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Ce fait précis, dernier coup de pioche sur son château d'amour, elle se leva pour aller le rechercher, un matin que la bonne était allée aux provisions. Enveloppée d'une couverture, elle se traîna jusqu'à la cuisine où elle découvrit une terrine de foie gras profondément entamée, une bouteille de Frontignan, de l'eau-de-vie et deux verres encore humides. Devant la table, deux chaises rapprochées, sur la table, une seule assiette, salie.

· Rentrée dans son lit, la vieille fille s'efforça de rassembler ses idées. Sa récente découverte l'avait rendue stupide, comme étonnée. Elle demeurait navrée par l'évidence, au point que ses esprits gisaient épars. De tout le mirage qui l'avait ravie, ces seuls détails ignobles subsistaient : deux chaises voisines et la même assiette.

Cette table de cuisine lui emplissait la vue : elle en apercevait les moindres accidents et reconstituait par chacun d'eux la scène de goinfrerie lascive où, sans doute, son amoureuse crédulité avait excité leurs rires à bouche pleine.

Evidemment, les deux compères travaillaient ensemble à capter son héritage. Par là s'expliquaient le dévouement de la domestique et la tendresse de l'ami. -

Certes, elle les chasserait tous deux ! Soulevée par la force des imprécations qui bouillonnaient en elle, elle se dressa à demi sur son lit défait. Maigre, les yeux étincelants, les mèches gris verdâtre de ses cheveux tordues autour de son front, éclairée en rouge par la flambée des bûches, elle semblait une Erinnye.

Mlle Narval rentrait.

— Faites venir le notaire ! commanda-t-elle. .

Et, comme la domestique hésitait, elle ajouta :

— Et aussi l'abbé Rouleau !

Et quand tout le monde fut réuni :

— Monsieur le notaire, écrivez : Je lègue tout mon bien à l'hospice.

· Elle tomba sur son lit, sans souffle, comme morte. Quand elle se réveilla, seule dans sa chambre, elle vit son oreiller, ses draps roidis par le sang. La colère, la douleur avaient, pendant sa faiblesse, rouvert les sources rouges de sa poitrine.

A la joie calme qui la submergeait, elle sentit à n'en pas douter que tout allait prendre fin, et, presque souriante, elle ferma les yeux pour mourrir.

V

Adèle venait d'entrer en agonie. Sous la garde d'une voisine ennuyée. elle gisait, pareille à ces formes maigres des primitives xylographies.

Un ciel bouleversé de novembre versait par instants une lumière diffuse et éblouissante. ·.

Autour de son lit, invisibles aux assistants, les démons allaient et venaient. L'un, coiffé d'ailes de chauve-souris, le nez couvert de pus

tules, la lèvre pendant plus bas que le menton, les vertèbres de l'échine saillantes et rondes comme une dégringolade de pommes et finissant en une queue robuste et pointue : l'autre vêtu d'un poil abondant, la tête

en hure de porc avec des oreilles d'épagneul, le nombril enrichi d'un

oeil goguenard; celui-ci. les dents saillantes livrant passage à une copieuse et visqueuse langue, le front cornu et les mamelles ballantes et gercées; cet autre sous l'apparence d'un oiseau à gros bec, paré d'oreilles de veau et les yeux comme des girandoles. Ils se démenaient autour du lit et leurs pieds griffus éraflant les planches faisaient un petit bruit strident que percevait seule la mourante. A son chevet se tenaient Dieu le Père le Christ et la Vierge priant sous ses voiles. De leur bouche s'échappaient des banderoles portant ces mots : Sis firma in fide, « Sois ferme en ta foi », mais leurs visages étaient empreints de tristesse. Triste aussi était l'ange gardien, debout à la droite du lit. Et l'âme d'Adèle cria de détresse : Miserere mei, Domine ! Les trois augustes figures se penchèrent, faisant reculer la cohorte des démons. Mais sans doute une pensée mauvaise rampa de nouveau dans l'esprit vacillant de la mourante, car les Maudits ricanèrent, leurs griffes égratignèrent encore les ais du lit, et l'un d'eux tendait à la vieille fille une couronne immonde, tandis que sur une banderole jaillissant de ses lèvres se lisait en lettres de feu : Perversa es ! Fornica visti ! « Tu t'es pervertie ! » Adèle était inclinée sur son âme ainsi qu'audessus d'un puits ténébreux. Ces mots : Perversa es ! tombèrent comme un rayon de soleil sur l'eau noire. Elle vit son âme nue et transparente. Elle comprit que son ange et l'Autre avaient soulevé les plus secrets replis de sa conscience et découvert, répugnant insecte de nuit, l'amour que depuis longtemps elle couvait de toute sa chaleur. Et les souvenirs l'assiégèrent, malgré son épouvante et ses efforts pour prier, pour prier seulement. Elle mâchonnait les Psaumes de la pénitence et goûtait à nouveau, étrangement intenses, les blandices charnelles du confessionnal, l'angoisse délicieuse et sacrilège qui faisait chavirer son cœur quand l'haleine du prêtre frôlait ses joues, cependant qu'elle lui avouait ses plus intimes tares, avec la sensation abominable, éperdument audacieuse de lever devant lui ses jupes, toutes ses jupes.. « Putruerunt et corruptae sunt cicatrices meae : a facie insipientiae /) ?(24o. )) « La pourriture et la corruption sont dans mes cicatrices, à cause de ma folie. » Dans ce combat au bord des éternelles ténèbres, elle vit défiler les ligures de ses songes, des groupes monstrueux de cauchemar, d'autant plus compliqués et obscènes que son ignorance amoureuse était plus grande...

