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<«< de la compagnie d'ordonner que la sentence « portée contre moi soit publiée et promulguée, <«< ainsi que le témoignage de ma faute et de mes « regrets. Enfin je prends Dieu à témoin que je «< ne suis amené à une telle confession ni par la « force, ni par les menaces, ni par les caresses, <«<et aucun autre artifice; mais que je m'y prête << de moi-même avec une pleine liberté, afin de << rendre hommage à la vérité et de repousser, « démentir, anéantir autant qu'il est en moi les ca<< lomnies dont, à mon occasion, l'on a chargé << toute la compagnie. Donné dans la résidence « principale de la mission de la Martinique les « jour, mois et an que dessus (25 avril 1762). » Au reste, Lavalette n'était pas doué d'une grande constance dans le caractère. Après une première accusation, il était retombé dans la faute qu'on lui avait reprochée. Après sa confession, il se montre peu digne du pardon qu'il a sollicité. Ce ne fut pas sans peine qu'on fit trouver bon aux Anglais qui occupaient la Martinique, que le P. Lavalette quittât cette résidence, et qu'on pût le renvoyer en Europe. Il partit enfin, mais il n'eut pas la hardiesse de se rendre en France; il aima mieux se retirer en Angleterre. Là le père général lui fit signifier son expulsion de la compagnie. La suite de sa vie montre qu'il avait mal

>> lois canoniques et des lois particulières de l'in«stitut de la société; 2o que le même a dérobé la << connaissance de ce négoce à nos pères dans « l'île de la Martinique, et particulièrement aux supérieurs majeurs de la société ; 3° qu'il a été «<< fait des réclamations ouvertes et vives contre «ces affaires de négoce du susdit, tant par les « pères de la mission quand ils connurent ces << affaires, que par les supérieurs de la société « aussitôt que le bruit, quoique encore incertain, « de ce genre de négoce parvint à leurs oreilles, « de manière que, sans aucun retard, ils pen« sèrent à y pourvoir et à envoyer, pour établir « une autre et bien diverse administration, un « visiteur extraordinaire; ce qui fut tenté par eux << en vain pendant six ans, et ne put avoir son « effet que dans les derniers temps, par suite « d'obstacles qu'aucune faculté humaine ne pou<< vait prévoir: Nous, après avoir délibéré dans << un examen juste, et souvent et mûrement, << avec les pères les plus expérimentés de la mis«sion de la Martinique, après avoir adressé à « Dieu les plus vives prières; en vertu de l'auto« rité à nous commise, et de l'avis unanime de « nos pères 1° nous voulons que le P. Antoine « de Lavalette soit privé absolument de toute << administration tant spirituelle que temporelle; « 2o nous ordonnons que ledit P. Antoine de La-géré les affaires de la mission; on le voit en effet, valette soit le plus tôt possible envoyé en Eu« rope; 3° nous interdisons ledit P. Antoine de << Lavalette; nous le déclarons interdit à sacris, jusqu'à ce qu'il soit absous de cette interdiction «< par l'autorité du très-révérend père général de << la compagnie de Jésus, auquel nous reconnais« sons, comme il convient, tout droit sur notre « jugement. Donné dans la principale résidence << de la compagnie de Jésus de la Martinique, le « 25 du mois d'avril 1762. Signé Jean-François << de la Marche, de la compagnie de Jésus. » Cette sentence, qui fut rendue en latin, et que nous avons traduite avec soin, est claire, précise, grave et d'un ton noble et paternel. Elle fut signifiée immédiatement au P. Lavalette, qui, le même jour 25 avril, signa une déclaration en latin, dont nous donnons également la traduction : « Je soussigné atteste reconnaître sincèrement « dans tous ses points l'équité de la sentence portée contre moi, bien que ce soit faute de «< connaissance ou de réflexion, ou par une sorte « de hasard, qu'il m'est arrivé de faire un com« merce profane, auquel même j'ai renoncé à « l'instant où j'ai appris combien de troubles ce «< commerce avait causés dans la compagnie et « dans toute l'Europe. J'atteste encore avec ser<< ment que parmi les premiers supérieurs de la compagnie, il n'y en a pas un seul qui m'ait « autorisé ou conseillé, ou approuvé dans le coma merce que j'avais entrepris, qui y ait eu au« cune sorte de participation, qui y soit de con<< nivence. C'est pourquoi, plein de repentir et « de confusion, je supplie les premiers supérieurs

