, je suis si inquiète !

Ses yeux semblaient tout attendris de ce qu'ils découvraient dans les miens. Elle tourna la tête pour voir si Pierre Chaperon était loin

elle était toujours prudente — ; et elle m'embrassa comme elle m'avait embrassé dans la petite chambre.

- Au revoir. je tâcherai de vous voir demain, mais n'y comptez pas trop. Je ne sais pas si je pourrai sortir. Il me tient tellement à l'attache!

Elle monta vite dans la voiture qui partit aussitôt.

Ainsi tout se succédait en elle, tout passait, tout s'éloignait avec la rapidité du cheval qui l'emportait d'un trot de folie, activé encore par le fouet du cocher, menant à droite, menant à gauche le frèle équipage, au risque de briser avec lui ce que j'aimais le plus au monde.

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XII

UN RENDEZ-VOUS DANS L'EAU

Les heureuses images qui m'avaient exalté tout le jour me suivirent à l'hôtel et rendirent d'abord ma solitude presque agréable. Je frémissais encore de ses baisers; je conservais sur mes lèvres l'odeur de son corps; et, tandis qu'on me servait à dîner dans la grande salle triste, silencieuse, où des Anglaises mangeaient lentement et avec la solennité d'un prêtre qui dit la messe, j'avais l'impression qu'elle ne m'avait quitté qu'un instant, qu'elle allait, d'un moment à l'autre, venir me retrouver.

Mais quand j'eus terminé mon repas, je sentis se dissiper ma griserie. Je m'imaginai que je ne la reverrais plus. Pourquoi, me demandais-je, ne m'a-t-elle pas donné son adresse ? Pourquoi est-elle revenue sur ses pas me dire adieu ? Est-ce qu'elle en aurait pris la peine si elle avait dû me revoir demain ? Je prêtais à sa sollicitude, comme à sa négligence, la même intention défavorable. J'étais ingénieux à mę torturer. Il faut bien peu de réalité

pour alimenter, pour satisfaire l'amour. J'aurais su où elle demeurait qu'une promenade sous ses fenêtres me l'eût renduc de nouveau présente. Je l'aurais attendue à sortir. J'aurais eu la chance de la voir. Le commandant ne pouvait me rendre bien jaloux. Mais je n'avais aucun moyen de tromper ma solitude.

Afin de m'étourdir je me mis à errer dans les rues de Naples. Elles sont si animées et si singulières que je fus un peu arraché, malgré inoi, à ma passion.

J'allais devant ces églises ouvertes au bruit de la rue et qui laissent voir un peuple immobile d'ombres inclinées sous des voûtes pleines de ténèbres, d'où s'élève parfois, du fond d'un chaur illuminé de

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