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groupes d'individus ayant pris conscience d'eux-mêmes à des époques différentes. Ces groupes se maintiennent dans leur type aux époques postérieures et s'efforcent de conserver ce qu'ils ont établi. Or les périodes troublées sont celles où un groupe social prend conscience de lui parce qu'il y a lutte entre le nouveau groupe conscient et ceux dont la conscience est antérieure. La France étant encore une nation vitale se compose de groupes

divers. Les plus anciens sont la noblesse, l'armée, les catholiques. Ces groupes, ayant pris les premiers conscience d'eux-mêmes, ont été, aux époques primordiales, seuls conscients dans la nation. Ils ont donc circonscrit leur concept de justice à eux seuls, et ont considéré comme étranger à la nation ce qui était étranger à eux-mêmes. C'est pourquoi, s'acharnant dans leur type, ils ignorent la légalité, qui est l'application de la justice à tous les individus d'une même nation. Les groupes nouveaux sont représentés par les protestants, les socialistes et les intellectuels. Ceux-là correspondent à des époques où, n'étant plus seuls nationaux, l'obligation s'est imposée à eux d'appliquer la même loi à tous les groupes, éléments du même état.

Or dans la question actuelle, nous voyons noblesse, armée, catholiques être anti-dreyfusistes et lutter contre la légalité,— protestants, socialistes, intellectuels être dreyfusistes et combattre pour la légalité,

Ces hommes libres, qui croient se dévouer à une cause, n'agissent que par un besoin vital. Les

groupes
anciens luttent

pour

retarder leur disparition prochaine, les groupes nouveaux pour affirmer leur vitalité. Ces derniers étant l'incarnation de la légalité, on peut induire à l'absorption de la force par la loi et, à des époques plus reculées, à la suppression de ce qui actuellement représente cette force.

RAYMOND DE PassiLLÉ

Les Yeux de l'Anesse

Deux jeunes gens se promenaient sur les bords de la Seine, entre la place de la Concorde et l'avenue de l'Alma.

On était en mai. Bleu påle, dorée par places, la Seine coulait ette les deux rives blanches, réflétant dans son miroir la vision de la blonde capitale. Les arbres poussiéreux, en bordure des quais, cachaient à moitié les bateaux-omnibus, rouges et bleus, qui circulaient. Des mancuvres, nus jusqu'à la ceinture, débarquaient des planches de Norvège. Ruisselants et pétillants, des caniches sortaient de l'eau où on leur avait jeté du liège.

Les tramways cornaient. Des arroseurs municipaux inondaient la chaussée. La chaleur était supportable. Enfants et nourrices dominaient dans les allées et venues. Des flâneurs étaient accoudés sur le parapet.

Journée facile à vivre, gaie et silencieuse malgré le bruit, heures aisées où le caur se repose dans l'admiration des teintes estompées, se prête à des curiosités enfantines.

Georges Caprice et Bertrand Dessein marchaient lentement, la canne derrière le dos leur battant les mollets. Ils appréciaient leur liberté par cette belle après-midi.

On eût deviné, à la façon dont ils se heurtaient parfois du coude involontairement, qu'ils n'avaient pas de secrets entre eux. Le charme de la saison les empêchait de converser.

Une certaine ressemblance les rapprochait. Elle ne s'apercevait que dans le squelette de la face, même menton, même nez, et aussi dars les contours des lèvres, petites et franches. Pour le reste, ils différaient. Blond et impressionnable, Georges Caprice n'était pas doué de la résistance robuste de Bertrand Dessein, dont le teint basané, les yeux fixes, le front dur, attiraient l'attention. Celui-ci portait au-dehors son sérieux, tandis que celui-là le cachait.

Ils s'aimaient d'une sympathie déjà vieille et jamais démentie. Ils se reconnaissaient, sans se le dire, une loyauté parfaite. Ils eussent, peut-être couché avec leurs maitresses réciproques, sans se tromper.

Un peu plus grand, mieux bâti, Bertrand se faufilait d'habitude le premier pour frayer la voie à travers les groupes de personnes. Georges Caprice le suivait, n'ayant pas à s'occuper des moyens d'agir.

Mais Bertrand se confiait davantage au jugement de son ami qu'au

sien. Il le consultait sur presque toutes les démarches qu'il devait tenter et il lui faisait écrire ses lettres embarrassantes.