« Quoniam lumbi mei impleti sunt illusionibus; et non est sanitas in carne mea. » « Mes reins sont remplis de mensonges; il n'est plus rien de sain dans ma chair. » Dans le confessionnal, cent fois elle avait été sur le point de crier en termes crus sa passion au prêtre, de la lui lancer comme un vitriol à travers la petite plaque de zinc perforée. Cette plaque, brunie par les doigts et les haleines! Toute sa pureté, toute sa force, tout son orgueil, avaient fui par là, comme une tisane à travers une passoire. « Domine, ante te omne desiderium meum, et gemitus meus a te non est absconditus. » « Seigneur, vous connaissez tout mon désir, et mon gémissement ne vous est point caché. » Par une épouvantable équivoque, c'est son désir coupable que les paroles sacrées ressuscitaient en elles. Désir uniquement charnel, sans aucun besoin de tendresse ou d'abandon qui l'excusât, bête de luxure vivace, impérieuse, dont son être tout entier n'était plus que la litière. « Et qui juxta me erant de longe steterunt et vim faciebant qui quaerebant animam meam. » « Ceux qui étaient auprès de moi s'en sont éloignés : et ceux qui cherchaient mon âme me faisaient violence. » Une cloche sonna l'Angelus. Les nuages poussés par le vent passaient comme des fumées sinistres dans l'incendie du soleil couchant. La vieille femme assise auprès de la moribonde s'était endormie sur son chapelet. Et dans le crépuscule, la sarabande des démons tourbillonnait, plus ardente à mesure qu'approchait l'heure suprême. La nuit s'abaissait comme la pierre d'une tombe. Adèle sursauta dans ses draps froissés et baignés des sueurs ultimes. Elle vit la face sévère du Christ à son chevet et lut sur son visage ce reproche : « Tu as donné ton bien aux laïcs. » Ce dernier poignard dans son cœur fit enfin jaillir le sang du repentir qu'elle versait pour le ciel, rachat de tel sang plus précieux. L'Enfer fléchit à ce coup. De sa gorge que le râle étranglait, elle voulut crier pour abolir l'impiété de ses volontés dernières. Son âme s'enfuit dans cet effort.

RICHARD CANTINELLI

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Beethoven "

Examinons maintenant d'où Beethoven a tiré sa force ou plutôt, puisque le secret du don naturel doit demeurer voilé pour nous et qu'il nous faut admettre, sans examen, l'existence de cette force d'après ses effets, cherchons à nous expliquer par quelle particularité de son caractère personnel et sous quelles impulsions morales, le grand musicien a pu arriver à concentrer ses forces sur cette œuvre unique, formidable, qui constitue son fait artistique. Nous avons vu qu'il fallait écarter la supposition d'une connaissance raisonnée qui aurait guidé le développement de ses instincts artistiques. Par contre, nous aurons à nous attacher à la force virile de son caractère, dont nous avons déjà vu, en passant, l'influence sur l'épanouissement de son génie intérieur. .