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après qu'il eut déposé l'habit religieux, déposer de même l'habit ecclésiastique. Tandis que la banqueroute du P. Lavalette éclatait en Amérique, les principaux créanciers cherchèrent, de concert avec les jésuites de France, les moyens de réparer sans bruit cet échec; déjà même ceux-ci étaient parvenus à solder 800,000 fr., lorsque les agents du parti qui voulait la destruction de la compagnie vinrent à la traverse. Ils intriguèrent si bien qu'ils persuadèrent à quelques-uns de porter l'affaire devant les tribunaux, et d'attaquer, non le P. Lavalette, dont on pouvait demander l'extradition quand la paix aurait été conclue, non la mission de la Martinique, mais la compagnie elle-même comme solidairement responsable des écarts d'un de ses membres. Le procès fut attribué à la grand'chambre du parlement de Paris. Les avocats invectivèrent à leur aise contre les jésuites; on renouvela les anciennes calomnies sur leur prétendu commerce, sur leurs immenses richesses; on attaqua l'institut lui-même et on le dénonça comme le principe de tous les délits reprochés à la compagnie. Ses ennemis la peignirent sous les couleurs les plus noires et les plus odieuses, tronquant, défigurant, falsifiant les textes avec une mauvaise foi qui, dans d'autres temps, aurait attiré la vindicte publique. Ce fut surtout l'avocat général Lepelletier de St-Fargeau, janséniste fougueux, qui se porta aux déclamations les plus violentes contre la constitution de la compagnie, insistant spécialement sur l'obéissance des jésuites envers leur général, comparant celui-ci au Vieux de la Mon

tagne, dont le moindre signe dirigeait à son gré le poignard de plusieurs milliers d'assassins. Ainsi s'exprimait l'orateur d'un corps presque toujours en état de dissidence contre la royauté. La doctrine régicide qu'il imputait calomnieusement aux jésuites en 1761, son fils la pratiqua quelques années après, en votant la mort de Louis XVI; mais la veille même de l'exécution, le juge régicide tomba mort sous un coup de poignard. Le crime appelle le crime. La diatribe de St-Fargeau le père avait été concertée avec l'abbé de Chauvelin, autre janséniste forcené, qui, dans un discours du 8 juillet, dénonça les opinions pernicieuses, tant dans le dogme que dans la morale, de plusieurs théologiens jésuites anciens et modernes, en ajoutant que tel était l'enseignement constant et non interrompu de la compagnie. On ordonna des informations à ce sujet; le parlement de 1761 avait sans doute oublié l'existence d'un acte consigné dans le registre du parlement de 1580, par lequel les fesuites de cette époque renonçaient, de leur propre mouvement, à tous les legs ou aumônes qu'on pourrait leur offrir en reconnaissance des services qu'ils allaient donner aux pestiférés, et protestaient ne pouvoir les servir qu'à cette condition. A l'exemple de leurs prédécesseurs, les jésuites de 1720 firent une semblable déclaration en se dévouant au service des pestiférés de Marseille, sous l'immortel Belzunce, et presque tous y périrent victimes de leur charité. On ne citera pas leurs huit cents martyrs, dont le sang arrosa les deux mondes. Voilà des preuves assez claires des opinions pernicieuses dans la morale dont se composait l'enseignement constant et non interrompu de la compagnie. On n'a pas, à cette époque surtout, attaché assez d'importance à la déclaration de l'épiscopat français en faveur des jésuites. Cinquante et un archevêques et évêques se trouvaient à Paris ; ils furent consultés. Les jésuites ayant été condamnés à payer les dettes de la Martinique, essayèrent d'obtenir du P. Lavalette des informations propres à bien diriger la compagnie dans le désir qu'elle avait de désintéresser intégralement les porteurs de traites légalement exigibles, et on allait payer toutes les dettes de la Martinique, en suivant l'ordre exact des droits régulièrement établis, lorsqu'il survint à l'improviste un arrêt qui ordonna la saisie de tous les biens de la compagnie, et qui ainsi la rendit insolvable. Dès que les biens furent entre les mains de la justice, on vit la créance totale qui, d'après les récents renseignements donnés par le P. Lavalette, montait à 2 millions 400,000 livres, s'enfler rapidement et s'élever à 5 millions, sans qu'on pût en assigner d'autre cause que l'émission de fausses lettres de change non reconnues par le signataire des premières, les seules qui fussent dues par la mission de la Martinique. On ne sait pas la date de la mort da P. Lavalette, ni le lieu où il termina une existence désormais toute remplie

