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depuis le Père jusqu'au Fils ! Cette âme, tu l'entends, se lamente dans la tempête, crie avec le vent, les nuits d'orage; c'est elle qui pleure aux yeux des petits enfants, qui geint avec l'arbre qu'on étronçonne, qui soupire avec le flux ct le reflux sur la grève; elle se désole parce qu'elle a quitté sa Jérusalem Céleste pour tomber sur la Terre Mortelle, plus bas que les Eons inférieurs. Le Théos du Plérôme a bien envoyé Christ pour la délivrer. Et Christ a vaincu, pendant quelque temps. Mais le Démiurge s'est ressaisi de l'Eglise, notre mère, à présent. Vois comine ses prêtres, ses moinės, se couvrent d'or, vois comme ils emploient des moyens idolâtres, les cérémonies, les baptêmes..., ils se chargent de l'âme du Plérôme sans pudeur. Ils ne pensent plus, les sataniques, qu'il leur faudra rendre compte au jour du Jugement.

Ni Damélis, notre ancienne hôtesse, ni ses filles, ni mon frère Basile ne m'avaient enseigné cela.

Comment te l'auraient-ils enseigné, s'ils te chérissaient, colombe de Patras? Ignores-tu que notre impératrice Théodora fit périr dix myriades de nos frères, et plus, il y a quinze ans.

O Euphrosyne, serais-tu de ces pauliciennes qui pulvérisent le bois des croix...

Christ ne s'est pas uni à la matière... Le Plérôme ne pouvait déchoir jusqu'à s'unir aux apparences du Démiurge. Son corps céleste n'est pas mort sur la croix, mais un vain fantôme...

Anathème!

Silence, ô Théos... Si quelqu'un nous entendait, petit pigeon! Voudrais-tu perdre Euphrosyne?

L'hôtesse examinait furtivement la perspective de la rue. N'ayant avisé que les habits rouges et les bonnets jaunes de quelques Bardariotes, soldats persans de la garde impériale où l'on comptait les types de toutes les nations soumises, par hypothèse, au Nom romain, elle se rassura. Ces hommes languissants et félins agaçaient le cynocéphale d'un gros marchand accroupi qui tripotait ses pieds nus, entre les jarres d'olives, sous un auvent bleu.

Elles ne parlèrent plus. Euphrosyne baissait la tête, enveloppée dans un voile orange qui couvrait ses yeux et lui serrait les épaules, à cause de la brise bousculant les feuilles mortes jusqu'au ruisseau creusé dans le milieu de la voie sèche.

Une extrême agitation rendait Sophia tremblante. Que faire ? A Byzance, elle ne connaissait d'autre personne que cette hôtesse, aimable et bonne, à la vérité, en dépit de ses idées sacrilèges. Cependant le Patrice Bardas la protégeait. Dès leur venue dans la ville, Basile avait compris la mauvaise fortune du Cunicleios Théoctiste, le débiteur de Damélis à qui cette veuve, sa maîtresse, l'avait adressé d'abord, pur message. Toute la horde politique de l'Hippodrome se vouait à Bardas ; et pour lui complaire, Basile et sa jeune saur avaient voulu se loger de préférence chez cette marchande qui vendait au frère de l'Impératrice les jetons de nacre gravés et les dés d'ivoire. Se fåcher

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l'Hippodrome lui-même, l'immense bâtisse ovale que dépassaient les måts verls, les mâts rouges, qu'ouvraient des porches à cintres pleins sur lesquels des cochers de bas-relief conduisent leurs quadriges en bronze, qu'emplissait une rumeur continuelle de gens affaires, trainant leurs manteaux à la main, se rangeant contre les murs de marbre pour laisser la voie libre aux trotteurs blancs qui secouaient les crinières tressées d'écarlate et portaient des bracelets d'émail audessus des paturons. Cent marchandes arméniennes aux yeux de gazelle offraient des pastèques, des couronnes de feuillages, des poissons secs, des fromages de chèvre qui chargcaient les corbeilles en équilibre sur leurs cheveux gras. Les poings aux hanches, elles appelaient insolemment les hommes en sueur; et avec de la convoitise aux yeux, elles faisaient trembler leurs gros seins dans le tissu des tuniques collantes. Des pierres barbares pendaient à leurs oreilles par de petits réseaux de pourpre. Sophia les enviait toujours secrètement. Nulle pudeur ne les empêche d'assouvir leur envie d'amour, elles ! Cent gaillards musclés et actifs, qui sifflent et poursuivent les coursiers

