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comme une lépreuse ou une excommuniée, priant, non avec des prières
écrites que les lèvres prononcent à l'insu du cœur, mais avec la voix
même de sa douleur incurable et de sa peur sans limites...
Une ombre envahit soudain le banc contre lequel elle s'était écroulée.
Elle tourna son visage lamentable, fripé, barbouillé de larmes qui lui-
saient encore au creux des rides.
— Comment, vous ici, mademoiselle ? Que vous est-il arrivé ?
C'était l'abbé Rouleau qui, sa messe dite, se promenait autour de
l'église. Il la prit par les mains et la fit asseoir près de lui sur le banc.
— Voyons, mademoiselle, parlez, qu'y a-t-il?
, Elle retira ses mains que l'abbé tapotait doucement et demeura
tremblante, interdite, les lèvres serrées, les yeux obstinément fixés
vers le sol. De courtes mêches de cheveux s'échappaient de son chapeau
en capote, ses yeux brillaient, entourés d'un cercle rouge, et sous son
nez où tremblait une goutte brillante les poils de sa moustache, agglu-
tinés par les larmes, dessinaient des virgules noires.
— Je ne vous ai point vue à la messe. Vous étiez déjà sans doute à
cette place, dit l'abbé; et, tout en parlant, par une bienveillance machi-
nale, il chercha encore les mains d'Adèle. Mais celle-ci, reculant
jusqu'à l'angle extrême du banc :
— Laissez-moi, monsieur le curé.
Elle jeta un regard bref sur l'abbé et fixa de nouveau ses yeux vers la
terre. Et comme Rouleau insistait, la pressait de questions, pressen-
tant un mystère que la confession n'avait pu lui dévoiler encore, tout à
coup Adèle bondit comme une chèvre et s'enfuit en courant vers sa
IIlaISOIl .

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Chez elle, la porte fermée à clef, Adèle se trouva en face de toute une

journée de tentations certaines, de toute une journée à passer en bataille
avec son péché renaissant et multiforme.
Ses mains gardaient encore l'impression des mains de l'abbé, molles
et tièdes; un instant, ses jambes avaient frôlé la robe noire; elle revoyait
le visage plein d'ombre penché sur le sien, elle entendait cette voix qui
descendait en elle comme une onde de délices empoisonnées. Et le rêve
se rebâtit en elle d'une union discrète et profonde, obtenue, qu'importe !
au prix du salut éternel de deux âmes pour elle également précieuses,
à jamais scellées l'une à l'autre au feu de l'enfer, mais pour quel
paradis immédiat !
S'aventurant plus loin, sa pensée, devenue en quelque sorte plus
brave vis-à-vis du mal par tout le mal déjà conçu, elle descendit jusqu'à
ces images charnelles, à ces visions précises et presque tangibles qui
la soulevaient toute et la ravissaient en extase. Ah! cette extase, qu'elle
ne pouvait plus obtenir par la prière, comme elle l'atteignait rapide-

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ment, à l'autre pôle de sa nature ! Comme le démon la lui procurait, copieuse, intense, au point qu'elle y trouvait la consolation et même une trêve à sa souffrance ! Mais, sitôt le mirage dissipé, comme la réalité reparaissait, plus formidable encore ! Comme elle tonnait, la voix de Dieu !

Nul refuge ne pouvait la soustraire à la tentation. Inhabile aux travaux domestiques, elle ne savait que lire, prier et méditer. Sa maison était à ses yeux plus déserte et plus monotone que la plus affreuse Thébaïde. C'était la cellule d'une recluse, moins la distraction des offices et des ouvrages du couvent,

La peur de la mort et du diable qui s'agrippa si fort au ventre et à la nuque des moines du moyen âge était du moins combattue par la pratique passionnée de deux autres niaiseries également absorbantes : l'écriture et l'enluminure. Mais Adèle ne connaissait aucun art d'agrément, pas même cette broderie au crochet, apanage des simples, mais aussi refuge des inquiets dont elle embrouille et retient la pensée par le comput des points et l'enchevêtrement des laines. Des rentes sur l'État lui avaient assuré la vie oisive. Rouleau, à qui naguère elle avait confié son ennui, avait obtenu pour elle de Monseigneur la commande d'un certain nombre de petits rectangles de drap et de flanelle destinés à contenir des cendres sacrées. Mais après la première livraison. Monseigneur, de nouveau sollicité, n'avait plus répondu. Les sachets. d'Adèle, mal cousus, laissaient fuir les cendres, d'où de nombreux sacrilèges involontaires.