des douleurs, des dégoûts que répandent sur la vie les erreurs, les mécomptes de l'orgueil, les parjures, le repentir mal assuré, et l'oubli du respect dû à un ordre dans lequel on s'est volontairement engagé. A-D.

LAVALETTE (Marie Chamans, comte DE) avait quarante-six ans au 20 mars 1815, époque de l'événement auquel il dut sa célébrité. Il était né par conséquent en 1769, et de l'âge de l'empereur Napoléon, qui l'avait associé à sa fortune, dont la confiance en lui avait été portée jusqu'à l'affection, et qui lui avait choisi une épouse dans la famille de sa femme. A son entrée dans la vie, Lavalette avait, de plus, lié connaissance, chez un procureur où il travailla quelque temps, avec le général Bertrand, qui fut depuis compagnon d'exil du prisonnier de l'ile d'Elbe. Ayant adopté avec enthousiasme les principes de la révolution, il fut du voyage de Paris à Versailles, en qualité de garde national, aux 5 et 6 octobre; mais il flétrit dans ses Mémoires les excès qui s'y commirent. Les malheurs de Louis XVI le touchèrent, bien qu'il blamat sa conduite. L'inclination du jeune Lavalette à défendre la famille royale fut entretenue par un des fidèles serviteurs de cette famille, M. d'Ormesson de Noiseau, président au parlement de Paris, qui avait été nommé bibliothécaire du roi au moment où les couvents furent supprimés. Il employa Lavalette à dresser les catalogues des bibliothèques des monastères. Le jeune employé y continua des études sérieuses commencées chez le procureur Dommanget, et pour lesquelles il paraît avoir conservé de l'attachement jusqu'à la fin. Au 10 août, Lavalette faisait partie d'une compagnie de chasseurs commandée par Blève le fils, jeune architecte plein de résolution. Lavalette a raconté qu'il était placé ce jour en sentinelle à la porte de la cour en face d'un Suisse, avec lequel il n'y avait pas un mot à échanger. Il demanda à un aide de camp du général qui commandait les malheureux Suisses ce que l'on prétendait faire; et la réponse qu'il obtint fut qu'il était douteux que son général eût lui-même un plan arrêté. « Au moment où il << achevait ces mots, continue l'auteur des Mé«moires, des hurlements annoncèrent l'approche << des insurgés. Les portes cédèrent aux coups re<< doublés des poutres employées à les enfoncer; << tout ce qui était dans la cour se dispersa. Je suivis << gravement mon Suisse, qui s'en retournait au <«< pas d'après l'ordre qu'il en avait reçu; nous en<< trâmes ensemble dans la salle des gardes. » Resté fidèle à la monarchie jusqu'à la fin, Lavalette avait signé toutes les pétitions en faveur de la cour, celle des vingt mille, celle des huit mille, et celle du 10 août en dernier lieu. Il servit avec distinction pendant cette première campagne. Nommé adjoint du génie, il fut choisi plus tard pour aide de camp de son colonel, devenu général lui-même. Celui-ci fut destitué ensuite pour s'être exprimé avec véhémence contre la journée