par le dédale des routes sonores, les coucheront tantôt dans une botte de foin ; elles serreront les cuisses sur le frisson de reins virils, tandis que la nièce de Basile, la descendante d'Arsace mordrait les coussins de son lit roide et se sucerait les lèvres en râlant de désir, fouillant sa mémoire pour évoquer l'image du soldat aperçu contre le tréteau des caloyers qui peignent des icones en plein vent, non loin des constructions encore inachevées du faubourg des Blachernes.

Alors Sophia se rappela les propos des bonnes femmes sur les mours manichéennes. On dit que les sectateurs de Cubricus se réunissent dans les souterrains, dans les vieux aqueducs, qu'ils accomplissent des cérémonies, qu'ils festoient, et que les flambeaux, éteints tout à coup, n'éclairent plus les embrassements hasardeux des convives masqués par l'ombre. On dit encore qu'ils gagent des nègres à cause de leur vigueur génésique, parce que leurs prêtres se servent de semence humaine pour leurs communions abominables... Sans doute Euphrosyne eût élucidé tout cela, eût donné des leçons précieuses et confié des paroles qui font bondir le coeur, qui arrêtent la salive dans la gorge, qui laissent frissonner l'échine et s'étreindre les cuisses des vierges. Mais Sophia n'oserait point interroger l'hôtesse maintenant, après l'avoir nommée anathème en étendant les trois doigts qui symbolisent l'Essence Trinitaire du Théos.

D'ailleurs ces contes inentaient peut-être. Basile riait aux éclats quand Damélis et ses filles insinuaient autrefois de pareilles accusations. Pour lui, Manichéens et Pauliciens ne sorinaient qu'une secte politique réclamant des économies à l'Etat, s'élevant contre les dépenses du clergé orthodoxe et du Palais, voulant une absurde égalité entre les citoyens, des lois somptuaires qui obligeraient chacun à la simplicité des Apôtres, comme Saint Paul en ses épîtres, la recommande. En outre, ils exigeaient l'expulsion des Juifs, et les assommaient à coups de bâton dans les rues parce que les magistrats du Sanhédrin cinq

fois avaient fait appliquer les trente-nenf coups de cordes à Paul durant ses prédications dans Jérusalem. A cause de cela, les Manichéens fomentaient des émeutes, car la populace, excitée par leurs homélies, pillait alors les ghettos, et il fallait que les soldats de la police interviņssent avec la pique ou la hache. Des séditions pareilles avaient motivé la grande répression de l'an 841, où plus de cent mille trouvèrent la mort tant à Constantinople que dans les autres cités de l'Empire.

Par riposte, ils s'étaient armés, alliés aux Bulgares. Ils avaient même converti à leurs imaginations le roi Bogoris qui leva l'étendard contre Théodora de Paphlagonie. Mais la prudente Augusta de lui faire dire : «O roi des Bulgares, certes tu mo trouveras à la tête de mes légions, le glaive dans la main. Le Théos aidant, je te punirai d'avoir violé la paix afin d'entreprendre avantageusement la guerre contre un enfant; car mon fils Michel est loin encore de la puberté. Et qui peut résister au Théos ? Tu seras vaincu. Mais fusses-tu même vainqueur, tu ne pourrais te glorifier pour cela puisque tu aurais combattu seulement contre une veuve et un orphelin. A la vérité, quel que soit le succès des événements, tu assumeras la honte d'avoir été battu par une femme, ou celle, plus infamante encore, de l'avoir battue ! » Frappé de ce raisonnement, Bogoris avait accueilli l'évêque impérial de l'ambassade.

Depuis que les deux souverains avaient ainsi convenu de la paix, beaucoup de Pauliciens rentraient secrètement dans les villes grecques ; il n'y a rien à gagner chez les Bulgares, qui restent pauvres et dépourvus de politesse. Selon l'apparence, Euphrosyne était du nombre.

Ces souvenirs se rangeaient subitement, accourus du désordre, de la multitude et de l'oubli qui garnissent les réserves mystérieuses du cerveau. C'était comme le déroulement d'une vieille tapisserie envoyée au tisserand, et qui, après un long séjour dans l'atelier est rapportée, tout à coup neuve, raccommodée, reteinte, avec l'évidence éclatante de ses couleurs.