Cependant, elle demeurait assise, les mains inertes, l'esprit vide, prompt à s'emplir d'imaginations coupables. Elle chercha un sujet de méditation. Des circonstances de la vie des Saintes comparables à sa situation présente lui revinrent aisément à la mémoire. Elle pensa surtout à Marie l'Egyptienne. Ayant pris le livre, elle l'ouvrit au signet et lut :

« Cette sainte, ayant quitté sa famille à l'âge de douze ans, avait passé dix-sept ans plongée dans la débauche, sans que l'accroissement de l'âge fît autre chose en elle que fortifier la malice et augmenter cet embrasement funeste dans lequel elle s'étudiait à faire périr avec elle toute la jeunesse d'Alexandrie. Ce n'était ni l'intérêt, ni l'amour du gain qui la portait à cette fureur démesurée. Car elle faisait gloire de refuser tout ce qu'on voulait lui donner, espérant par ce moyen attirer à elle encore plus de monde, lorsqu'on verrait qu'elle ne recherchait point d'autre récompense du péché que le péché même. » Quarante-sept ans après le miracle qui l'avait convertie, Zozime l'avait rencontrée sur les bords du Jourdain, « toute nue et le corps extrêmement noir par suite de l'ardeur du soleil », les cheveux aussi blancs que de la laine, mais si courts qu'ils ne lui allaient que jusqu'au cou. Habile à découvrir des concordances, Adèle s'apercut que sa propre vie n'était que le rebours de la vie de Marie d'Egypte. La période de pénitence et de prière avait chez elle précédé le temps de la faute, loyer

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anticipé de ses erreurs présentes. Elle avait, somme toute, droit à l'escompte, tandis que Marie avait dû payer les intérêts. Au jugement de Dieu pour qui le temps, l'avant et l'après n'existent pas, sa vie ne serait-elle pas aussi dîgne d'indulgence, de pardon, voire de récompense que la vie de l'Egyptienne ? Dans la balance suprême, ses bonnes actions pèseraient-elles moins parce qu'elles avaient précédé les mauvaises? Bien au contraire, lui semblait-il. Le bien, au lieu d'être issu du repentir, engendré lui-même par le remords et la crainte, avait été accompli par elle de bonne volonté, par amour irréfléchi, élan spontané. Ainsi Adèle était arrivée à l'état d'esprit — mille fois plus dangereux que l'ignorance — du pécheur orgueilleux et subtil qui raisonne, accorde à son jugement une valeur absolue et finit par s'absoudre. Poussant plus avant la comparaison, elle considéra qu'elle n'avait jusqu'alors péché que par intention. De tout son cœur, il est vrai. S'il n'eût tenu qu'à elle, la faute eût déjà été consommée. Mais enfin, la sainte, elle, avait péché en action, et combien de fois ! —J'ai convoité l'amour d'un prêtre, se disait Adèle, mais l'Egyptienne ne compta plus les sacrilèges de cette sorte quand elle eut voyagé sur le navire qui transportait les pélerins en Palestine pour y célébrer la grande fête de l'Exaltation de la Croix. « Elle se conduisit à bord », racontait le livre, « avec une impudence contre laquelle personne ne put tenir. « Elle remplit le vaisseau d'abominations, inventant de jour à autre de « nouveaux crimes ou de nouvelles espècesd'iniquités#qui avaient été « inouïes jusque-là, mais toutes plus détestables l'une que l'autre. » Ce vice éhonté, compliqué de scandale et de séduction était-il en rien comparable à son désir muet des baisers de l'abbé, à pleine bouche, avec les piqûres de sa moustache rasée ? Enfin, Marie, pourse sauver, avait eu la faveur d'un miracle. Lorsque, repoussée de l'église par une force inconnue (comme elle-même l'avait été naguère), Marie avait ouvert les yeux sur l'état de son âme, une image de la Sainte Vierge lui était apparue et elle avait entendu une voix lui crier : « Au delà du Jourdain tu trouveras ton repos. » Mais elle, quelle intercession divine l'avait secourue ? Dieu, s'il avait cru son âme en péril, ne l'aurait-il pas sauvée au prix d'un miracle ? Ce silence d'en haut ne montrait-il pas combien elle était loin encore de perdre le bénéfice de ses bonnes actions et de ses jours d'indulgence accumulés ? A ce moment de sa méditation, Adèle fut saisie par un froid intense, un tremblement glacé la secoua tout entière. Elle avait commis l'imprudence de s'asseoir, tout échauffée par sa course, le dos tourné à la fenêtre ouverte. De minute en minute son malaise grandit. Sa tête, ses mains étaient brûlantes, la fièvre montait par ondes le long de son corps comme une flamme rapide. Elle ferma la fenêtre et tomba sur son lit. Sa bonne, rentrant pour préparer le repas de midi, la trouva délirante sur l'édredon bouleversé, ayant encore sur sa tête son chapeau en capote garni de dentelles noires.