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entier. Aussi, lorsqu'en 1815 Napoléon lui proposa le ministère de l'intérieur, il le refusa pour rester dans l'administration qu'il avait organisée aux premiers jours de l'empire. Les événements de 1814 l'avaient rendu à la vie privée; le retour de l'île d'Elbe amena l'époque la plus dramatique de toute sa vie. C'est à propos de cet événement, et en parlant de Lavalette, que Montlosier a dit : « On l'a accusé d'être parjure; lui croyait avoir « été fidèle. » Il reprit les fonctions de directeur général des postes, fut nommé par Napoléon membre de la nouvelle chambre des pairs, où le 22 juin il demanda que les lois relatives à l'abdication de l'empereur et à la création d'une commission de gouvernement fussent envoyées dans les départements par des courriers extraordinaires. Après la rentrée de Louis XVIII à Paris,

du 13 vendémiaire, et cependant ce fut Bonaparte qui lui fit rendre du service et l'envoya comme chef d'état-major à la division de droite de l'armée de l'Ouest, où Lavalette l'accompagna. « La « guerre des chouans ne plaisait pas au général « d'Hilliers plus qu'à moi, » dit l'auteur des Mémoires. Le premier sollicita de Bonaparte la faveur de servir sous ses ordres, et il l'obtint. Il partit pour l'Italie, où le suivit encore son aide de camp. A la bataille d'Arcole, Lavalette fut élevé au grade de capitaine. Blessé dans la périlleuse mission du Tyrol, il fut complimenté par Bonaparte lui-même, qui lui dit en présence de son armée « Lavalette, vous vous êtes conduit « en brave; quand j'écrirai l'histoire de cette cam« pagne, je ne vous oublierai pas; » et il a tenu parole. Bonaparte, en effet, qui l'avait distingué, lui confia la mission délicate d'aller à Paris étu-Lavalette fut destitué et compris dans l'ordondier la situation des affaires, et surtout les directeurs qui en tenaient les rênes. Lavalette refusa à Barras l'argent que Bonaparte avait promis sur les fonds de l'armée d'Italie (deux millions), ce qui excita contre lui la fureur du directoire et la colère brutale d'Augereau. S'il n'empêcha pas le 18 fructidor, il contribua à former le jugement du général en chef sur ce coup d'État, et dès ce moment le directoire fut condamné dans l'esprit de Bonaparte. Lavalette vint retrouver son général au château de Passeriano; celui-ci le chargea encore d'aller demander une réparation au sénat de Gênes, coupable d'insultes envers les Français. A Rastadt, il lui confia des pouvoirs secrets pour conduire une négociation, rendue difficile par la défiance du représentant des cinq directeurs et les politesses des plénipotentiaires de l'Allemagne qui caressaient en sa personne le nom et l'influence de Bonaparte. Quelques mois après, pour payer son zèle, le général en chef lui fit épouser une jeune fille de la maison de Beauharnais, nièce de sa femme et dont le père avait émigré. Après la capitulation de Malte, il reçut la mission d'accompagner le grand maltre et son état-major. Parti d'Aboukir la veille du désastre, il se rendit au Caire, et ne quitta plus le général en chef que deux fois, pour aller à Alexandrie avec le citoyen Beauchamp, et pour assister Andréossi dans sa reconnaissance de Péluse. Lavalette, alors admis dans l'intimité de Bonaparte, était son lecteur ordinaire. Lavalette combattit auprès de Bonaparte aux Pyramides, au mont Thabor et à St-Jean d'Acre, le suivit à son retour en France, et l'aida dans son coup de main du 18 brumaire. Plus tard, il fut envoyé à Dresde pour traiter de la paix avec l'Autriche. La carrière du soldat n'avait été qu'un accident dans la vie de Lavalette. L'administration des postes lui fut donnée, d'abord sous le titre de commis-mir l'empereur dans sa résolution, ne l'ait assuré saire, puis sous celui de directeur général, auquel l'empereur ajouta ceux de comte, de conseiller d'État et de grand officier de la Légion d'honneur. Lavalette se dévoua à cette place tout

