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de leurs passions. Une gaieté qui naissait en lui de la paix de l'ame et d'un grand fonds d'observations malignes, vint ajouter quelque éclat à cette rectitude qui était le suprême mérite de son esprit. Il plut à Voltaire , et l'homme dont le génie avait formé toute cette génération nouvelle d'écrivains eut à peine entendu le jeune philosophe, qu'il se sentit disposé envers lui à une sorte de déférence. La plupart des littérateurs aimaient à trouver un arbitre dans un savant qui ne se présentait jamais comme leur rival. Il veillait sur les dangers, distribuait les rôles et les récompenses.

Entre tous ceux qui prenaient le nom de philosophes, d'Alembert était presque le seul qui justifiât un peu ce titre par son genre de vie. Ses succès ne l'avaient point éloigné de l'heureuse frugalité de sa jeunesse. Il rendait les soins d'un fils au bon vitrier et à sa femme; il occupait auprès d'eux l'appartement le plus simple; et les séductions des sociétés les plus brillantes ne l'avaient jamais distrait des devoirs d'une piété vraiment filiale.

Madame de Tencin avait voulu se faire reconnaître de son fils lorsqu'il était déjà élevé à une haute considération. Quelques avan-r tages que pût lui offrir une mère qui, par ses longs artifices et ses adroits ménagemens, conservait beaucoup de crédit auprès des grands et même auprès des hommes de lettres, il ne fut point ému de voir la tendresse maternelle réveillée par la vanité; il ne répondit à ses instances que par ces mots : « La » vitrière seule est ma mère. » Il portait partout la même inflexibilité; aussi ses haines et ses préventions étaient-elles profondes. Il s'éloignait à cet égard du calme du philosophe et des inspirations d'une ame bienveillante.

Diderot avait annoncé le Dictionnaire Mb-jcu

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encyclopédique avec l'emphase qu'il por- "';,""* r" tait dans toutes ses promesses. Il avait su intéresser la gloire nationale à ce travail immense. Le gouvernement voyait avec inquiétude la réunion de tous ceux qui devaient y concourir. Des noms obscurs, et d'autres qui rappelaient les travaux d'un mérite modeste, s'offraient sur la liste des collaborateurs, à côté de noms qu'on n'entendait plus prononcer depuis long-temps sans ombrage. Le gouvernement resta indécis et n'osa ni contrarier ni diriger cette entreprise. Il se flattait-qu'on essayerait en vain de mettre en mouvement une machine si compliquée. Di

L gO LIVRE IX, RÈGNE DE LOUIS XV:derot et d'Alembert répondirent au défi qui leur était porté, en se résignant à tous les défauts attachés à la précipitation d'un semblable travail. B;.po»;uon« Deux volumes du Dictionnaire encyclopé

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dique parurent en 1701. Ceux qui avaient pris le parti d'admirer d'avance une entreprise qui n'était pas tout-à-fait sans modèle, mais qui n'avait jamais été conçue dans de si grandes proportions, ne furent point rebutés par la négligence, le vide et l'aridité de plusieurs articles. Ceux qui l'avaient condamnée d'avance ne furent séduits ni par la brillante originalité des articles de Diderot et de plusieurs de ses amis, ni par le portique majestueux que d'Alembert avait élevé devant cet édifice irrégulier et colossal. On préjugeait des principes que ce Dictionnaire devait renfermer, d'après ceux que profesmda gon- saient ses principaux auteurs. Le gouverne

rerncnMBU l • >l 1 • ■ 1 1 ment ne pouvait s habituer a entendre les préceptes d'administration qui lui étaient donnés, ni la critique indirecte de ses actes les plus récens. Le clergé et les jésuites sonnèrent l'alarme sur d'autres points. L'article ame, où l'on crut voir^in matérialisme faiblement déguisé, fut livré à la censure. Tout prit parti pour ou contre l'Encyclopédie. Cetait la marquise de Pompadour qui devait eo»a,ûu *• prononcer sur le sort de ce monument. Elle *•»&**».*' encourageait ou réprimait les philosophes, suivant les calculs de sa politique, et plus souvent encore suivant ses caprices. Quand le clergé bravait l'autorité royale, les productions les plus hardies étaient reçues avec quelque indulgence. Se voyait-on réduit à satisfaire le clergé, tout, jusqu'aux lieux communs de la nouvelle philosophie, devenait un sujet d'accusation. Le Dictionnaire encyclopédique fut particulièrement exposé à cette alternative de faveur et de défiance. Le 7 février 1752, il fut supprimé par un arrêt du conseil, comme contraire à la religion et à l'Etat; on crut que ses principaux auteurs n'échapperaient point à la proscription; Diderot surtout était menacé de retourner au donjon de Vincennes, où quelques passages satiriques de ses Lettres sur les aveugles l'avaient fait enfermer deux ans auparavant. Au bout de quelques mois, Diderot, d'Alembert étaient en honneur à la cour. La suppression du Dictionnaire encyclopédique était regardée comme un acte pusillanime. On riait des inquiétudes qu'il donnait aux jésuites; et les prédictions dont ceux-ci effrayaient le gouvernement, semblaient sug

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92 LIVRE IX, RÈGNE DE LOUIS XV:gérées par le dépit de voir éclipser leur dictionnaire de Trévoux. L'Encyclopédie reparut avec toute la faveur de la mode. Les philosophes venaient de créer une jnhd£°fm-jouissance nouvelle pour l'esprit et pourl'orgueil, celle de parcourir le cercle des connaissances humaines. L'universalité de l'instruction avait été considérée jusque-làcomme le privilége d'un petit nombre de génies supérieurs. Aristote seul, parmi les anciens, en avait paru doué; Sénèque y avait en vain aspiré; Pline l'ancien fit peut-être briller ce mérite aux yeux de ses contemporains, mais les témoignages qu'il en donna ne sont pas tous parvenus à la postérité. Parmi les modernes, le chancelier Bacon, Descartes, Pascal, avaient été regardés comme capables d'y atteindre, s'ils en eussent eu l'ambition. Leibnitz, en voulant tout connaître, semblait avoir tout découvert. Fontenelle avait paru propre à tout résumer, et Voltaire à tout embellir. Les chefs des encyclopédistes voulurent rendre plus général un genre d'esprit qui les caractérisait. Séduits par leurs promesses, et par les facilités qu'ils venaient offrir, plusieurs hommes de lettres, et même plusieurs hommes du monde, ne reculèrent point devant la tâche immense

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