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pas directement, et de par son seul prestige impérial, à imposer sa volonté, il ne dédaigne pas les voies détournées. L'empereur n'ignore ni la souplesse ni l'intrigue : pour obtenir sa marine, son port de Kiao-Tchao, son canal de l'Elbe au Weser, et tant d'autres choses plus ou moins populaires qui lui tenaient à cœur, il sut circonvenir tous les partis, à l'exception des social-démocrates non encore amorcés : les nationaux-libéraux, les agrariens, le centre catholique. Seulement, en homme soucieux de sa réputation d'inflexibilité, il ne préside pas en personne aux marchandages nécessaires. Il en charge son chancelier. Si le majordome échoue, il le casse aux gages et le remplace du jour au lendemain par quelque autre mannequin tenu en réserve. Ainsi en fut-il de l'obscur Caprivi, comme du coulant Hohenlohe.Ainsi il en sera du subtil de Bülow à son premier échec. Mieux encore que ces appréciations personnelles, les passages ci-dessous, extraits d'une douzaine de discours impériaux, donneront une idée de la façon dont Guillaume II conçoit son rôle :

« Quant à vos griefs, je les ferai examiner par mon gouvernement, et communication vous sera faite du résultat de cette enquête... Mais si vous troubliez l'ordre et la tranquiIlité publics; s'il était démontré que votre mouvement est en relation avec la social-démocratie, alors je ne pourrais plus examiner vos griefs avec ma royale bienveillance. Car pour moi tout socialdémocrate est un ennemi de l'Empire et de la patrie. Par conséquent, si je voyais des tendances social-démocrates se manifester dans votre mouvement, ou des velléités de résistance à l'autorité, j'agirais avec une sévérité implacable et j'emploierais contre vous toute la force dont je dispose. Et vous savez combien je suis puissant. » (1)

« Celui parmi vous qui jamais, en pleine mer, debout sur le pont d'un navire, avec, au-dessus de lui, le ciel étoilé de Dieu, rentra en lui-même, celuilà ne niera pas l'importance d'un voyage de ce genre. Je souhaite à nombre de mes compatriotes de passer par des heures semblables, où l'homme est à même de se rendre compte de ce à quoi il aspira et de ce qu'il obtint. C'est un excellent moyen de se guérir de la présomption, ce dont nous avons tous grandement besoin... Tous ceux qui voudront coopérer avec moi à accroître le bien-être de mon peuple, seront cordialement accueillis, quels qu'ils soient. Quant à ceux qui se mettront en travers de mon œuvre, je les écraserai. » (2)

« C'est ici que l'empereur Guillaume Ier proclama de nouveau la royauté par la grâce de Dieu. Cette royauté par la grâce de Dieu signifie que nous, les Hohenzollern, nous ne tenons la couronne que du Ciel seul, et que nous ne devons compte qu'au Ciel de la manière dont nous remplissons les devoirs qu'elle implique. Je suis un partisan fervent de cette doctrine et j'ai l'intention d'agir et de régner conformément. » (3)

(1) Réponse verbale de l'empereur à une délégation de mineurs du bassin houiller de la Ruhr (14 mai 1889).

(2) Discours prononcé au repas de gala des États provinciaux du Brandebourg (5 mars 1890).

(3) Discours prononcé à Kœnigsberg (16 mai 1890).

« L'ennemi n'est plus à l'extérieur, mais à l'intérieur. C'est la révolution qu'il s'agit de combattre. Elle ne peut être vaincue que par les principes du christianisme... Vous ne pouvez pas être de bons soldats, si vous n'êtes pas de bons chrétiens. Aussi bien, après m'avoir juré fidélité, à moi, votre maître sur la terre faites-le même serment au Sauveur,votre maître dans le ciel.» (1)

« Le soldat et l'armée, et non pas des majorités et des révolutions parlementaires, ont forgé l'empire allemand. J'ai mis ma confiance dans l'armée. Nous vivons à une époque mouvementée, et de graves événements nous attendent peut-être prochainement. C'est en vue de ces éventualités que je rappelle ici les paroles que feu mon grand-père, de bienheureuse mémoire, adressa au corps des officiers de Coblentz : « Voilà les messieurs en qui j'ai mis ma confiance ! » (2)

« Vous n'aurez, dorénavant, qu'un unique ennemi : mon ennemi. Et si jamais— ce qu'à Dieu ne plaise! — j'étais obligé de vous ordonner de faire feu sur vos familles, fût-ce sur vos propres frères et sœurs, sur vos père et mère, alors rappelez-vous votre serment. » (3)

« Il me faut des soldats chrétiens qui disent leur « Notre Père »... Un soldat ne doit pas avoir de volonté à lui. A vous tous, il ne faut qu'une volonté : ma volonté. Vous tous n'avez à observer qu'une loi : ma loi. » (4)

« Des nobles prussiens, faire de l'opposition à leur Roi ? Mais ce serait de la folie ! Ma porte est toujours ouverte à tous mes sujets, et je les écouterai avec bienveillance... C'est à vous, messieurs, que je m'adresse, en criant : Debout ! Aux armes ! Pour la religion, pour la morale et pour l'ordre, contre les partis subversifs ! De même que le lierre se serre contre le tronc noueux du chêne, qu'il l'orne de ses branches et le protège quand la tempête souffle dans sa cîme, de même la noblesse prussienne forme un rempart autour de ma Maison... En avant donc avec Dieu, et infâme celui qui abandonne son Roi ! » (5)

« Au milieu de cette grande et noble allégresse, une note discordante se fait entendre. Une tourbe d'individus, indignes de porter le nom d'Allemands, osent insulter la nation et fouler aux pieds la mémoire sacrée et universellement vénérée de feu notre bienheureux empereur.Puisse la nation tout entière trouver la force de repousser ces attaques inouïes. Et si elle ne le faisait pas, eh bien,c'est à vous (les régiments de la garde) que je ferais alors appel pour vous opposer à cette bande de traîtres, pour nous débarrasser de semblables éléments. » (6)

(1) Discours adressé aux recrues, à Potsdam (20 novembre 1890).