nance du 24 juillet. Arrêté bientôt pa ordre de M. Decazes, alors préfet de police, il fut traduit, en novembre, devant la cour d'assises de la Seine. voici le résumé des débats. Le 20 mars 1815, à sept heures du matin, Lavalette s'était présenté à l'administration des postes, accompagné du général Sébastiani, que le hasard, dit-il dans son interrogatoire, lui avait fait rencontrer. Le comte Ferrand remplissait alors les fonctions de directeur général; il était dans son cabinet lorsque l'accusé, pénétrant dans les bureaux, prononça, suivant l'accusation, ces paroles significatives : « Au nom de l'empereur, je prends possession de « l'administration des postes. » Le comte Ferrand se présente et introduit dans son cabinet Lavalette, qui, d'après le système de l'accusation, annonce, sans hésiter, son dessein de se mettre à la tête de l'administration; il ajoute qu'il va se retirer dans une pièce voisine pour laisser à M. Ferrand le temps d'arranger ses papiers. Il lui fait savoir d'ailleurs que le roi a quitté Paris dans la nuit, et que l'empereur doit y arriver le soir même. Ferrand prend, en effet, quelques papiers et se retire. Lavalette déclare s'opposer à ce qu'il suive Louis XVIII à Lille, ainsi qu'il en montrait l'intention; telle n'était pas, dit Lavalette, la volonté de l'autorité qu'il représentait. Il accorde toutefois à madame Ferrand un permis de poste, mais à la condition que son mari, tandis qu'elle suivra la route de Lille, prendra celle d'Orléans. Dans l'intérieur des bureaux, Lavalette se livre à tous les actes d'un directeur général en titre. Il donne l'ordre d'arrêter tous les journaux, y compris le Moniteur, qui contenait le décret contre Napoléon; enfin, il se hâte d'envoyer un courrier à Fontainebleau. Napoléon dit en recevant sa dépêche : « On m'attend donc à Paris. » D'après cela, on ne peut pas douter que Lavalette, pour affer

que Paris était prêt à le recevoir. C'était à la fois une flatterie dangereuse et une fausseté qui pouvait entraîner occasionnellement de bien fatales conséquences. La peine de mort fut prononcée le

21 novembre. Lavalette, après avoir entendu son arrêt, sans émotion, se tourna vers Tripier, son avocat, et lui dit : « Que voulez-vous, mon ami?" <«< c'est un coup de canon qui m'a frappé. » Le pourvoi en cassation ayant été rejeté, il ne restait plus qu'à implorer la clémence du roi. Livré à lui-même, Louis XVIII eût fait grâce et eût suivi en cela l'opinion de M. Decazes, devenu ministre de la police en remplacement de Fouché; mais la chambre des députés entretenait l'excitation des royalistes, et la perplexité du roi s'en accroissait. Madame de Lavalette montra une résolution et un courage que tous les partis doivent admirer. Après de grands efforts longtemps inutiles pour arriver aux pieds du monarque, elle fut introduite par le duc de Raguse. Le roi, dit un historien contemporain, fut vivement ému à l'aspect de la suppliante, mais il ne céda point. L'exécution, retardée de plusieurs jours, devait avoir lieu le 21 décembre; la veille au soir, madame de Lavalette se fit transporter à la prison de son mari dans une chaise à porteurs, accompagnée de sa fille âgée de quatorze ans, et d'une vieille gouvernante. Les deux époux dînèrent ensemble dans un appartement séparé; ce fut alors que la comtesse de Lavalette prit le vêtement de son mari et lui donna le sien. Comme pour ajouter à la complication du drame, un domestique eut l'imprudence de dire aux porteurs qu'ils seraient plus chargés en revenant, mais qu'il n'y aurait pas loin à aller. « Il y a vingt-cinq louis à gagner, << ajouta-t-il. - C'est donc M. de Lavalette que << nous ramènerons? >> répondit l'un des porteurs. Cet homme se retira, mais en gardant le secret qu'il avait deviné. Il fut remplacé par un charbonnier qui se trouvait là. Trois femmes reparurent bientôt pour traverser le greffe une seconde fois; l'une d'elles, semblant abîmée dans la douleur, se couvrait le visage de son mouchoir et poussait des sanglots. Le concierge, attendri, l'aide à sortir sans oser soulever son voile, et rentre dans la chambre du prisonnier, où il ne tarda pas à reconnaître sa méprise : : « Ah! ma« dame, s'écrie-t-il, je suis perdu; vous m'avez « trompé ! » A la première nouvelle que Louis XVIII reçut de l'évasion, il dit : « Madame de Lavalette est la seule qui ait fait son devoir »; puis, en revoyant M. Decazes, il lui adressa ces paroles : « Vous verrez qu'on dira que c'est nous (1). » Les ministres, en effet, furent accusés par la chambre des députés, et menacés d'être mis en accusation. Du 22 décembre, Lavalette resta caché jusqu'au 10 janvier à Paris. Son évasion donna lieu à un autre procès, celui de trois Anglais qui avaient favorisé sa sortie du territoire (2), et, chose remarquable,

