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jours sûrs d'entraîner derrière eux une partie de la population qui obéit moins à des réflexions profondes qu'à l'instinct héréditaire. En revendiquant un peu partout des terres même sans valeur, en soulevant tour à tour des litiges en Chine, à Terre-Neuve, au Siam, sur le Bahr-el-Ghazal, ailleurs encore, ils donnent un aliment à la naïveté incurable de certains éléments. De plus, en essayant d'une fédération de toutes les contrées où flotte le pavillon de la Reine, en constituant ou en tâchant de constituer une association douanière ceinturée d'une triple barrière de taxes, et qui comprendrait Australie, Canada, Inde, Cap, etc., etc., ils se préparent du coup une façon de monopole économique dans un marché de 25 milliards d'affaires. S'ils réussissent, la suprématie du grand capitalisme est consolidée pour des années dans le Royaume de Grande-Bretagne et l'Irlande. On conçoit qu'ils veuillent réussir, qu'ils donnent toute leur attention à cette ouvre et qu'à la rigueur, ils risquent une guerre pour la consommer. La seule garantie que la paix du monde conserve contre ce chauvinisme anglosaxon, factice comme tous les chauvinisines, c'est l'intérêt du commerce anglo-saxon lui-même. Les profits d'une victoire, les avantages d'une lutte qui briserait, et dans l'empire anglais et au dehors, les résistances à la création du Zollverein rêvé, compenseront-ils les perturbations qu'un conflit jetterait dans les échanges du pays ? Toute la question se résume en ces quelques mots.

L'homme qui est le maître du jingoïsme actuel, Chamberlain n'est pas accessible à d'autres considérations. C'est par une confrontation de chiffres qu'il se résoudra. Plus qu'aucun ministre depuis Pitt, il concentre en lui la pensée de l'Angleterre dirigeante. Ambitieux sans scrupules, parlementaire aux opinions non successives, mais adverses, le plus illustre des palinodistes d'une époque pourtant féconde en tels caractères, il est le chargé d'affaires de toute une génération. Il n'y a intérêt ni à contester son autorité, ni à nier l'étroitesse de ses conceptions philosophiques. Nul n'a plus médit du chauvinisme ; nul ne l'a porté plus haut. Personne n'a tant bafoué le conservatisme; personne ne défend plus énergiquement les principes de conservation sociale. La démocratic britannique n'est pas encore assez forte pour briser ce vieillard juvénile et froid qui déchaîne sur son pays la plus détestable des crises mentales.

Paul Louis

Notules de Théâtre

Comédie-Parisienne. L'Ecole des Amants, de MM. CLAUDE Roland et PIERRE MORGAND; Loreau est acquitté, de MM. ANDRÉ DE Lorde et EUGÈNE MOREL.

Gymnase. Mademoiselle Morasset, par N. Louis LEGENDRE.

MM. CI. Roland et Pierre Morgand ont ressuscité la jeune fille «fin de siècle ». Sur le point d'épouser un vieux marcheur, Victor Rivet, qu'elle a tenté par des airs de petite oie. Raymonde reçoit la visite de son amoureux, Paul Ancelin. Elle l'aime et il faut l'en croire sur parole, car si elle ne le disait, le public ne s'en apercevrait guère mais comme il n'a pas la fortune qu'elle veut, elle le décide à la laisser devenir Mme Rivet, et à épouser lui-même une certaine Alice : ensuite, elle sera sa maîtresse, etc. Les combinaisons de cette petite femme sont infinies. Au 34 acte, Paul Ancelin apprend que sa femme va le tromper, et Raymonde le sermonne pour la troisième fois. Tout d'ailleurs finit bien.

On pardonnerait aisément aux auteurs de n'avoir montré que des personnages médiocres et bas si du moins leur pièce était amusante. Il n'en est rien. On la croirait faite au hasard de la plume, entre vingt bocks. Pourquoi Paul Ancelin est-il amoureux de Raymonde? Chaque fois que celle-ci le voit, elle lui fait un cours de scolastique sur l'adultère ou une scène. On ne comprend pas mieux pourquoi Raymonde aime Paul Ancelin, car il est vraiment un peu trop naïf pour ce vieux Machiavel de maîtresse.

Mlle G. Berny est froide et raisonneuse comme une Raymonde au naturel. P. Achard joue bien et Mlle Toutain a le rôle sympathique.

Le spectacle de la Comédic-Parisienne commence par Loreau est acquitté, et, il faut l'avouer, la pièce en un acte de MM. André de Lorde et Eugène Morel vaut mieux que les trois actes de l'Ecole des Amants. Les incertitudes par lesquelles peut passer un avocat valent qu'on leur fasse les honneurs de la scène. "On n'en parle jamais, on n'en discutc pas, mais tout de même un avocat prête serment, et défend des hommes qu'il sait coupables. Ceci rentre dans la vitrine des choses surprenantes et pourtant admises, mais un auteur dramatique prend son bien où il le trouve. A plus forte raison quand ils sont deux. Ce qui, d'ailleurs, est regrettabile, car si l'idée de cette pièce-ci, par exemple, vient de M. I..., homme d'esprit, il faut bien attribuer à M. Z... les intolérables tirades sur l'honneur qui la déparent. A quoi sert une tirade? Jamais à rien — sauf, cependant, à empêcher les hommes d'agir. Or, au théâtre (en prose), le remplis

sage est grossier, superslu, agaçant, pénible. Et à quoi sert une tirade sur l'honneur? N'insistons pas, mais lisez Déroulède.