Georges Caprice s'exclama : « Rien ne me désole comme l'été. J'y trouve des reproches sans nombre. Il vaudrait mieux ne pas être que de trimbaler en une telle saison, dans la volupté atmosphérique, des désirs niais et des projets hasardeux. Je n'hésiterais pas entre un coup de couteau, l'amour ou la gloire ; il me serait indifférent de choisir. A quoi bon ! notre intelligence ne nous appartient pas. Elle se manifeste également sous la poitrine d'une «grue » et sur les lèvres d'une épouse. Personne ne se connait. A peine quelques joies plus ingénues que

les autres. » Une automobile passa. Une femme s'y mordait les pouces. Pelotée dans un angle de la banquette de devant, les jambes croisées, elle défiait le public par son insolence. Bertrand Dessein la salua. Elle lui fit signe de son mouchoir.

Tu la connais, demanda Georges Caprice. Qui est-elle ? - Une madame Christine d'Ambre. Du flanc, de l'espèce et de la vivacité. Je ne lui connais pas une grande sûreté d'affections. Les femmes d'à présent ont perdu en dignité. On ne rencontre plus chez elles le souci de l'analyse sentimentale qui caractérisait les princesses de l'ancien temps. Plus fortes en couleur, plus trépidantes, moins vicieuses, parce que moins prévenues, elles ne se distinguent pas des courtisanes du quartier Marbeuf. Cependant cette Christine d'Ambre se montre-t-elle dévergondée et tapageuse par mauvaise humeur ! Chez elle, elle se tient paresseusement et elle lit du Racine.

A
propos,

demanda Bertrand, comment va maintenant ta Germaine Nonette ? Tousse-t-elle autant ?...

- Oui, je l'ai quittée hier soir avant diner, prise d'un accès de fièvre. L'eau perlait entre ses doigts. Elle ne m'avoue pas la vérité. Son médecin, dit-elle, la trouve mieux.

- Elle devrait aller dans l'Engadine.

- Elle ne veut pas. J'ai compris qu'elle préférait rester ici, car je ne la suivrais pas. La comédie de la convalescence, qu'elle me joue, m'attriste profondément. Je suis obligé de me montrer gai devant elle. Elle souffrirait davantage de mes inquiétudes. Ses baisers me sont défendus par son ordre. Lorsque encore auprès d'elle je voudrais me laisser aller à quelques innocentes familiarités, elle m'écarte et me prie de ne plus abuser.

- Cette pudeur, après tant d'excès, ressemble au dépit d'un joueur qui a perdu sa culotte. Germaine, je l'ai peu connue, elle ne voulait pas se distraire de toi, n'était pas privée de tempérament. Sa figure était une illustration de la méditation sur les inmoralités recommandables de l'amour. Comme elle s'aimait et comme elle t'aime !

Tais-toi. Je ne tiens pas à savoir si elle m'aime ou si elle m'a jamais aimé. Tu ne conçois pas le ridicule d'être aimé d'une femme ?

Qu'est-ce que cela peut bien vous faire et pourquoi s'en occuper Aimer, soit, mais être payé de retour, non. Je me torturerais la cervelle que je n'y ferais pas entrer l'idée que Germaine m'ait témoigné autre chose que de la complaisance.

Ils étaient parvenus au pont de l'Alma. Un instant, il s'arrêtèrent à contempler le panorama du côté du Louvre et des Tuileries. De petits yachts blancs étaient accotés aux quais et se balançaient. Les tours de Notre-Dame, la flèche de la Sainte-Chapelle, au fond, le Palais-Bourbon, les Invalides, à droite, touchés de soleil, enfermaient dans leur enceinte au bord du fleuve le souvenir des années mortes, l'angoisse du présent, une mélancolie radicuse et touchante. De l'autre côté, du côté de Meudon et de Vanves, les collines boisées, trouées de maisons blanches, papillotaient dans une lumière violette. Un ballon planait dans l'air. Georges Caprice courbait la tête de confusion. It se sentait impuissant à soulever tant de douleurs si aimables.

- Une fois, Germaine, continua Georges Caprice, à pareille époque, déambulait avec moi sur la terrasse de Saint-Germain. En pleine fraîcheur de jeunesse et de grâce, alors, sachant s'habiller avec des riens qui sur elle désignaient des intentions ravissantes, le rire attendri et suppliant, elle me confessait que, s'étant abstenue de quereller ses dons et ses défauts, elle se trouvait au milieu des taillis du parc, où écoutaient les blanches statues effritées des déesses, en face de la ci. vilisation, représentée par les cheminées et les dômes de Paris dans la plaine éloignéc, le cæur calme et lourd d'allégresse, par soumission à la légèreté du destin. « Paris, disait-elle, c'est l'étonnement d'une ville compliquée, surgie dans un décor idyllique; c'est l'Académie de Platon en grand. »

Ils remontérent du côté de l'Arc-de-Triomphe et ils firent les cent pas dans l'avenue du Bois. Ils assistèrent au retour des courses. Les voitures défilaient difficilement sur plusieurs rangs.