(1) Ce qui manqua d'autant moins d'arriver que l'on savait qu'il était à peu près impossible à un prisonnier bien gardé de se sauver de la prison de la Conciergerie.

(2) La publication posthume des Memoires de Lavalette (en 1831) a révélé que ce fut d'abord au dévouement généreux de Baudus et de Bresson qu'il dut son évasion de la Conciergerie et un asile secret dans l'hôtel même du ministère des affaires étrangères (voy, BAUDUS et BRESSON).

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à la tête des complices était ce même Robert Wilson, l'irréconciliable ennemi de Napoléon et alors l'intrépide protecteur de ses partisans. Les trois complices furent condamnés à trois mois d'emprisonnement, minimum de la peine; le porteclefs à deux années. Lavalette se retira en Bavière, auprès de son parent Eugène de Beauharnais, jusqu'à ce que des lettres de grâce de Louis XVIII lui rouvrissent les portes de la France en 1822. L'infortunée comtesse de Lavalette, comme si elle eût épuisé toute sa puissance morale par la présence d'esprit et la force d'âme qu'elle avait montrées en sauvant son mari, perdit la raison presque aussitôt, et ne la recouvra pas au retour de celui-ci. Revenu à Paris, le comte de Lavalette vécut dans une obscurité complète jusqu'à sa mort, qui eut lieu dans les premiers jours de mars 1830. Il a laissé deux volumes de Mémoires. Ils furent écrits en Bavière, dans les diverses retraites où il vécut durant son exil; mais on s'aperçoit qu'ils ont été achevés à Paris. - LAVALETTE (Emilie-Louise Beauharnais, comtesse DE), femme du précédent, vécut dans la retraite après la mort de son mari, et c'est sur les papiers réunis par elle que les Mémoires de celui-ci ont été publiés. Elle est morte en 1855. M. D-Y.

LAVALLE (DON JUAN), général argentin, un des chefs les plus illustres du parti unitaire (1), naquit le 16 octobre 1797. Dès l'âge de seize ans il entra au service, et se battit en 1814 et 1815 contre les hordes indisciplinées d'Artigas (2). Il était alors sous-lieutenant dans un régiment de grenadiers à cheval. Lavalle reçut bientôt l'ordre de rejoindre l'armée des Andes qui s'organisait à Mendoza, et se distingua sous les ordres du général San-Martin, son ancien colonel, aux batailles de Chacabuco (12 février 1817), et de Maipû (5 avril 1848). Il fit ensuite la campagne du Chili avec le général Balcarce. Au mois d'août 1820, Lavalle s'embarqua avec son régiment pour faire partie du corps envoyé par Buenos-Ayres, sous les ordres du général San-Martin, au secours des indépendants du Pérou. Le jeune officier, sorti avec honneur de plusieurs affaires, fut promu sargento mayor de son régiment (grade qui correspond à celui de chef d'escadron). Il excita l'admiration de l'armée libératrice par la bravoure dont il fit preuve aux

