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dre; une âme qui n'est compliquée que de ses ignorances ct de toutes ses puérilités. L'image est grossie, mais sincère ; elle est littéraire et travaillée, mais elle est émouvante et vraie; et c'est peut-être de l'excès même de sa sincérité que M. La Jeunesse a tiré son paradoxe et son ironie.

C'est pourquoi j'aime ce livre, malgré la fréquence retentissante des prosopopées, malgré le cri strident des apostrophes, malgré la monotonie d'un récit infiniment varié dans sa matière et uniformément pareil dans son procédé; malgré l'ennui de longs chapitres qui. du premier mot à la dernière ligne, ne sont qu'une interminable incantation. Je sens bien

que M. La Jeunesse emploie ces vieux moyens oratoires avec un art, une audace et une persévérance qui vont parfois jusqu'à l'horreur; mais je n'ai pas le courage de l'en railler. Au contraire, il me semble que c'est souvent avec bonheur qu'il fait parler les choses, se mouvoir les meubles et s'animer les objets. Il a trouvé en eux des confidents discrets et des compagnons tendres ; et jamais on ne dira plus de si jolies phrases à une chaise de chambre meublée ou aux grilles du Luxembourg. Je sens bien aussi que personne encore n'avait osé jusqu'au même point écrire avec le dictionnaire des synonymes. Mais cela ne me choque pas, cela n'a même pas d'importance, tant ces bavardages, ces remplissages, ces enfantillages me semblent ardents, trépidants et échevelés. Singulier livre! Livre oratoire et lyrique, pour exprimer le frémissement continu et presque épileptique d'une sensibilité ardente, peureuse et repliée ! Et pourtant ce contraste n'est-il pas, au fond, harmonieux et naturel ? N'est-ce pas

là un des secrets de Jean-Jacques ? A soixante ans, M. La Jeunesse, célèbre et misanthrope, écrira ses Confessions.

J'ai été lent à parler du livre de M. Marcel Boulenger, la Femme Baroque. Je m'en excuse, mais je ne regrette rien, car j'ai dû le relire, et je l'ai goûté plus vraiment et de plus près. C'est un livre délicat, mais sans mollesse, et qui ne se prête à aucune concession du goût. Il faut l'accepter dans toute sa manière. S'il ne plaît pas au premier coup d'œil, il se détournera sans insister. Il est un peu hautain et sur ses gardes. Il m'avait plu déjà, mais il me plait maintenant davantage. Sa distinction est sans fadeur et sans parade. Il mêle plusieurs impressions qu'on aime, et ne ressemble à rien de ce qu'on a vu.

Des trois séries de nouvelles qui composent le volume, j'excepterai volontiers la dernière, qui me semble moins particulière et moins achevée; mais les deux premières sont presque parfaites. Pour peindre Edmée Gillot, sæur lointaine de la reine Louise de Vaudemont, la légende et la réalité se confundent avec un art insensible et minutieux qui ravira M. Anatole France; et le paléographe Charles Hirec aurait sa place dans le salon de M. Sylvestre Bonnard. La courte et magnifique aventure d'Hippolyte l'Admirable aurait pu tenter M. Paul Hervieu. Elle rappelle son ironie un peu dure, l'art puissant et âpre de son observation. J'y sens la même volonté têtue d'extraire des

menus accidents de la mondanité l'élément savoureux et dramatique. Et pourquoi le cacher quand l'admiration de M. Boulenger le proclame? le goût, la manière, l'instinct secret du style évoqueront nécessairement l'art inimitable de M. Jules Renard. Certes ce n'est pas de l'imitation, mais bien le goût des mêmes beautés de la langue, et un procédé de travail analoguc appliqué à d'autres objets. Et M. Boulenger trouve souvent malgré quelques erreurs, car c'est un art difficile – de ces images si imprévues que le premier rapport déconcerte et parfois crée le comique, de ses images si éloignées qu'il faut les ramener à soi presque violeniment, et qui sont vraies, les seules vraies.

M. Boulenger, sans doute, écrira peu, car il est soigneux et parait se défier de lui-même. Mais il écrit bien. Tout son livre a quelque chose de fier et d'intérieur. Je ne le loue pas seulement de haïr toute vulgarité. L'horreur du banal n'est pas à elle seule un mérite. Elle est une banalité comme les autres, mais plus présomptueuse, et aussi plus vide, car elle ne répond pas à ce que la vie manifeste de plus apparent et de plus habituel. Mais, chez M. Boulenger, il y a une originalité, une volonté, une aptitude. Je le vois instruit dans l'amour des meilleures lettres, attentif, armé, et guettant la vie qui offre tour à tour l'idée d'un livre, l'aspect d'une image ou la trouvaille d'un mot. Et il me parait de ceux qui pour écrire une æuvre, une oeuvre forte et durable, n'ont besoin

que

des circonstances.

Mme Charles Laurent a traduit, et bien traduit, un roman de Mme Mathilde Serao, lequel s'intitule Cæur souffrant, sur la couverture, et Cour malade, dans le texte. Ces deux titres conviennent d'ailleurs également, l'héroïne ayant éprouvé les pires chagrins d'amour, avant de succomber à une hypertrophie héréditaire et fort douloureuse.