(2) Discours prononcé à une fête militaire (18 avril 1894).

(3) Discours adressé aux recrues, à Potsdam (23 novembre1891).

(4) Discours aux recrues (16 novembre 1893).

(5) Discours prononcé au dîner de gala de la noblesse prussienne, à Kœnigsberg (6 septembre 1894).

(6) Discours prononcé au cours de la fête commémorative de la bataille de Sedan (2 septembre 1895).

« Ce parti qui ose s'attaquer aux bases mêmes de l'État, qui se révolte contre la religion et pour qui la personne du Maître Suprême n'est pas même sacrée, ce parti doit être vaincu. Je me réjouirai de sentir dans ma main la main de tout autre homme, qu'il soit ouvrier, prince ou seigneur — pourvu qu'il m'aide dans cette lutte. Alors nous travaillerons ensemble pour débarrasser notre pays de cette maladie qui non seulement contamine profondément notre peuple, mais encore la vie familiale, et qui essaie d'ébranler ce que nous autres, Allemands, considérons comme la chose la plus sacrée : la position de la femme. » (1)

« La protection du travail national et de toutes les classes productrices ; la constitution d'une vigoureuse classe moyenne ; l'écrasement impitoyable de toute tentative de révolte, et l'application des peines les plus sévères à ceux qui voudraient empêcher les autres de travailler... Voilà mon programme. » (2)

« Une loi, en vertu de laquelle tout individu, quel qu'il soit et d'où qu'il vienne, qui voudrait empêcher un ouvrier allemand, désireux de travailler, d'user de son droit, ou qui inciterait d'autres ouvriers à se mettre en grève, pourra être puni de réclusion, sera élaborée sous peu, et soumise, avant la fin de l'année, à l'approbation du parlement. Cette peine (la réclusion), je l'avais promise, et j'espère que le peuple, par l'organe de sa représentation, m'aidera à protéger, autant que possible, notre industrie nationale » (3)

Depuis son avènement — le 15 juin 1888 — Guillaume II n'a pas prononcé moins de neuf cents discours publics (soit, en moyenne, un tous les cinq jours) qui, pour avoir été en majeure partie des discours d'après-dîner, n'en furent que plus violents. Comme, au surplus, les trois quarts des harangues impériales ne sont pas préalablement communiqués aux ministres responsables, conseillers constitutionnels de la couronne, on voit le parti qu'une critique indépendante en peut tirer. Aussi bien les hardis et spirituels imagiers de Simplicissimus ne sont-ils jamais à court de textes... Pas une attitude, pas un mot ailé de l'empereur n'échappent à leur vigilance. Et si, pour plus d'une raison, le nombre des dessins où Guillaume II figure en personne est limité, l'impérial rhéteur n'en est pas moins le fournisseur de légendes le plus achalandé du journal. Celle, parmi toutes ces illustrations, qui le plus irrita l'empereur, ce fut une composition de Th.-Th. Heine, parue dans le n° 31 de la 3me année du journal. C'était à la veille de la promenade de Guillaume II en Terre Sainte, excursion annoncée et organisée avec ce cabotinage pompeux dont

(1) Discours prononcé au dîner de gala des États provinciaux du Brandebourg (26 février 1897).

(2) Discours prononcé à Bielefeld (17 juin 1897).

(3) Discours prononcé à Oeynhausen (6 septembre 1898).

» l'empereur-voyageur », le Reise-Kaiser comme disent les Allemands, détient le secret. Godefroy de Bouillon et Frédéric Barberousse s'entretiennent du voyage projeté. Barberousse contemple en ricanant un casque à pointe qu'il tient à la main, attitude qui fait dire à Godefroy de Bouillon :

Dessin de Th.-Th. lIeine

- Ne ris donc pas si stupidement, Barberousse ! Nos croisades non plus n'avaient aucun but, au fond.

Cette boutade valut à Simplicissimus une saisie, au dessinateur six mois de forteresse, et à l'éditeur du journal, M. Albert Langen, des poursuites dont il préféra ne pas affronter la sanction.

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L'image intitulée : Chez la Voyante, comporte une brève élucida

tion. L t uegrer en" d'éclater entre l'Espagne et l'Amérique. La pythonisse,

consultée sur l'issue probable de la lutte, dit :

Dessin de Th.-Th. Heine

Je vois à l'occident... deux ennemis.... qui luttent... avec acharnement.... dans une mer de sang... J'ignore encore... lequel des deux... ceindra la couronne de laurier... mais mon regard... qui perce les voiles de l'avenir... voit nettement que... quel que soit le vainqueur... il recevra... un télégramme de félicitations... de Berlin.

C'est une allusion à la retentissante dépêche adressée par Guillaume II

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