(1) De los unitarios, par opposition au parti de la federacion, représenté par le célèbre Rosas. Ces deux factions, mortellement ennemies, qui portent encore les noms de blanquillos et de colorados (blancs et rouges) ont couvert de sang et de ruines, pendant un quart de siècle, les provinces hispano-américaines du Rio de la Plata, constituées en républiques. Même aujourd'hui, après l'apaisement (provisoire peut-être) de ces luttes intestines, il serait difficile de definir exactement les causes de ces sanglantes discordes qui nous reportent au moyen âge.

(2) Artigas, chef de partisans, désola de ses brigandages qu'il couvrait du masque de la politique les provinces argentines, jusqu'à ce que vaincu lui-même par Ramirez, un de ses lieutenants (septembre 1820), il fut obligé de demander asile au docteur Francia, dictateur du Paraguay (voy. ARTIGAS et FRANCIA). C'est à tort que dans la notice consacrée au premier de ces personnages, on suppose qu'il y mourut en 1826. Le général Artigas vivait encore en 1847, dans les environs de l'Assomption, où l'auteur de cet article l'a visité plus d'une fois. Il y est mort vers 1850, presque centenaire et dans un dénûment absolu.

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affaires de Pinchincha et de Torata. Son colonel

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et d'une pension que lui fit notre représentant,

voulut tenter encore le sort des armes; mais,
poursuivi par des forces plus nombreuses et
mieux montées que les siennes, il est battu au
Quebracho, le 28 novembre, et complétement
défait, le 19 septembre suivant, dans les plai-
nes de Famalla, après une longue suite de
marches et de manoeuvres au milieu desquelles
il se montra plein de ressources. Il avait atteint
à grand'peine le chef-lieu de la province de Jujuy,
escorté d'une centaine de soldats restés fidèles
à sa fortune, lorsqu'il tomba sous les coups
d'un parti ennemi, dans la maison même où il
avait trouvé un refuge (9 octobre 1841). Ici, nous
ne saurions taire la conduite pleine de dévouement
de ses officiers, qui placent le corps de l'infor-
tuné général sur un cheval, et l'emportent à tra-
vers mille dangers, vers la Bolivie, pour le sous-
traire aux traitements indignes que lui réserve le
vainqueur. Mais la prompte décomposition du ca-
davre ne leur laisse pas le temps de remplir leur
pieuse intention. Alors, faut-il dire cette horrible
scène? cès fidèles compagnons s'arrêtent, déta-
chent les chairs, et fuient de nouveau en empor-
tant les os de leur chef qu'ils ensevelissent dans
l'église du village de Mojo, en Bolivie. Ce dénoue-
ment n'était pas de nature à satisfaire le sangui-
naire Oribe, qui écrivait au gouverneur de Cor.
dova: « J'ai fait faire des recherches actives sur le
« lieu où est enterré le cadavre, pour qu'on lui coupe
« la tête et qu'on me l'apporte (1). » Enfin, mieux
renseigné cette fois, le lieutenant de Rosas
réclama l'extradition des restes de Lavalle au
général Urdimena, commandant de la frontière
bolivienne, qui repoussa avec horreur cette de-
mande atroce, inqualifiable, à laquelle le lecteur
aura peine à croire.
A. D-M-Y.
LAVALLÉE (JOSEPH). Voyez VALLÉE.
LAVALLIÈRE. Voyez VALLIÈRE.