Tout de suite, nous avons mis en comparaison Beethoven avec Haydn et Mozart. Si maintenant nous considérons les tendances de leurs existences extérieures, une transition s'établit de Haydn à Beethoven, en passant par Mozart. Haydn fut et resta un serviteur princier qui, en sa qualité de musicien, eut le soin d'amuser son maître fastueux. Des interruptions temporaires, comme ses voyages à Londres, modifièrent très peu le caractère de son art, car, là encore, il ne fut que le musicien recommandé à des seigneurs considérables et payé par eux. Soumis et dévot, il conserva, jusque dans un âge avancé, la paix d'une âme bienveillante et sereine ; seuls, ses yeux qui nous regardent du fond de son portrait sont emplis d'une douce mélancolie. La vie de Mozart, au contraire, fut un combat incessant pour s'assurer l'existence paisible ; or, elle devait lui rester particulièrement difficile. Enfant, choyé par la moitié de l'Europe, jeune homme, il trouve empêchée, jusqu'à la plus odieuse oppression, toute satisfaction de ses inclinations, puis, ayant à peine atteint l'âge d'homme, il se consume prématurément.Tout d'abord, le service de musicien chez un prince lui fut insupportable : il cherche alors à vivre de l'approbation du public; il donne des concerts, et ses gains fugitifs sont consacrés aux plaisirs. Si le prince de Haydn demandait constamment un nouveau divertissement, Mozart devait au jour le jour trouver quelque chose de nouveau pour amuser le public : rapidité dans la conception et l'exécution, suivant la routine appropriée, voilà le trait caractéristique de ses œuvres. C'est seulement vieillard que Haydn écrivit ses véritables œuvres maîtresses, lorsqu'il jouissait d'une tranquillité assurée par sa gloire extérieure. Mais jamais Mozart n'y parvint : ses plus belles œuvres ont été conçues entre l'exaltation d'un moment et l'angoisse du moment suivant. Aussi finit-il par convoiter un riche emploi auprès d'un prince, espérant par là avoir une existence

(1) Voir La revue blanche du 15 août 1901.

, plus favorable à sa production artistique. Ce que son empereur lui refuse, un roi de Prusse le lui offre : il reste fidèle à son empereur et meurt dans la misère Si Beethoven avait eu recours à la froide raison pour le choix de son genre d'existence, elle n'aurait pu, par rapport à ses deux grands précurseurs, le conduire plus sûrement que ne le fit la naïve expression de son caractère imné. Il est étonnant de voir combien en lui tout fut déterminé par le puissant instinct de nature. Cet instinct parle ici très nettement dans l'horreur qu'il manifestait pour un genre d'existence comme celui de Haydn. Un regard sur le jeune Beethoven suffisait pour ôter à quelque prince que ce fût la pensée de faire de lui son maître de chapelle. Les traits de son caractère, qui le préservèrent d'un destin semblable à celui de Mozart, affirment plus remarquablement encore son individualité. Comme lui, absolument sans fortune, jeté dans un monde où l'on ne paye que l'utilité, où le beau n'est payé que s'il flatte la jouissance, mais où le sublime doit demeurer absolument sans écho, Beethoven vit aussitôt qu'il lui était interdit d'acquérir, par la beauté, la faveur du monde. Que la beauté et la noblesse dussent se valoir à ses yeux. c'est ce qu'exprimait aussitôt sa physionomie avec une admirable force. Le monde de la forme avait jusqu'à lui bien peu d'accès. Son regard d'une acuité presque étrange ne voyait rien dans le monde extérieur qu'importunités dérangeant son monde intérieur, et son unique rapport · avec ce monde fut d'écarter ces importunités. Aussi la contraction devient la caractéristique de ce visage. Le rictus du défi contracte ce nez, tord cette bouche qui ne se détend point pour le sourire, mais seulement pour le rire énorme. Si ce fut un axiome physiologique qu'un grand cerveau doit être enfermé dans une enveloppe osseuse, mince et délicate, comme pour faciliter une reconnaissance immédiate des choses lhors de nous, on observe ici le contraire, car l'examen qui a été fait. il y a quelques années, de la dépouille mortelle de Beethoven montra que le crâne était d'une épaisseur et d'une solidité tout à fait inusitées, en harmonie avec une charpente osseuse d'une dureté extraordinaire. Ainsi la nature abrita en lui un cerveau d'une délicatesse excessive, afin qu'il ne pût voir qu'à l'intérieur et qu'il pût exercer sa contemplation interne en toute quiétude. · Ce que cette force terrible enfermait et conservait était un monde d'une si lumineuse délicatesse que, livrée sans défense au rude contact du monde extérieur, elle se fût dissoute et évaporée — comme le délicat génie de lumière et d'amour de Mozart. · Maintenant, se dira-t-on, comment un tel être, d'une aussi pesante enveloppe, pouvait-il regarder dans le monde ? — Certainement, chez un tel homme. les émotions intérieures de la volonté ne déterminèrent jamais, ou seulement d'une manière indistincte, sa conception du monde extérieur : elles étaient trop violentes et en même temps trop délicates pour pouvoir s'attacher aux apparences que son regard effleurait avec une hâte inquiète, et, enfin, avec cette défiance de l'éternel insatisfait.

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