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naux social-démocrates en tête, semblent rédigés par des maîtres d'école, dont le souci apparent est de faire la morale à leurs lecteurs plutôt que d'objectivement les renseigner ou les distraire.

Les feuilles prétendûment satiriques sont aussi peu spirituelles que leurs confrères sérieux.

Or, la règle, en Allemagne comme ailleurs, est confirmée par l'exception, — en l'espèce, le journal satirique illustré Simplicissimus, publié à Munich.

Fondé il y a six ans, le Simplicissimus — qui emprunta son titre au célèbre roman de Grimmelshausen : « L'Aventureux Simplicissimus » (Der abenteuerliche Simplicissimus) se distingua aussitôt par la finesse de son humour et l'allure hautaine de son ironie. D'une inaltérable bonne humeur, ses charges sont exemptes de toute acrimonie. Il ignore la grossière invective, de même que le bas sous-entendu pornographique. Acerbe, le sarcasme de Simplicissimus ne cesse jamais d'être élégant : que Thomas Theodor Heine déchiquette « la famille » ; que Bruno Paul mette les gros pieds sacrilèges de ses bonshommes dans les plats de respect les plus religieusement préparés ; que Rudolf Wilke et Eduard Thœny fustigent la niaiserie prétentieuse de la galonnaille et l'épaisse ineptie des jeunesses universitaires , toujours Simplicissimus garde sa haute tenue. Par toutes ces qualités le journal occupe actuellement la première place parmi les publications analogues du monde entier. Rebelle, Simplicissimus est mieux que révolutionnaire. Il est irrespectueux. Or, dans les pays semi-féodaux comme l'Allemagne, où tout l'édifice social est basé sur le respect, l'irrévérence est autrement redoutable que le révolutionnarisme-de-parti, parfaitement compatible avec l'esprit de vénération. Ce révolutionnarisme est un métier, l'irrespect un état d'âme. L'un s'amadoue sous l'influence des concessions habiles. L'autre est irréconciliable. L'irrespect ne saurait désarmer, où telles « Voix de rogomme du Peuple » mettent une sourdine à leurs déclamations furibondes dès la moindre satisfaction donnée aux vanités puériles des chefs du parti. D'autre part, les potentats quasi-absolus furent toujours plus sensibles aux coups d'épingle du satiriste qu'aux coups de gueule des démagogues (1). - - !

(1) Rien ne saurait consacrer mieux le succès du journal, ni plus catégoriquement dire la crainte qu'il inspire en hauts lieux, que la démarche, infructueuse d'ailleurs, faite, il y a quelques semaines, par le gouvernement bavarois auprès de M. Bruno Paul, le plus virulent en même temps que le plus original des illustrateurs de Simplicissimus Une place de professeur à l'Académie des beaux-arts de Munich étant vacante, le gouvernement fit offrir à l'artiste ce lucratif et honorable poste, à condition qu'il cessât toutes relations avec la redoutable feuille satirique.

