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généraux. Cependant tous les concurrents s'en sont vivement préoccupés, et nous ne nous en plaignons pas. Mais nous aurions mieux aimé qu'il n'y eût, s'il nous est permis de le dire, que les forts et les habiles qui vinssent l'attaquer dans ses plus éminents représentants. Nous ne demandions pas de vains combats, nous n'en voulions que de sérieux. Car des hommes tels queSpinosa, M. de Schelling et Hégel, ne sont pas de médiocres adversaires avec lesquels on puisse légèrement entrer en lice; ce sont de puissants et fermes esprits, de grandes figures philosophiques qu'il faut être en état, lorsqu'on engage la lutte avec eux, d'abord de comprendre et même en un certain sens d'admirer, ensuite d'attaquer et s'il se peut, de vaincre. Or, c'est là ce que n'a point assez senti l'auteur du Mémoire n° 4, et quand il s'est hasardé dans une polémique sans méthode et souvent sans gravité, à diriger quelques coups mal assurés contre leurs divers systèmes, il n'a pas su assez mesurer son entreprise et ses forces, et n'a guère fait qu'une tentative téméraire, que ne relève d'ailleurs aucun mérite particulier de pensée et d'expression. Nous ne placerons pas beaucoup plus haut le Mémoire n° 2 , qui est également très-court, et ne donnera même lieu de notre part qu'à une simple réflexion. L'auteur croit à l'originalité de la théorie qu'il propose! Or , c'est une chose rare que l'originalité, et qui n'est qu'à un prix que bien peu savent atteindre. Elle ne consiste pas en effet à ne penser comme personne, mais à penser mieux que personne, en se conciliant tout le monde, et en partant du sens commun à parvenir par la profondeur à la nouveauté dans la vérité. Elle est donc une distinction, une prééminence singulière, et non une façon bizarre et arbitraire d'être seul de son sentiment, Qu'il nous permette de le lui dire, l'auteur du Mémoire n° 2 n'a rien de cette qualité, qui ne se prodigue pas; il serait facile de le lui prouver si sa doctrine, plus développée et surtout mieux établie, se prêtait à être sérieusement analysée et discutée. Nous nous bornerons à affirmer que dans les principales de ses idées il n'est qu'étrange et paradoxal, et que, si à cause des bons sentiments qui s'y mêlent heureusement, et de certaines qualités du penseur, qui parmi beaucoup d'inexpérience, s'y montrent de loin en loin , nous devons parler de lui avec bienveillance et estime, nous ne devons cependant pas aller jusqu'à l'encouragement. En passant du Mémoire n° 4 et du Mémoire n° 2, à celui qui est inscrit sous le n° 5, on trouve une œuvre beaucoup plus étendue et beaucoup plus importante. C'est un cahier in-folio, de 301 pages, d'une écriture serrée et fine, avec cette épigraphe : Cogito ergo tum, et qui se divise en quatre parties, consacrées : la première à Spinosa; la seconde à Kant et à Fichte; la troisième à M. de Schelling; et la quatrième à Hégel. Si on le prend en lui-même, et abstraction faite de tout rapport avec les termes de votre programme, il paraît une exposition développée et entremêlée d'observations des différents systèmes dont on vient de nommer les auteurs, avec certains mérites réels, mais encore plus de défauts. Les mérites en sont une connaissance approfondie , quoique peut-être parfois un peu étroite et un peu confuse des doctrines dont il traite, une familiarité intelligente avec les sources où il puise, de fréquentes citations de textes, un langage en général assez ferme, et une suite de remarques critiques assez justes dans l'esprit et le sens de la philosophie de Leibnitz; on peut ajouter un certain intérêt qui nait pour le lecteur du spectacle d'un grand effort, tenté avec constance, dans le but de lui faire connaître et apprécier tout un ordre de systèmes d'un accès difficile et d'une valeur historique qu'on ne saurait contester. Quant aux défauts, ils tiennent d'abord à ce que chacun de ces systèmes, quoique assez fidèlement analysé, ne l'est cependant pas avec cette discrétion , cette sobriété et cette mesure, avec ce dessein ou cet art de bonne interprétation dont la critique, dans ses jugements, non-seulement n'a rien à craindre , mais reçoit au contraire avec une plus large lumière plus de justesse et de sûreté. Ensuite il est à remarquer que dans le cours de cet examen, les systèmes se succèdent plutôt qu'ils ne s'enchaînent, et ne paraissent bien, ni avec leurs rapports logiques, ni avec leurs rapports historiques; qu'ainsi il est fort difficile , d'après cette exposition