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Cette réflexion nous amène à déplorer le même défaut chez Mademoiselle Morasset de M. Louis Legendre. On s'est beaucoup moqué du style très pompeux et très doux dans lequel l'auteur a écrit toute cette pièce, et notamment les duos. Il me semble qu'on a eu tort : sans doute, il y avait peut-être un peu d'excès et d' « arrondissement », mais la tendance est bonne, et le moment approche où il faudra bien réagir contre le dialogue téléphonique dont tout notre théâtre est offensé. Mais quel furieux désir M. Louis Legendre a-t-il donc de donner à ses personnages une âme pédante et catéchiste! Encore un coup, pourquoi faire? Cela ne leur ajoute ni force, ni grandeur, cela les raidit, et cela nous ennuie surtout. Et notez

que

l'auteur est un homme très fin, qui se rend compte de son défaut pardon, de sa manie, car il exagère, cela se sent. C'est un parti-pris, et la jeune fille l'avoue au courant de la pièce : « Je semble démodée, n'est-ce pas ? » Non, monsieur, votre jeune fille ne semble pas trop démodée, parce qu'elle le fait exprès. Et peut-être l'avez-vous rencontrée dans le monde : il doit bien y en exister de semblables, car on y trouve de tout. Mais, pour nous mieux faire sentir notre petitesse, vous lui donnez un terrible porte-voix. Si elle avait décidé son mari à restituer sa dot, doucement, énergiquement, sans éclat, sáns mort manquée, sans préche ni discours, elle nous eût surpris et touchés. C'était bien plus difficile, certes, mais vous avez montré assez d'esprit au fer acte pour que l'on vous croie capable de ce tour de force. Et s'il fallait vous donner un conseil, ce serait de faire jouer Mademoimoiselle Morasset en crinolines : cela prendrait la saveur d'une jolie reconstitution historique, et l'on dirait : « Quelle adresse, et le joli talent : quand M. Legendre nous fera une pièce moderne, elle sera charmante. » Et nous le croyons sans peine.

I. J.

Théâtre-Antoine. Résultat des Courses, pièce en cinq actes ct six tableaux

de M. BRIEUX. - Comédie-Française. Le Berceau, pièce en trois actes de M. BRIEUX.

Comme les vers classiques et les bœufs, les comédies de M. Brieux s'en vont par deux. Il y a quelques années, nous eùmes à une huitaine de distance : les Bienfaiteurs chez Coquelin et l'Evasion chez Poquelin; l'année qui suivit s'illustra de la reprise de Blanchetle, boulevard de Strasbourg, précédant de peu les Trois Filles de Monsieur Dupont, boulevard Bonne-Nouvelle. L'année que voici verra aux Nations-Sarah la Naissance d'une Ame et au Gymnase-Porel Nos Juges.

En cette fin d'année lamentable, parmi la crotte et la boue et l'Affaire, M. Brieux parut sur deux scèncs importantes avec un éclat mitigé. Ce fut le Théâtre-Antoine qui ouvrit le feu avec Résultat des

Courses. Ce drame intéressant et varié a réussi devant le public, malgré les résistances de la presse. Ni le public ni la presse n'eurent tort d'ailleurs, l'un de s'amuser, l'autre de protester. Le sujet de Résultat des Courses est l'un intérêt assez mince et l'histoire avait déjà servi, à M. Veyrin par exemple. Mais M. Brieux a cu l'habileté de l'agrémenter l'épisodes dont quelques-uns fort ingénieux. Il a une tendance évidemment regrettable à s'embarrasser de détails extérieurs à son sujet et le tableau de la médaille du père Jules est plus long qu'il ne conviendrait. A quoi rime, je vous prie, la scène fastidieuse de l'Anglais prêcheur d'abstinence ? Mais, par contre, le tableau du commissariat de police est animé, d'observation heureuse et saisissante. Enfin, on peut reprocher à M. Brieux de manquer volontairement d'imagination et d'être assez fréquemment son propre plagiaire. Tout le dernier acte est littéralement démarqué de Blanchette et le retour d'Arsène Chantaud au logis familial escompte les mêmes effets d'émotion que celui de Blanchette chez le père Rousset.

