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c'est ce que sont bien obligés de reconnaitre ses admirateurs euxmèmes. M. Boutroux, disent-ils, est un critique, seulement un critique. Il n'a pas de doctrine : qu'est-ce qu'on enseignera de lui? On ne saurait trouver dans ses écrits la matière d'un enseignement et c'est pourquoi il ne saurait étre vraiment un MAITRE.

LUCIEN ARRÉAT : Les croyances de demain (Alcan).

M. Arréat traite son lecteur avec égarıls et distinction ; il a toujours des sujets choisis dont il fait les honneurs avec une élégance soignée où perce un rien de coquetterie. C'est un maitre de maison qui vous promène dans les allées bien ratissées d'un joli parc bien arrangé, mais où manquent les beaux arbres. Je ne dirai pas que les Croyances de demain sont une de ces lectures fortes qui laissent dans l'esprit un sillage lumineux ; on y goute toutefois un agrément continu, l'attrait d'une conversation de deux heures sans ennui avec un « honnête homme » (1) ami des idées générales et de la controverse philosophique.

Depuis le jour où Montesquieu disait qu'en l'état actuel on ne prévoit pas que le catholicisme puisse durer au-delà de cinq cents ans, la question a été étendue à toutes les religions, la succession déclarée ouverte, et les penscurs se sont livrés au noble jeu des pronostics sur le point de savoir quoi les remplacera. M. Arréat vient à son tour dire son mot sur la matière. Pour sa part, il croit au triomphe final de la philosophie. Il nous l'annonce pour demain. Il est avéré, nous dit-il, que la réponse des religions à l'énigme du monde et de son auteur, de l'âme et de sa destinée, est dès à présent inacceptable à l'intelligence. L'esprit porte en lui un besoin de vérité que la religion ne peut plus satisfaire ; mais d'un autre côté l'âme est possédée d'une sois de justice et d'idéal que jusqu'à présent la science ou la raison n'a pu contenter, et il semble que nous voyons s'accentuer cbaque jour ce divorce du caur et de la tête.

Comment se résoudra cette contradiction ? D'une façon toute naturelle, répond l'auteur, « La pensée moderne s'imprègne d'idées nonvelles qui seront les équivalents de la croyance ancienne... Le caractère universel de la vérité finira par imposer aux hommes une seule et plus haute philosophie religieuse... Les hommes de demain ne manqueront ni d'une philosophie qui leur conviennc, ni du sentiment religieux attaché à toute conception profonde. »

M. Arréat, certainement, a lu l'admirable Psychologie des sentiments du maître Th. Ribot. Le savant psychologue du Collège de France nous montre que le sentiment religieux est par essence variable, puisqu'il est composé de divers éléments, qu'il est susceptible d'unc épuration indéfinie allant de la peur grossière du fétichiste à l'émotion d'un Spinoza. L'auteur des Crorances de demain admet tout cela, et constate pareillement qu'à un certain degré de développement une scission nécessaire se produit entre l'élément

(1) Au sens de Nicolc.

sentimental et l'élément rationnel de toute religion, qui s'achève alors en philosophie religieuse. Mais de plus il conjecture que l'humanité prise en masse doit parvenir à ce degré de sublimation. C'est peutêtre un idéal désirable, mais alors qu'on reculerait ce demain jusqu'à la durée d'une période géologique, il est encore permis de marquer un doute. Sous cette forme rare le sentiment religieux ne convient qu'à une imperceptible phalange d'élus ; la multitude ne connait pas de tels raffinements. Et je ne dis rien des âmes faibles,ou mystiques auxquelles il faudra toujours d'autres aliments, et quoi qu'il advienne, un au-delà.

EDMOND THIAUDIÈRE : L'Obsession du divin, Notes d'un pessimiste (Fischbacher).

M. Thiaudière est aussi éloigné que possible de l'homme futur rêvé par M. Arréat; il est un pauvre diable d'homme d'aujourd'hui, geignant et inapaisé. Il est hanté par le divin ; il le cherche partout et ne l'aperçoit que rarement.

Ce petit livre est un recueil de pensées, dont quelques-unes sont agréables et fines ou délicates. Mais ce mortel terrible dit tout, le bon, le mauvais et le pire ; c'est une pente fatale pour qui s'adonne à l'apophtegme, et M. Thiaudière est un récidiviste du genre. Il a trop da pensées comme celle-ci : « L'homme doit, dans sa jeunesse, tuer le cochon qu'il engraisse nécessairement en 'soi, et le manger même, s'il le veut, puis l'oublier à jamais ! » Et cette autre : « Il y a des esprits qui ne sont pas petits, mais qui toutefois ne sont pas grands... Ils sont gros. » - Morbus litterarius...

L. BÉLUGOU

LES ALMANACHS

Almanach du Père Ubu, illustré (janvier, février, mars 1899).