ayant été blessé à Moquehua, il fut mis à la têteet, désormais réduit à ses seules ressources, il du régiment; et alors, chargé de protéger la retraite de l'armée, il repoussa l'ennemi quarante fois en un jour et demi (1). — Revenu à Buenos-Ayres en 1823, Lavalle combattit contre le Brésil depuis 1826 jusqu'à la conclusion de la paix (1828). Sa brillante conduite à la bataille d'Ituzaingo, où il commandait une division de cavalerie, lui valut le grade de coronel mayor. Vers cette époque il parut sur la scène politique, en se mettant à la tête d'une révolution qui renversa le colonel Dorrego, gouverneur de Buenos-Ayres et chef du parti fédéral (1er décembre 1828). Le malheureux gouverneur, battu une seconde fois à Navarro, fut livré par trahison à Lavalle, qui le fit fusiller sur-le-champ. Vengeance odieuse, exécution inutile, qui devint dans la suite la cause ou le prétexte de cruelles représailles, L'histoire impartiale ajoatera, toutefois, que si le remords peut expier de semblables actions, le meurtrier a souvent gémi sur le sort de sa victime. Bientôt après, vaincu à son tour par Estanislado Lopez de Santa-Fé, Lavalle se retirait, après une capitulation, dans l'État oriental. - En 1838, la France ayant pris parti elle-même contre le gouverneur Rosas, et décrété le blocus de Buenos-Ayres, Lavalle reparaît à la tête de l'émigration argentine et devient général en chef des troupes de l'Uruguay unies à celles de Corrientes. Notre escadre appuie les opérations de cette armée, à laquelle elle fournit des vivres, des armes et des munitions, et qu'elle transporte sur la rive droite du Parana. Après plusieurs rencontres avec les forces ennemies, Lavalle parvint enfin à quelques lieues de Buenos-Ayres. Déjà l'avantgarde du plus implacable adversaire de Rosas voyait poindre à l'horizon les tours de la ville, objet de ses ardentes convoitises, lorsque tout à coup le général donna l'ordre de battre en retraite et de rétrograder vers Santa-Fé. On a vainement cherché l'explication d'une conduite qu'aucune circonstance ne paraissait justifier. De toutes les suppositions que ses partisans ont imaginées, la plus probable c'est la crainte d'être pris à revers par les ennemis qui s'avançaient de plusieurs directions. Quoi qu'il en soit, Lavalle a dû regretter amèrement cet ordre étrange et imprévu. Rosas, revenu de la vive alerte qu'il avait éprouvée, ne perdit pas un instant pour mettre à profit la victoire inespérée qu'on lui abandonnait. Il rassembla à la hâte des troupes nombreuses qu'il fit marcher contre Santa-F'obligation d'avoir publié les OEuvres du P. GaiFé, sous les ordres de son lieutenant Oribe. Sur ces entrefaites, Lavalle apprit la conclusion de la paix peu glorieuse que l'amiral Mackau venait de signer le 29 octobre 1840, au nom de la France, avec le gouverneur de Buenos-Ayres, dans la prévision, il faut le dire aussi, d'une guerre européenne. Il, rejeta l'offre d'un asile

(1) SARMIENTO, Civilisation et Barbarie, Paris, 1853, in-12.

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LAVARDE (JACQUE PHILIPPE DE), chanoine de St-Jacques-l'Hôpital, naquit à Paris le 14 août 1693, et mourut le 24 novembre 1760. Né avec des talents suffisants pour se faire une réputation dans les lettres, sa vivacité et son inconstance ne lui permirent jamais de les cultiver avec le soin et l'application nécessaires pour y obtenir de grands succès; il n'en fit qu'un amusement: de petites pièces de vers latins, des éloges en style lapidaire, imprimés dans les feuilles périodiques, étaient plus de son goût. On lui a cependant

chies, de l'Oratoire, qui contiennent les maximes sur le ministère de la chaire et les discours académiques, Paris, 1739, in-12 (voy. GAICHIÉS); il y joignit une préface raisonnée. On a encore de lui une Lettre critique et historique au P. Bougerel, sur la vie de Gassendi, Paris, 1737, in-12, et une

(1) British Packet (journal publié à Buenos-Ayres) du 6 novembre 1841.

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