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elcndu ses conquêtes en Afrique, il marcha en Allemagne. Dans deux campagnes il triompha des troupes protestantes; mais, après avoir désarmé les bras, il ne put pas soumettre les consciences. Son triomphe religieux et militaire sur l'Allemagne protestante et libre, qui n'entendait être ni convertie ni opprimée, fut le signal d'un irrésistible soulèvement de l'Elbe au Danube, et ranima toutes les vieilles inimitiés contre Charles-Quint dans le reste de l'Europe, où tout ce qui paraissait décidé en sa faveur se trouva remis en question. Il fit encore face à la fortune; mais il était au bout de ses forces, de sa félicité, de sa vie. Accablé de maladies , surpris par ce grand et inévitable revers de son dernier dessein, hors d'état d'entreprendre, à peine capable de résister, ne pouvant plus diriger et accroître cette vaste domination , dont la charge devait être divisée après lui, n'entendant pas composer avec l'hérésie victorieuse en Allemagne, trouvant à agrandir son fils en Angleterre, ayant soutenu une lutte et fait une trêve sans désavantage avec la France, il réalisa le projet d'abdication qu'il avait médité depuis tant d'années, et que lui rendaient nécessaire les maladies de l'homme , les fatigues du souverain , les sentiments du chrétien. La retraite ne le changea point; le profond politique se montra toujours dans le pieux solitaire, et l'habitude du commandement survécut chez lui à sa renonciation. S'il devint désintéressé pour lui-même, il demeura ambitieux pour son fils. Se prononçant du fond de son monastère en 1557 contre Paul IV, comme il l'avait fait en 1527 du haut de son trône contre Clément VII; conseillant à Philippe II de poursuivre Henri II avec la même vigueur qu'il avait mise à poursuivre dans son temps François I"; songeant sans cesse à garantir les pays chrétiens des dévastations des Turcs, qu'il avait autrefois repoussés de l'Ai

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— 534 —lcmagne et vaincus en Afrique; défendant les doctrines catholiques des atteintes protestantes, sinon avec plus de conviction du moins avec plus d'ardeur, parce qu'il n'avait point alors à agir, mais simplement à croire, et que, si la conduite est souvent obligée d'être accommodante , la pensée peut toujours être inflexible; arbitre consulté et chef obéi de la famille, dont les tendres respects et les invariables soumissions se tournaient incessamment vers lui : on peut dire qu'il ne fut pas autre dans le couvent que sur le trône. Espagnol intraitable par la croyance , ferme politique par le jugement, toujours égal en des situations diverses, s'il a terminé sa vie dans l'humble dévotion du chrétien, il a pensé jusqu'au bout avec la persévérante hauteur du grand homme.

Mignet.

LE BLE

Considéré an point de vue du Commerce libre entre les Etats. PAR M. Michel CHEVALIER. Il est une question, entre autres, qui se recommande aujourd'hui au sujet des subsistances , celle de savoir quelle est l'étendue des approvisionnements de blé disponible qui existent hors de France, et dont une partie plus ou moins grande pourrait être dirigée sur nos marchés, si le commerce en était libre. Je dis de blé et non pas de grains en général, parce que le blé est incomparablement de tous les grains celui qui donne lieu au plus grand commerce, et parce que pour la France particulièrement, c'est le seul dont il se fasse une importation considérable pendant les années de mauvaise récolte. L'opinion reste enracinée encore dans un grand nombre d'esprits, qu'il existe chez quelques peuples étrangers des réservoirs de blé inépuisables, et que la France en serait littéralement inondée, si la barrière, supposée préservatrice , de l'échelle mobile était abaissée. Or, dans un ordre de faits fort analogue, une expérience vient de s'accomplir, qui a donné à réfléchir à beaucoup de personnes : je veux parler de celle qui a eu lieu depuis

l'automne dernier au sujet de la viande. Par une sorte d'adage érigé en maxime d'État, on disait du bétail que si les droits qui l'empêchaient d'entrer en France étaient abrogés, ce serait la ruine de l'agriculture, tant les prix en seraient abaissés. On en était à ce point d'illusion qu'un homme illustre et de grand sens, le maréchal Bugeaud, cédant au courant de cette erreur, déclara un jour à la tribune, avec l'énergie de langage qui lui était familière , qu'une invasion des Cosaques serait une moindre calamité que la libre entrée du bétail étranger. Nous l'avons maintenant, cette entrée, libre ou à peu près. L'agriculture française en a-t-elle éprouvé la moindre atteinte? Le prix du bétail et de la viande en est-il avili? Aucunement. Les prix sont demeurés les mêmes; s'ils ont variés, c'est plutôt en hausse qu'en baisse. Et pourquoi? c'est que la quantité de bétail que l'étranger peut nous fournir, à nos prix accoutumés, est extrêmement faible et ne saurait exercer sur le cours de nos marchés une influence sensible. Ce résultat, aujourd'hui acquis relativement à la viande, a causé une surprise extrême à beaucoup d'agriculteurs. Eh bien, il y a tout lieu de croire que si l'on faisait disparaître de notre législation commerciale le mécanisme compliqué des mesures restrictives qui la caractérisent au sujet des grains, on observerait exactement le même effet, c'est-à-dire que le cours des blés n'en serait pas affecté en France. C'est que, d'une part, pour le blé de même que pour le bétail, les excédants disponibles et accessibles au commerce européen sont fort limités, et que, d'autre part, ces excédants ont un débouché assuré qui les absorbe tous, et qui en engloutirait de plus considérables. Ce débouché est celui qu'offre l'Angleterre, depuis que l'exubérancc de la population dans ce grand pays l'a mis dans l'impossibilité de se nourrir lui-même et l'a obligé à faire un appel pressant et permanent aux céréales de l'étranger. Les relevés statistiques des quatre années qui ont suivi 1847 (il ne faut pas compter l'année 1847 parce qu'elle fut extraordinaire) montrent que l'Angleterre tire de l'étranger dans les années où elle-même a de bonnes récoltes, 25 millions d'hectolitres de grains de toute sorte, dont environ la moitié (soit 15 millions) en blé. Pour ne parler que de blé, puisque c'est le seul grain qui nous occupe ici, cette importation représente pour elle l'alimentation d'un peu plus de 4 millions et demi de personnes; car sur le continent et chez nous particulièrement, on calcule qu'il faut à une personne en moyenne au-delà de 5 hectolitres par an; mais en Angleterre c'est un peu moins. Or, quelle est la somme des excédants que l'Europe occidentale et centrale peut trouver sur le marché général du monde, du fait de l'ensemble des pays qui sont qualifiés de producteurs par rapport au commerce, et à des prix qui répondent à la cote moyenne des prix chez nous ? Elle ne va pas communément à 13 millions d'hectolitres; on le verra bientôt par les développements dans lesquels nous entrerons. L'Angleterre eût importé pendant les années 1848-49-50-51 plus de 13 millions d'hectolitres de blé, si elle en eût rencontré davantage sur le marché général à des prix modérés. Elle l'eût fait, puisqu'elle s'est rejetée sur les grains inférieurs pour 12 millions d'hectolitres en moyenne. C'est faute de mieux, c'est parce que le marché général s'est trouvé impuissant à lui fournir audelà de 15 millions d'hectolitres de blé pendant les quatre années que nous envisageons, années d'abondance universelle cependant, c'est pour cela seul qu'elle a fait enxxix. 22

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