Euvre, évidemment, de MM. Jarry et Bonnard (et de M. Terrasse, s'il eût contenu des nutes), grâce à cet almanach on vivra avec délices les trois premiers mois de 1899, l'an 8375 du règne d'Ubu. Une tristesse pourtant : l'éclipse, partielle, de ce monarque et de ce père, les 29, 30 et 31 février. Mais on pourra, et d'après les recettes du seigneur Alexis, Piémontais, se teindre les cheveux en vert, se faire choir les dents, affiner l'or avec les salamandres. On s'émouvra à une pièce en trois actes et plusieurs tableaux, l'Ile du Diable, où se voient Ubu, Mme France, le commandant Malsain-Athalie-Afrique, le palotin Clam et ce capitaine Bordure, condamné pour avoir vendu le plan, sur papier pelure, de la citadelle de Thorn et qui ne cesse de crier son innocence. Puis ce sont des prophéties : « Sera représenté pour l'exposition de 1900, Pantagruel, pièce nationale en cinq actes et un prologue, que viennent de terminer Alfred Jarry et Claude Terrasse >>; et des annonces : « Commerçants, bistros, propriétaires, ivrognes, pour bien clarifier vos vins, demandez la POUDRE DE SANG inodore de Charles Bonnard, en vente au laboratoire général de Bercy, 7, rue Soulages ».

Le gérant : Paul LAGRUE,

Les Armées improvisées

dans l'Histoire

I.

Avant 1870

La seule milice actuellement existante, c'est-à-dire l'armée de la Armées improvi

sées et milices. Confédération helvétique, est assez heureuse pour n'avoir point d'histoire ; car on peut compter comme non avenue la guerre du Sonderbund, cette « guerre sans larmes », terminée presque sans coup

férir grâce aux habiles dispositions du général Dufour. Mais il ne inanque pas d'exemples de luttes soutenues de la manière la plus brillante par des armées improvisées, et ces luttes sont singulièrement fécondes en enseignements. Les Suisses eux-mêmes en ont donné l'exemple en 1998, alors que les cantons, très indépendants, n'avaient pour ainsi dire aucune organisation militaire. Nos vétérans eurent fort à faire pour réduire les levées de Berne, d’Uri et des Grisons ; ces dernières défirent même à Dissentis la brigade Loison, en bataille rangée.

Certes, je ne songe pas à soutenir ce paradoxe que, pour bien faire la guerre, il suflise de n'y rien entendre. Mais ceux qui savent ce çile c'est que l'armée suisse, reconnaîtront que les faits de guerre qui vont être rappelés ont été accomplis tous, sans exception, par des troupes infiniment inférieures, à tous égards, à cette armée. Et de cette constatation, on tirera la conclusion qu'elle comporte, savoir : qu'une organisation analogue à celle de la Suisse est absolument suffi. sante pour parer à toutes les éventualités, du moment

que pour but d'envahir brusquement les nations voisines.

Comment, d'ailleurs, en serait-il autrement ? Pour faire la guerre, il faut une armée bien organisée, bien encadrée, bien commandée, munie d'un bon matériel, et, surtout, animée d'un complet esprit d'abnégation et de la volonté de vaincre. Or, l'armée suisse est organisée avec le plus grand soin en vue de sa tâche; ses cadres ont toute l'instruction professionnelle nécessaire ; son matériel ne le cède à celui d'aucune autre ; et tout permet d'affirmer que le moral de ses miliciens, combattant pour leurs foyers, serait incomparable. D'ailleurs, où trouverait-on cette puissance invincible qui résulte de la conviction de défendre une cause juste, sinon chez un peuple obligé de défendre son territoire, après avoir prouvé au monde entier qu'il ne pouvait même pas songer à attaquer ses voisins?

Reste, parmi les conditions énumérées plus haut, la question du le commandant haut commandement : uñe armée de milices peut-elle espérer qu'au en chef de ses

l'on n'a pas

moment du danger, il se trouvera parmi ses cadres un général en chef capable de la mener à la victoire ?

On peut disputer sur l'importance de ce facteur que, dans notre pays, le souvenir de Napoléon fait généralement placer en première ligne. Aux yeux de Tolstoï, par exemple, l'influence des « grands hommes » sur le cours des événements est nulle ; pour lui, la Moskova comme la Bérésina sont des épisodes fatals, indépendants de la volonté de l'empereur. Et, si exagérée que soit cette appréciation, la guerre de 1870 en a suscité d'analogues.

On sait, en effet, que les succès de l'armée allemande y furent dûs à la supériorité de la préparation (qui est l'oeuvre d'un bon état-major, plutôt que de l'improvisateur que sait être un grand général) et à la méthode disciplinée avec laquelle chacun, sachant ce qu'il avait à faire, allait de l'avant comme on lui avait enseigné à le faire. D'où certains auteurs allemands ont cru pouvoir conclure que la grande supériorité de leur armée était de « n'avoir pas besoin d'un grand homme de guerre pour remporter la victoire ». Ils négligeaient cette circonstance qu'alors, comme en 1866, l'état-major prussien n'eut à combattre qu'une armée plus mal commandée encore, et qu'il se serait trouvé fort embarrassé, je ne dirai pas en face d'un Napoléon on le serait à moins ! — mais en face de tel lieutenant de l'empereur.