IV

L'abbé Rouleau, ayant appris la maladie d'Adèle, s'empressa de lui faire visite. Elle délirait encore. Il revint le lendemain. Adèle était plus calme, sa fièvre avait diminué. L'abbé lui dit : — Vous avez dû prendre mal le soir. La rue des BellesÉcuelles est la plus froide de toute la ville. Il y souffle un courant d'air pernicieux. Il lui parlait doucement, niaisement, par petites phrases, d'un ton amical qui l'enchanta. Elle remarqua que l'abbé, par une discrétion touchante, semblait ne plus se souvenir de la scène du dimanche. Peutêtre quelques mots échappés à son délire avaient-ils révélé à l'abbé son secret ? Elle n'osait se l'avouer, tout en ressentant une joie confuse à penser que peut-être il savait tout.... Elle se sentait maintenant capable de le repousser, s'il avait songé à profiter de l'avantage que lui donnait cet aveu. La maladie avait éteint toutes les flammes de sa chair et ne lui avait laissé que le vague et permanent désir d'une amitié tendre. Elle convoitait une affection analogue à celle d'Abélard pour Héloïse, une liaison toute spirituelle, plus immatérielle encore que celle des amants illustres, et sublimée par la certitude qu'elle avait de sa mort prochaine. Comme par un tacite accord avec sa volonté secrète, Rouleau ne manquait pas de venir tous les jours. Il s'était rendu familier, la grondait amicalement, lui ramenait la couverture jusqu'au menton et, tout en parlant, rangeait les fioles ou remuait les tisaues. Une fièvre fantasque brûlait et glaçait tour à tour la malade. Elle ne dormait pas, toussait beaucoup et crachait rose. — Vous ne pourrez jamais vous remettre, lui dit un jour l'abbé brusquement. Vous êtes mal soignée. Votre domestique vous plante là des demi-journées, sans vous donner votre potion. Adèle aimait sa bonne. Décidée à mourir dans le bien-être que lui procurait le mensonge sentimental qui la berçait depuis le début de son mal, elle donnait elle-même le plus souvent congé à sa domestique. Les soins, les médecines ne lui étaient agréables qu'en tant que son état présent en était quelque peu prolongé. Mais un retour complet à la santé l'effrayait. La négligence de sa bonne était comme une aide inconsciente à sa lente et si douce mort volontaire. Elle répondit, machinalement : — Que faire alors, monsieur le curé ? La remercier ? — N'en soyez pas en peine.Je la placerai ailleurs, car cette fille a des qualités. Mais j'ai sous la main, pour vous soigner, une excellente femme, à la fois cuisinière et garde-malade. Vous la connaissez peutêtre : c'est Mlle Narval. A ce nom, Adèle sursauta. —- Je la connais, fit-elle. — et certaines histoires qu'elle n'avait jamais crues jusqu'à ce jour, touchant les relations de l'abbé et de Mlle Narval, lui revinrent à l'esprit. Dans la chambre tiède qu'irisait un rayon de soleil, l'abbé se tenait debout, incliné vers elle. C'est ainsi qu'elle l'aimait le mieux, ses yeux luisants dans l'ombre de sa figure pâle, ses longs cheveux tombant un peu sur ses joues. Elle n'osa le contredire, de peur de l'éloigner sans retour. Mais dès l'entrée de Mlle Narval dans sa maison, la tranquillité satisfaite de son âme fut troublée. A la faveur de son immobilité oisive, tous les détails relatifs à la liaison du curé et de la servante surgirent, se précisèrent, se soudèrent l'un à l'autre indissolublement. Elle en fit une sorte d'armure de défiance à l'abri de laquelle veillait sa jalousie inlassable. En intruse impudente, elle défendit le cœur où elle avait trouvé un refuge illusoire. La garde-malade redoublait de dévouement. Chaque accès de toux la mettait sur pied, une tasse de lait chaud sur une assiette. Elle s'ingéniait à réveiller l'appétit de la malade par mille inventions culinaires. Chaussée de feutre, mystérieuse et toujours présente, elle allait de la chambre à la cuisine, muette et rapide comme un fantôme ami. Parfois, elle s'asseyait près du lit et, tout en soufflant sur quelque infusion brûlante : , — M. le curé n'est pas encore venu. Ca m'étonne. Si vous saviez comme il aime Mademoiselle ! Il aura sans doute été voir ses pauvres. Impossible de le raisonner là-dessus. L'argent lui brûle les doigts. Il ne l'aime que quand il le donne. Quand j'étais chez lui, il me fallait cacher de quoi acheter le dîner. Quand il s'en apercevait, c'étaient des scènes ! « Ah ! Clarisse, qu'if me disait, vous m'avez fait mentir à mes pauvres. » Tenez, même que... — C'est bien, donnez, interrompait Adèle en saisissant le bol brûlant. Le souvenir de la vie commune de l'abbé et de cette femme doublait sa fiévre. Mlle Narval avait dû quitter un jour le presbytère, sur l'ordre de l'évêque, disaient les bonnes langues. Rouleau avait apporté un paquet de cartes. Il enseigna des jeux faciles et d'interminables parties à trois se perpétrèrent sur un guéridon que l'on avait approché du lit. Mlle Narval quittait de temps en temps le jeu et préparait les potions. Mais au bout de huit jours le jeu cessa.

Adèle prétendit que les cartes lui donnaient la migraine. Le vrai est

qu'elle était sûre que l'abbé et la bonne se « faisaient du pied » sous la table.

D'ailleurs, mille indices étaient venus fortifier ses premières présomptions. La porte de la rue souvent se fermait longtemps après que l'abbé avait quitté la chambre. Elle les avait épiés de son regard fin comme une aiguille sous l'immobilité de ses cils clos. Le moindre geste, le moindre coup d'œil avait été par elle analysé et classé. Maintenant le doute n'était plus possible. Il ne manquait plus qu'un fait précis, une constatation irréfutable.

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