beaucoup trop fragmentaire, de saisir soit l'unité de chacune de ces conceptions, soit l'union qu'elles ont entre elles. Enfin, les œuvres mises à part, l'auteur du Mémoire ne regarde pas assez aux hommes eux-mêmes , à leur génie , à leurs procédés, à leur puissance de déduction ou d'invention; aussi ne les comprend-il bien ni dans leur faiblesse, ni surtout dans leur force, et ne leur rend-il pas à tous ces titres la justice qu'ils méritent, manquant à leur égard du véritable esprit de l'histoire, qui en est un, avant tout, de bienveillante équité, et, quand se trouve la grandeur, d'admiration éclairée. Il n'a pas, sous ce rapport, dignement honoré tous les noms. Mais sa faute la plus grave est le dessein même qui préside à toute sa composition, et qui est à la fois une erreur et un mauvais vouloir pour la philosophie. L'erreur est de supposer que depuis Descartes jusqu'à nos jours, en matière de philosophie, et on pourrait njou

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ter de mauvaise philosophie, c'est Descartes qui a tout fait, qui est la cause de tout le mal; que de lui procèdent légitimement, avec Spinosa, Kant, Fichte et Hégel, et que le cogito ergô sum est le principe commun de la doctrine de la substance unique et de tout le nouveau panthéisme moderne, qu'il soit subjectif ou objectif, naturaliste ou idéaliste. Or, pour qui s'est bien pénétré des véritables sentiments de Descartes et de l'esprit même de sa méthode, rien n'est moins fondé en raison que cette prétendue solidarité qu'on voudrait lui imposer, et rien ne lui appartient moins que ces soi-disant disciples qu'on essaie de lui donner. Quant au mauvais vouloir, il serait difficile de ne pas le reconnaître à cette manière de traiter et d'arranger l'histoire , qui consiste à ne tenir compte que des doctrines fausses et fâcheuses, comme s'il n'y en avait point d'autres, et après avoir ainsi circonscrit, ou plutôt mutilé, contre toute fidélité, le domaine de la philosophie, à la condamner elle-même comme incapable de vérité, et à déclarer, par exemple, — et c'est ce que fait l'auteur, — que, dans la grave question des rapports de Dieu à l'homme, de l'infini au fini, ce n'est pas à elle, mais à la foi, à la foi seule et sans la science, qu'il convient de s'adresser; ce qui n'est pas moins que donner son congé à la métaphysique, supprimer la théodicée, et enlever à la raison tout droit de recherche et d'affirmation sur la Providence, son objet et ses lois. Ce n'est pas ainsi que l'entendait Malebranche, lorsqu'il disait: « La foi est véritablement un grand bien, mais c'est qu'elle conduit à l'intelligence... La foi sans intelligence , la foi sans lumière ne peut rendre solidement vertueux. C'est la lumière qui perfectionne l'esprit et règle le cœur. » A ce premier point de vue, l'auteur du Mémoire n° 5 laisse donc beaucoup à désirer. Mais, lorsqu'au lieu de considérer son travail en lui-même, on le rapproche de votre programme , on est encore bien plus frappé des défauts qu'il présente. « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, dit Descartes, car chacun pense en être si bien pourvu , que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont Mais le principal est de l'appliquer bien. » C'est celte application qu'on eût un peu plus souhaitée dans le Mémoire qui nous occupe; il y eût gagné sous plus d'un rapport. De quoi s'agissait-il, en effet, dans la question proposée? De la théodicée, de cette partie de la métaphysique qui proprement se rapporte et se borne aux attributs moraux de Dieu. Or, c'est tout autant, si ce n'est plus, de métaphysique générale que de théodicée que l'auteur s'occupe; et cela est si vrai qu'avec son Mémoire, tel qu'il l'a composé , il eut pu tout aussi bien se présenter au concours ouvert, il y a quelques années, sur la philosophie allemande qu'à celui-ci; la preuve en serait son analyse du système de Hégel particulièrement, dans laquelle il serait difficile de dire quelle part il fait au juste à la question de la Providence. Mais de quoi s'agissait-il encore? De l'examen critique des principaux systèmes modernes de théodicée. Or, qu'est-ce qu'un tel examen dans lequel Descartes et l'école cartésienne, Malebranche, Bossuet et Fénelon sont à peine nommés, dans lequel on comprend Spinosa, mais non pas Lcibnitz , dont cependant on se déclare le disciple, sans compter bien d'autres noms également négligés? De nouveau nous le disons, n'est-il pas à croire qu'en abordant

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