L'apparition de Simplicissimus marqua une date dans l'histoire de la presse satirique. Sauf quelques rares et peu passionnantes exceptions, les journaux satiriques allemands sont des organes de parti : libéraux, catholiques, progressistes ou social-démocrates, et comme tels — l'esprit politique étant incompatible avec l'esprit sans épithète — d'assez piètre aloi. La plus ancienne publication de ce genre, le demi-séculaire Kladderadatsch, est pour l'Allemagne ce que son contemporain Punch est pour les Anglais : une institution nationale. Constatons, en passant, que Punch est de beaucoup supérieur, sous tous les rapports, à son congénère berlinois. - Le Kladderadatsch mérite qu'on s'y arrête un instant, sinon pour son allure actuelle, du moins à cause de son passé. Fondé en 1848-son premier numéro parut le 7 mai de cette année — le Kladderadatsch (dont le titre, une onomatopée, signifie : le bruit de quelque chose qui se brise avec fracas) se caractérisa, à son début, par sa violence révolutionnaire. D'un républicanisme ultra-rouge, le journal avait pour devise : « Notre Ciel, c'est la terre délivrée ; notre Dieu, c'est l'avenir, en dépit de toutes les inquisitions des Manteuffel et des Brandenburg. » Ce fut l'âge héroïque du Kladderadatsch, l'époque du Parlement de Francfort et du « Comité des Cinquante » (Fünftiger Ausschuss). Ce fut l'époque où Johann Jacoby, membre dudit Comité, se présenta, à là tête d'une députation, à Sans-Souci, pour protester auprès du roi Frédéric Guillaume III contre la nomination du ministère réactionnaire Brandenburg. Comme le roi refusait d'écouter la députation, admise en sa présence, Jacoby lui cria : « C'est bien là le malheur des rois qu'ils ne veulent pas entendre la vérité ! » (Das ist eben das Unglück der Kœnige, dass sie die Wahrheit nicht hœren wollen !) Cette apostrophe, la plus audacieuse peut-être qui fut jamais adressée à un potentat en exercice, valut à Jacoby des persécutions sans fin. Par contre, le Kladderadatsch y applaudit avec frénésie. Mais plus vite encore que les années, la « sagesse » vint au Kladderadatsch. L'Allemagne une fois en marche vers son unification, le journal ci-devant républicain, révolutionnaire et cosmopolite, devient monarchiste et chauvin. Il préconise les guerres contre le Danemark et l'Autriche, réclame l'annexion des duchés (Schleswig-Holstein), et soutient de toutes ses forces la politique d'agression et d'agglomération de la Prusse. L'évolution du Kladderadatsch est, en un mot, l'histoire de tels rouges de 1848, barricadiers égalitaires, dont feu M. de Miquel fut le type le plus caractérisé. Gavé d'honneurs par les Hohenzollern — comme le fut Crispi par les Savoie — M. de Miquel devint le très loyal ministre et parfait réactionnaire que l'on sait, rétrograde d'autant plus qu'il avait à se faire pardonner sa rébellion d'antan. Anti-clérical et partisan du « Kulturkampf », le Kladderadatsch manifeste de nouveau quelques velléités d'opposition quand, en 18781879, Bismarck fait mine de vouloir se rapprocher de Rome. Vers la même époque, les lois d'exception contre les socialistes — élaborées à la suite des attentats de Hœdel et de Nobiling — font l'objet d'une légère critique de la part du journal. Le Kladderadatsch envisage les lois en question au point de vue des inconvénients que, maniées par un Bismarck, elles pourraient avoir pour le parti national-libéral dont il est l'organe.

« La flêche est dirigée contre les social-démocrates : mais quoi ! si elle dépassait le but ? » — dit la légende d'un dessin, où l'archer Bismarck se prépare à tirer sur un groupe de socialistes derrière lesquels on aperçoit quelques nationaux-libéraux effarés.

Ce sera, désormais, le souci unique des émeutiers assagis du Kladderadatsch. C'est, d'ailleurs, la préoccupation constante de tous les partis politiques qui se succèdent dans les antichambres du Pouvoir. Hérétiques d'hier, tolérés aujourd'hui, les hommes de parti — sous couleur de libéralisme et de tolérance — s'inquiètent des armes que les politiciens en place forgent contre ceux qu'eux-mêmes persécuteront demain... « La flèche est dirigée contre les... anarchistes. Parfait ! Mais quoi ! si, dépassant le but, elle nous atteignait, nous autres social-démocrates ? »

Ce qui fait la supériorité essentielle de Simplicissimus c'est, précisément, qu'il n'est l'organe d'aucun parti. D'une absolue indépendance, le journal se gausse aussi bien des ridicules inhérents aux partis et aux hommes d'extrême-gauche, que de l'outrancière sottise de « la haute ». La tonitruante rhétorique des démagogues est par lui persiflée avec autant d'entrain que la phraséologie boursouflée du Kaiser. Mais son dédain du cabotinage plébocratique n'implique pas l'indifférence pour les misères du peuple. Bien au contraire : sa sympathie fraternelle pour ceux que la vie écrase et que toutes les puissances sociales coopèrent à maintenir dans l'esclavage, est d'autant plus belle qu'elle est désintéressée — à l'encontre des sentiments de commisération affichés par les journaux de parti, pêcheurs d'âmes moins que de suffrages.

Les très précises et très généreuses aspirations de Simplicissimus s'affirment dans ces quelques mots de son programme : « Combattre, sous une forme satirique et artistique, par l'image et par la plume, tous les déserdres (Misstaende) sociaux, sans ménagements d'aucune SOrte. »

Pour ceux qu'écoeuraient les innombrables « Witzblaetter », les « journaux à plaisanteries » — dont le titre générique seul déjà dit l'ineptie — et pour qui, d'autre part, les allusions politiques très « gros sel » de l' Ulk et du Wahren Jakob ne constituaient pas la manifestation idéale de l'esprit de fronde, la nouvelle publication venait donc combler une lacune, que n'avait pas comblée Jugend, journal d'art plutôt que de combat. Car c'était bien au combat qu'allait Simplicissimus.