Ce roman est fort bon, et Mme Serao n'est pas capable d'écrire un roman même médiocre. Il me parait pourtant inférieur au Pays de Cocagne et aux nouvelles déjà traduites dont l'une particulièrement, Terne sec, était tout près du chef-d'æuvre. Je crois aussi que

Mme Serao qui a le plus beau talent d'observateur de foules et de romancier populaire est destinée à réussir moins heureusement dans le

: roman mondain. Ce genre est fort usé chez nous, mais peut-être que l'influence des Bourget, dont nous sommes saturés jusqu'au dégoût, bat. encore son plein au-delà des Alpes. Il est aisé de sentir à quel point ce snobisme a all'adi et déconsidéré d'Annunzio. Souhaitons qu'il ait épargné Mme Serao dont le talent robuste, vigoureux et sain a mieux à faire.

Il y a dans Cæur malade de très belles pages, des morceaux de dialogue adınirables de simplicité et d'expression. Tout ce qui est description, tableau de vie, scène populaire, y est surprenant de vérité et de relief. Le récit même me plaît moins. Encore est-il fait pour plaire.

genre dit :

D'ailleurs les romans italiens nous plairont toujours. Ils ont presque toujours ce que, depuis Stendhal, nous demandons vainement aux nôtres : la simplicité, l'ardeur, la vie. Le malheur est qu'en ce moment l'Italie parait subir une mauvaise influence littéraire, qui est la nôtre tout simplement. Voici par exemple M. Butti, dont les débuts, parait-il, furent éclatants, et de qui l'on a récemment traduit deux romans : l'Automate et l'Ame. Les dons de l'écrivain sont apparents et incontestables ; mais l'un de ces livres fort imité de d'Annunzio

est gâté par un mauvais maniérisme mondain, et l'autre par un vague mysticisme psychologique. Combien je préfère le beau roman de M. Girolamo Rovetti : l'Illustre Matteo, un peu long, peut-être un peu tiré, mais si vivant, si truculent, si comique. Les deux cents premières pages débordent d'exubérance et de vie. C'est vraiment un beau roman.

Je veux noter aussi le livre de M. Fogazzaro : Malombra, traduit tout comme Cæur malade par madame Charles Laurent. La préface m'a appris que c'était l'oeuvre de début de l'illustre auteur de Daniel Cortis ; j'ose croire que je m'en serais aperçu de moi-même. On y trouve déjà ces belles qualités de noblesse, d'élévation, et, si je puis dire, de tension morale, mais encore trop peu dégrossies par l'art ou par l'expérience, et presque décourageantes dans leur excès. Comme j'estime infiniment M. Fogazzaro, j'ai lu Malombra avec un grand intérêt; le premier tiers du livre est fort attachant; mais dans la suite je doute qu'on puisse chercher autre chose qu'un document littéraire. N'importe ; un tel début promettait.

A ce propos, puis-je exprimer à MM. les éditeurs un vau timide? Le succès inouï de d'Annunzio, - succès fort déplaisant, à mon gré, mais très aisément explicable fait se multiplier les traductions italiennes. Ne pourrait-on y joindre quelques indications bibliographiques, aussi sèches et aussi brèves que l'on voudra, mais qui nous renseignent du moins sur la date du livre, sur l'âge de l'auteur, sur les ouvres antérieures et ultérieures ? Il faut savoir à quel moment d'une vic se place un livre, quels ouvrages l'ont annoncé, quels ouvrages il présageait lui-même, pour bien le comprendre et bien le juger. A l'éditeur cela coûterait peu de peine, et ce serait un renseignement essentiel pour le critique, et même pour le lecteur. ÉTATS, SOCIÉTÉS, GOUVERNEMENTS

Après Sous le Sabre, voici les Deux Justices. M. Jean Ajalbert ne se lasse point. Il est vrai que de l'autre côté on ne se lasse pas

davantage. Nous aurons sans doute un troisième recueil au printemps prochain.

J'admire M. Ajalbert. Rien ne lui fait perdre son ardeur, sa bonne humeur, sa clarté. Rien de plus vil, de plus cavalier, de plus à-fondde-train que ces articles écrits au jour le jour de la bataille et qui sentent bon la poudre. Mais comme ils restent simples, gais et justes: C'est charmant.

Il n'y a point de polémiste plus vigoureux que M. Ajalbert, et il

n'y en a point de plus agréable. On ne sent chez lui ni une amertume, ni une rancaur, ni une violence. Il a une belle vaillance claire et ensoleillée qui réconforte et qui réjouit. Ce n'était pas un professionnel, pourtant. Il n'avait pas l'entrainement. Mais la mêlée imprévue l'atrouvé tout prêt. Et maintenant il joue du bàton avec la prestesse, la sûreté et la bonne humeur de Polichinelle qui rosse la garde. Quelle belle chose que la littérature !