En réalité, une semblable discussion sur l'importance du rôle joué par les grands stratèges peut offrir quelque intérêt au point de vue purement académique ; mais elle serait ici absolument oiseuse, par la raison qu'il n'y a aucun motif pour qu'un tel génie apparaisse dans une armée permanente plutôt que dans une milice, ou même dans une nation dépourvue de toute organisation militaire. Car, en ce qui concerne le rôle du général en chef, la guerre est un art, bien plutôt qu'une science : on nait grand capitaine, on ne le devient pas. En pareille matière, l'esprit souffle où il veut ; et cette circonstance n'est pas un des moindres hasards qui gouvernent et qui faussent le jeu des batailles.

Mais notons d'abord que l'on a coutume de prodiguer beaucoup trop la qualification de grand général. Comme le dit Paul-Louis Courier : «La moitié des gens qui se battent sont vainqueurs, et grands guerriers. De deux généraux opposés, l'un battra l'autre, et sera grand; c'est l'affaire d'une heure... Vingt ans d'études ne font pas toujours un bon peintre, chaque jour de bataille fait un grand général ! (1) >>

La vérité est que les grands capitaines, ceux qui furent réellement grands par leur génie, et non simplement grâce à la médiocrité de leurs adversaires, ou par un heureux concours de circonstances dans lequel ils n'étaient pour rien, ceux-là sont fort rares. Et l'on rencontre parmi eux des hommes de toute provenance, et que rien n'avait prédestinés au rôle de chef d'armée.

Or, si l'on cherche à reconnaître quel caractère commun les distinguait des autres généraux, il en est un qui saute aussitôt aux yeux : ils (1) Conversation chez la duchesse d'Albany.

étaient tous fort jeunes. Je n'en veux citer qu'un exemple, celui des généraux de la Révolution, qui commandaient des armées à l'âge où, aujourd'hui, un oflicier ne songe même pas encore à passer capitaine. Bonaparte, en Italie, avait 27 ans. Marceau était du même âge que lui, Hoche avait un an de plus, et toute la pléiade de maréchaux et de généraux qui l'entourait, et parmi lesquels se trouvaient des officiers qu'un Napoléon 'seul pouvait éclipser, étaient à peu de chose près de son âge. Tels ces maréchaux de 1804, Ney, Soult et Lannes, nés en 1769 comme Napoléon; Davout et Suchet, d'un an plus jeunes; Murat, né en 1771. Par contre, les généraux de la coalition étaient plutôt âgés ; mais parmi eux se trouvait un tout jeune homme, qui dirigea des campagnes admirables : l'archiduc Charles avait 25. ans en 1796 (contre Jourdan, 34, et Marceau, 35 ans) : il avait 34 ans à Caldiero, et il fallut Napoléon pour le battre à Wagram. Bien que moins jeune, Wellington était encore loin de l'âge de nos généraux actuels : il avait 40 ans au début de son admirablc campagne de Portugal et d'Espagne ; et, entre lui et Napoléon, Waterloo fut la lutte de deux hommes arrivés, à 46 ans, à l'apogée de la gloire guerrière.

C'est que les qualités nécessaires à un général en chef sont essentiellement celles de la jeunesse. Le chef d'armée est un agent d'impulsion qui doit avoir avant tout la vigueur, l'énergie, la rapidité de jugement et de décision. Quant à l'expérience, il suffit qu'à son côté quelqu'un l'ait pour lui ; j'entends par là qu'il doit être doublé d'un bon chef d'état-major, confident de sa pensée, et dont la mission est de rendre exécutables les décisions du chef suprême. C'est ce chef d'état-major qui doit être un homme d'expérience et posséder, à la suite d'une longue pratique, le « côté métier » de la guerre. Napoléon eût été souvent dans l'embarras sans Berthier, plus âgé que lui de plus de 16 ans, et qui avait fait la guerre en Amérique trois ans avant que le futur em. pereur entrât à Brienne. Il arrive, d'ailleurs, que si l'on n'a point de grands hommes de guerre en face de soi, des succès éclatants puissent être remportés par un simple chef d'état-major; tel fut le cas de Moltke en 1870.

Or, on ne voit pas pourquoi un grand général ne se révèlerait pas dans une nation qui n'a qu'une milice. Nombreux sont au contraire les exemples de généraux improvisés. La plupart des généraux de la Révolution, par exemple, exerçaient, quelques années avant de commander des armées, les professions les plus variées et parfois les plus modestes.

Ce dernier fait est si connu, que je me bornerais à le mentionner sans insister, s'il ne venait de donner lieu en Allemagne à une polémique bien caractéristique.

M. Auguste Bebel, le député socialiste au Reichstag, a publié, au printemps dernier, sous le titre : Pas d'armée permanente, mais une milice/ une brochure très étudiée et très documentée, témoignant d'une réelle compétence en matière militaire (1). Le général Boguslawski,

(1) Nicht stehendes Heer, sondern Volkswehr! Stuttgart, Dietz, 1898.

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