Les deux premières années du journal, exception faite pour les spirituelles « Scènes de la vie de famille » de Thomas Theodor Heine — inférieures toutefois aux dessins plus récents de ce très personnel artiste — ainsi que pour quelques vigoureuses planches de Bruno Paul, et Eduard Thœny, n'offraient, au point de vue iconographique, qu'un intérêt mitigé. Peu heureuse imitation, tout d'abord, du Gil Blas illustré — du Gil Blas première manière — Simplicissimus, malgré la collaboration de Steinlen, de Willette, de Chéret et de Forain... peut-être bien à cause même de cette collaboration, ne plut guère au public auquel il était destiné. On le décria comme une publication « parisienne », c'està-dire immorale, et à tendances socialistes. Et il fallut de longs mois pour réconcilier les Allemands avec le fond et la forme du nouveau périodique. # Quelques confiscations, des poursuites et des condamnations pour « grosse inconvenance » (grober Unfug), immoralité, blasphème et crime de lèse-majesté, vinrent à point stimuler l'ardeur combative de Simplicissimus. On vit alors ce qui depuis « l'année de révolution », c'est-à-dire depuis 1848, ne s'était plus vu en Allemagne : un journal, qui n'était ni anarchiste ni socialiste, s'attaquer directement au monarque, critiquer ses actes et ses paroles, ridiculiser sa personne sacro-sainte. Et la police a beau sévir, la magistrature fonctionner, les saisies se multiplier, rien n'abat la verve de Simplicissimus, qui à chaque nouvelle condamnation riposte par quelque nouvelle irrévérence, plus audacieuse que les précédentes. A ce duel assiste, silencieuse encore, mais déjà amusée, la soumise Allemagne, patrie du respect, où l'on qualifie couramment l'autorité de : hohe Obrigkeit (l'Autorité exaltée), et la police de : lœbliche Polizei (la louable Police). Un large rire saluera dorénavant chaque charge contre l'empereur, l'irritable Imperator qui, pour puissant qu'il soit, ne peut rien contre les terribles satiristes d'un petit journal hebdomadaire. Le charme est rompu et la brèche ouverte par où s'évanouira la séculaire docilité.

Le règne de Guillaume II est envisagé par Simplicissimus comme une sorte de « barnumat », où l'impresario, astucieux metteur en scène, se réserve tous les premiers rôles. Et plus nombreuses sont les incarnations successives — ou simultanées — de l'empereur : peintre, musicien, constructeur de navires, pédagogue, sociologue, architecte, général, amiral, moraliste ou orateur, plus Simplicissimus multiplie et diversifie ses persiflages.

Dessin de Th.-Th. Hcine.

— La populace ne se doute pas même combien il est pénible de gouverner. Tous les jours la même préoccupation : Vais-je peindre aujourd'hui, ou bien composer de la musique, ou bien construire un navire, ou bien faire un sermon, ou bien résoudre la question sociale ?

Pour bien comprendre cette campagne personnelle de Simplicissimus — pas entièrement exempte, peut-être, d'un certain particularisme bavarois — un croquis du caractère de Guillaume II est indispensable. Autoritaire, agressifet ombrageux, absolument convaincu de l'essence divine de sa mission, la menace perpétuellement sur les lèvres et la main toujours à la garde de son épée, l'empereur Guillaume n'admet ni défense ni réplique chez ceux qu'il défie et insulte. S'il lui plaît de qualifier de « tourbe d'individus, indignes de porter le nom d'Allemands », une notable fraction de ses sujets, de les dénoncer à la vindicte de son armée, de les inviter à « secouer de leurs pieds la poussière allemande » et à passer la frontière..., il ne leur permet pas, en riposte, le moindre murmure. Sic volo, sic jubeo! Ainsi je le veux, ainsi je l'ordonne ! Voilà, en quatre mots, le très peu compliqué programme gouvernemental de Guillaume Il, qu'en toute occasion il souligne. Il est vrai que, lorsqu'il ne parvient

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