M. Ajalbert m'a dédié une de ces pages. Merci. Me voici tranquille. Je suis

LÉON BLUM

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A. LAQUIANTE : Un hiver à Paris sous le Consulat, d'après les lettres de J.-F. Reichardt (Plon et Nourrit).

Vous savez quel curieux document, préférable à toute gazette, nous a laissé le génie de Mercier avec son Tableau de Paris écrit sur la borne à la veille de la Révolution.

Le livre qu'un charmant érudit, A. Laquiante, mort trop tôt, a tiré adroitement des Lettres intimes de Reichardt écrites de Paris en 1802-1803 n'est pas moins précieux.

Avec le vieux maître de chapelle de Frédéric II nous passons à travers les salons, les théâtres et les antichambres du Consulat, nous courons les rues et les cafés et participons au mouvement parisien à la veille de l'Empire. Le livre refermé, nous avons entendu Talma, approché Mme Récamier et surpris le sourire faux de Bonaparte.

Reichardt est un bon compagnon de route; il observe les modes, les étalages et les enseignes des boutiques, tout l'intéresse, jusqu'au nom des rues écrit au « coin ». Mais que trouve-t-on au (( coin »? Trois ou quatre noms différents serapportant chacun à une phase spéciale de la Révolution, — noms hors d'usage aujourd'hui, car chacun affecte de se servir des dénominations les plus anciennes. Le pauvre touriste demeure perplexe.

Sa matinée chez une « beauté à la mode », avec le défilé des fournisseurs, est un tableau de genre très réussi. La soirée au ThéâtreFrançais pour les débuts de Mlle Georges fixe un moment célèbre. « Nous étions là, serrés entre les sentinelles gardant l'entrée et les gens qui nous poussaient... La rare beauté de Mlle Georges a été à peu près ma seule compensation pour les bourrades et le tapage que j'avais endurés. »

A quelque temps de là on jouait la Médée, de Longepierre, l'ancien précepteur du Régent: Mlle Raucourt, dit Reichardt, a été excellente: est incomparable pour l'expression des sentiments de fierté, hautaine d'énergie ou de douleur passionnée. Sa préférence pour la mauvaise

pièce de Longepierre prouve bien que les acteurs se guident en littérature comme les virtuoses en musique. Il suffit qu'une pièce ou qu'un morceau fournisse l'occasion de déployer des qualités spéciales; le mérite littéraire ou musical est indifférent. » Sarah Bernhardt et Catulle Mendès liront avec intérêt le reste de la critique (p. 332).

Mais sous le Consulat tout devient matière à politique. La chronique scandaleuse rapporte que Mlle Georges a vendu son innocence à Lucien Bonaparte et que Mlle Raucourt a négocié cette affaire. « Le contrat pour la possession de la belle a été arrêté à une somme de cent mille livres servie de suite et à dix mille livres payables chaque année. » Tous les ennemis de Bonaparte iront donc au Théâtre-Français pour siffler Mlle Georges, puisqu'elle est de la famille. Le différend Georges-Duchênois ne sera qu'un prétexte. La police et la garde viendront bientôt soutenir la favorite de leurs applaudissements; on verra dans ces soirées des agents en bourgeois exhiber leurs bâtons blancs - M. Lépine n'a rien inventé — et désigner les tapageurs. Ep plein carnaval, on signifie aux « cabaleurs » qu'ils aient à s'abstenir pendant dix jours de se montrer dans aucun théâtre ni bal public. Le régime de la liberté, selon Bonaparte, sévit dans toute sa ri. gueur. On coffre militairement les chefs de file. « La simultanéité avec laquelle les journaux ont publié les noms des perturbateurs enfermés à Bicêtre révèle bien qu'il y a eu une intention politique de la part du gouvernement. Depuis cette exécution, les représentations théâtrales ne sont plus troublées. »

Heureux temps! Les meurs en sont peintes d'après nature dans ces lettres de Reichardt et nous aident à comprendre la politique consulaire. La frivolité des caractères et des coutumes explique la facile ascension de l'arriviste Bonaparte : « Savez-vous habiller en enfant ? est la première question que la parisienne adresse maintenant à une candidate femme de chambre », remarque le malicieux Reichardt.

Le style de ces lettres, sans avoir le mordant et l'audace du stylet de Mercier, ne laisse pas que d'être agréable et papillotant avec des naïvetés germaniques.

D. JORDELL : Répertoire bibliographique des principales revues françaises pour l'année 1897 (Per Lamm).

Depuis quelques années le « mouvement des revues » a pris une importance considérable. La vie intellectuelle s'y concentre. Dans vingt ans personne n'aura plus la curiosité de lire les journaux d'aujourd'hui. Tout ce qu'on y jette est perdu. Les articles intéressants se font donc de plus en plus rares dans les gazettes quotidiennes. Il s'y dépense du reste fort peu d'esprit nouveau et toutes les chroniques ambitieuses qu'on y peut lire ont une odeur de « réchauffé » qui répugne au lecteur informé. Il faut lire les revues dès qu'on a la curiosité des idées. Mais comment les lire toutes, comment trouver l'article, le seul que l'on cherche touchant telle ou telle question ?

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