Il fallut pour détourner Sophia de ses pensées qu’un rassemblement encombrât la rue. Sur la bosse d'un dromadaire lépreux couvert d'nn filet de cordelettes amarante, un homme était assis, les jambes en croix. Dans un mauvais grec entremêlé de mots arméniens et persans, il vantait aux badauds le baume de Ctésiphon dont il versait au creux des mains tendues quelques gouttes huileuses tombant d'une petite outre. Des colporteurs habillés de peau de chèvre, un soldat en tunique verte et en capuche brune, des femmes empaquetées d'étoffes sombres écoutaient le rhétenr nasillard. Cependant, de sa bouche lippue terminant le long cou dépouillé par plaques, le dromadaire happait une branche de jasmin qui débordait la muraille prochaine. Des enfants s'extasiaient, car un paon juché sur la nuque basse du charlatan faisait la roue.

En un pli de son voile, Euphrosyne chercha de la monnaie d'ar

gent. L'homme détachait de son baudrier une petite outre odorante ; il l'échangea contre la pièce. Alors la veuve releva du côté de la jeune fille un visage de larmes, et murmura :

- Ton orgucil refusera-t-il ce présent, ô Sophia? Ignores-tu maintenant combien je t'aime, puisque je livrai, afin de sauver ton âine, colombe de Patras, le secret et ce qui en dépend : mon repos, mes biens, ma vie. Accepte-les cependant avec la suavité de ce parfum, qui compensera l'ossense de ma piété envers ta candeur, lis du ciel, tour de nacre, étendard de pureté...

Elle perpétua toute une litanie. Sophia cut peine à reconquérir sa colère de l'instant passé. La voix dolente et humble coulait en elle, l'amollissait, noyait son horreur des hérétiques. Elle tâcha de rassembler les motifs de haine; elle ne les retrouvait plus. Une voix sincère charmait, persuadait, et les larmes véritables de la bonne hôtesse tachaient les plis de son voile. L'Arsacide perdit le courage de l'affliger. Elle ne refermait pas la main sur le cadeau qu'on y avait posé : mais elle ne le repoussait point non plus. Une émotion détendait ses nerfs. Oui : Euphrosyne venait de lui offrir, en confiance, sa vie même avec le secret des Pauliciens; et il n'appartenait pas à uno descendante d'Arsace de trahir. Cela lui parut magnifique. Elle s'imaginait être une statue de la Théoctotos qu'une suppliante implorait, Elle s'admira telle, indulgente et miséricordieuse. Un sanglot ensla sa gorge. des larmes piquèrent ses yeux et jaillirent. Elle serra la main d'Euphrosyne, sans rien dire, et baisa les joues pâles de la veuve, disant :

Jure-le par Christ. Ta prudence ne me parlera plus de ces choses qui me peinent, femme excellente... Je ne veux plus connaitre ton erreur...

Rentrées, elles se jetèrent aux bras l'une de l'autre et pleurèrent longtemps.

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Des jours passèrent. Sophia filait, derrière le treillage de la fenètre, la laine des agneaux noirs. Le rouct ronslait. Le fuseau s'inclinait entre ses mains. Les Pauliciens l'inquiétèrent moins que les déceptions de son frèro. Il ne réussissait pas à devenir un fonctionnaire du Palais. Bardas n'avait encore pu priver Ignace de la dignité patriarcale. Et tout le jour, Basile abandonnait les femmes, pour ne pas manquer aux intriguies nécessaires. D'ailleurs la jeune fille comprenait mal les discours qu'il rapportait de l'Hippodrome. Seulement il apparaissait que les compagnons habituels de l'oncle étaient des palefreniers et des cunuques, d'anciens fonctionnaires iconoclastes révoqués depuis que Méthode et l'impératrice avaient rétabli le culte des Images, des capitaines sans troupes, des entremetteurs, des embaumeuses et des bouquetières, des moines va-nu-pieds, des pólerins qui n'atteindraient, en aucun jour, le terme de leur voyage, mais qui vivaient d'aumônes. Avec cette populace bruyante et arrogante, Basile recevait les largesses du Palais. Quelquofois mêinc il rentrait muni

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