Bertrand Dessein connaissait quelques personnalités parisiennes. Avocat à la cour, se destinant à la vie politique, il fréquentait un peu dans tous les mondes.

Pessimisme ou jalousie, il critiquait les talents les plus célèbres. Ses sympathies n'allaient qu'à une douzaine d'individus.

- Mon cher, avait-il souvent répété à Georges Caprice, lorsqu'on voit de près ces fameux écrivains et artistes qui nous encombrent, lorsqu'on approche les autorités de la parole, de la plume et de l'argent, on demeure consterné de tant de vanité unie à tant d'égoïsme. Vraiment, nos contemporains se contentent de peu; ils prodiguent leur admiration à des gens qui, au physique, ne valent pas Pranzini et qui, au moral, ne se distinguent pas de Jérôme Paturot. Langues épaisses, conversations oiseuses, luxures médiocres.

Il reprit la même antienne à propos d'un avocat, renommé surtout au criminel, qu'ils croisèrent. Bertrand Dessein lui serra la main au passage et, quand il fut disparu :

trine par

- Un gaffeur dont les succès s'expliquent par ses pitreries. Il prend les jurés pour des imbéciles, les déconcerte en grimaçant, les endoc

des
coups

de
g...
Un

voyou congestionné et décoré. L'âme d'un fort de la halle...

Georges Caprice lui répliqua avec justesse qu'il n'avait pas le droit de s'exprimer sur des hommes qu'il haïssait, attendu qu'il n'avait pas encore donne des preuves d'une dignité supérieure à la leur.

Mollement adossées dans leurs victorias, tenant leur ombrelle, appuyée sur le rebord de la capote, par le milieu du manche, en robes claires de linon ou de toile avec des guirlandes de mousseline, les femmes se dévisageaient entre elles et épiaient les hommes.

– Je préfère marcher à pattes, prononça Bertrand Dessein. Elles se figurent que le luxe de leurs chevaux, l'éclat de leur livrée m'empêchent de les peser avec précision. Elles se trompent. Je les déshabille et les place au pied du mur. Regarde comme, malgré l'attirail dont elles s'entourent, leurs yeux reluisent de duplicité et d'effronterie. Toutes les mêmes, des anges qui bâillent par le postérieur. Je ne les méprise pas. Rien ne m'amuse autant que de m'en servir et de les vaincre. Victoire sans mérite et bete. Elles gobent tout, quand on se moque d'elles.

– Tu n'as jamais aimé et tu n'aimeras jamais, fit Georges Caprice.

- Je détest l'amour des romans. Je ne suis pas venu à cette époque pour roucouler à la façon de Daphnis. Je n'envie pas le bonheur des amoureux.

– Tant pis pour toi. D'ailleurs, tu te trompes sur le sentiment des femmes. Leur sensualité seconde leur adoration de l'univers. L'ébran. lement moral, telle est leur fin; les exercices de volupté, tels sont leurs moyens. Il n'y a pas là de quoi fouetter un chien. Et puis quand même, l'éclair de désespoir qui fond les yeux d'une maitresse ne comporte pas d'analogie. Cela ne se commande pas.

Georges Caprice se montrait chagrin de la banalité que, par ses propos fàcheux, Bertrand Dessein avait répandue sur le spectacle attrayant de la foule. La misère attenante à tout jugement particulier, à toute opinion agressive avait détruit la communion entre la pensée et l'ironie consolatrice de la comédie humaine. Il s'en voulait de percevoir avec moins de facilité les effets de la lumière qui se jouaient autour des physionomies, tempéraient de nuances changeantes la dureté de leurs arêtes.

Il passa sa langue sur ses lèvres ; Germaine Nonette s'empara de ses réflexions. Son souvenir le fit cracher à terre par horreur du cabotinage étalé sous ses yeux. « Ah, murmurait-il en soi-même, imbéciles, qui empestez le moisi des vieilles collections, vous vous bridez daus des attitudes de convention et vous refoulez votre origiginalité. Combien je préfèrerais que vous vous livrassiez à des ébats

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