Ces critiques sont trop fondées pour qu'il y ait lieu d'insister. Elles expliquent, si elles ne le justifient, l'accueil un peu frais que la presse a réservé à cette ouvre sans portée artistique et trop évidemment écrite pour distraire un public peu délicat. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'elle ait obtenu plus de faveur auprès des braves gens simplistes en quête d'émotions violentes et de joies peu raslinées. Et puis elle a été jouée et montée de façon supérieure. Antoine, Arquillière et Gémier se sont une fois de plus montrés les excellents artistes que l'on sait dans les rôles d’Arsène Chantaud, de Victor Chantaud et du père Jules. Il serait injuste de ne pas retenir les noms de MM. Marsay et Desfontaines et de Mmes Barny, Colas, Bellanger

Aux Folies-Richelieu, comme dit l'autre, on joue fort mal la comédie et j'engagerais fort certains sociétaires, si j'avais dans la maison l'influence de certain gros critique, à venir prendre des leçons de vérité, de simplicité et plus généralement d'humanité chez Antoine et chez Réjane. Ces messieurs sont extraordinaires; ils n'ont rien appris, ce qui est fâcheux, mais surtout rien oublié, ce qui est le désastre même, rien oublié du triste Conservatoire de déclamation (hélas !) dont tous furent élèves et où la plupart professent. Quand je dis ces messieurs, je suis volontairement courtois ; car, enfin, Mlle Bartet, la Bien-Aimée, la Divine, celle des faubourgs, des salonnières, des potinières et des mardisies, a été digne de M. Proudhon qui le fut de M. Leitner qui le fut de Mlle Persoons. Quant à M. Worms, nous nous souviendrons de ses talents d'autrefois... et puis n'a-t-il pas, au moins à la répétition générale, été victime d'un accident étrange? Enfin il y aurait manque de charité à s'appesantir.

Donc le Berceau a été détestablement joué et de cela il y a lieu de lui tenir compte. Nous ne reviendrons plus sur ce point. Bien mise en scène, simplement et sobrement interprétée, sans déclamation, sans solennité, sans gestes extravagants, sans pompe, la pièce eût,

j'en ai la certitude, été accueillie avec le respect que mérite toujours une æuvre sérieuse, sévère presque, qui aborde un grave problème moral. Sans doute, elle le pose mal, elle le résout plus mal encore, mais enfin elle le pose, et ce n'est déjà pas une entreprise si commune.

On a été fort injuste pour le Berceau, et il est vraiment pénible de constater la joie unanime et vaguement apache de nos chroniqueurs dramatiques à s'acharner sur une cuvre très honorable, mal venue, j'en conviens, mais digne, il me semble, d'égards.

D'abord, le seul choix du sujet est à l'éloge de M. Brieux. J'ai le sentiment qu'il n'en existe guère de plus scabroux, de plus ardu, de plus difficile, et il n'y a pas eu que présomption de sa part à s'y attaquer. Il fallait un réel courage dont, pour ma part, je lui sais gré et dont au fond tout le monde lui savait gré à la fin de son premier acte, si net, si direct, si remarquablement conduit. Par malheur, ici comme dans l'Evasion, comme dans les Bienfaiteurs, ce dramaturge qui sera peut-être un auteur dramatique — faute d'avoir suffisamment médité, s'égare dès le second acte, va à l'aventure, combine des scènes au hasard, escomptant des effets d'émotion qui ne sauraient naitre que de situations nécessaires, imposées par la logique interne et pour ainsi dire organique du sujet... Les effets ne se produisent pas, la pièce dévie et le public s'en désintéresse. Ce qui prouve que le hasard peut être un grand maître partout ailleurs qu'au théâtre, où nous ne nous laissons prendre qu'à ce que nous attendons, malgré nous. Tant pis! ce qu'on nous a forcés d'attendre, nous finissons par l'exiger impérieusement et nous faisons impitoyablement expier à l'auteur toute déception de ce genre dont il est, somme toute, seul responsable, car nous serions mal venus à lui reprocher de nous manquer de parole s'il ne s'était spontanément engagé par des promesses formelles.

Or, ici, qu'attendons-nous? qu’exigeons-nous ? Le conflit entre l'amour maternel et l'amour passionnel, le premier conscient des droits du père, le second complice des exigences de l'amant. Il est donc nécessaire que le père ne soit pas aimé; il faut donc que l'amant ne soit pas le père. Cela est de toute évidence. Laurence ne peut nous émouvoir

que si, adorant M. de Giricu, son second mari, elle est forcée de céder quelque chose de ses droits de mère à Raymond Chantrel, son premier mari, le père de l'enfant; que si, à quelque moment, elle est par la situation misc en demeure de choisir entre l'homme qu'elle aime et l'enfant qu'elle aclore, mais qui appartient aussi à l'homme qu'elle n'aime pas. Le drame ainsi développé s'engendre pour ainsi dire de soi-même et peut être des plus hautement émouvants. Mais dès l'instant que Laurence aime Raymond et n'attend que de lui choir entre les bras, M. de Girieu devient le raseur détestable, l'empêcheur de s'aimer en rond qui ne saurait d'ailleurs rien empêcher et qu'aucune littérature, fùt-elle plus rallinée que celle de M. Brieux, ne saurait sauver du ridicule.

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