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leur littérature ait produit dans Gilblas le meilleur des romans. Le Sage se montra bientôt épuisé après celui-ci, et son talent expirait dans d'insipides productions destinées aux tréteaux de la Foire. Un autre îAiitpré.romancier , l'abbé Prévôt, substituait des tableaux d'une sombre tristesse, et quelquefois de l'intérêt le plus attachant, à la gaieté vive et piquante qui avait conduit les pinceaux de Le Sage. Mais Prévôt, persécuté par la fortune, ne s'élevait pas, dans ses productions précipitées et trop fécondes, aussi haut que semblaient le promettre sa brillante imagination, son goût pur et sa rare facilité. Avant lui on craignait d'attrister long-temps les lecteurs français, et surtout de leur montrer le malheur persécutant sans relâche, et sous toutes les formes, une même victime. Les continuelles traverses de sa vie ne lui fournissaient que trop de moyens de donner de la vraisemblance et de la variété à ce tableau. On ne savait plus où se réfugierait la gaieté française, lorsqu'elle était bannie à la fois du roman et de la comédie.

Après avoir ainsi rappelé les auteurs contemporains de Voltaire, je reviens à ce grand phénomène du dix-huitième siècle. Nous avons à le considérer dans le milieu de sa carrière; c'est pour les hommes d'un esprit et d'un caractère éminens, que l'âge mûr est une époque féconde et fortunée. Un mobile dominant chasse les vains caprices; les pensées, qui auparavant affluaient sans ordre, qui séduisaient par leur éclat et fatiguaient par leur multiplicité, se combinent, s'enchaînent. On s'avance vers un but déterminé dont rien ne peut plus distraire. A l'activité du génie se joint un calme qui tient à la fois à la sagesse et à la confiance. Montesquieu l'avait éprouvé, et Montesquieu faisait l'Esprit des Lois/ mais l'ambition de Voltaire ne pouvait ni se borner ni se maîtriser. Il avait plus de philosophie dans l'esprit que dans le caractère. L'amour de la gloire ne l'affranchissait d'aucune inquiétude de la vanité. L'humanité, ce noble sentiment auquel il dut les plus belles inspirations de son génie, ne pouvait arrêter les saillies indiscrètes de son esprit novateur. Il vivait à Cirey dans la retraite, auprès d'une voiuiTM a amie plus ardente à désirer son bonheur qu'habile à l'assurer par une sérénité constante. Solitaire, sans recueillement et surtout sans repos, il s'abandonnait à des travaux qui devaient faire répéter son nom en cent lieux et en cent manières diffé

v.riti«do renies. Soit qu'il voulût seulement montrer SnscrtT'^Ja flexibilité de son esprit, soit qu'il lût séduit par quelque espoir d égaler les savans qu'il avait appris à entendre et à admirer, il suivait les études de madame du Châtelet, s'armait du compas, du télescope, interrogeait Clairaut et Bernouilli, flattait ce même Maupertuis dont l'inimitié lui fut depuis si fatale, obtenait un accessit à l'Académie des sciences, écrivait les Élémens de Newton y bravait quelquefois ou parvenait facilement à éluder la colère du cartésien d'Aguesseau. Enfin, quoiqu'il parûl toujours un peu étranger dans l'empire des sciences, il y était un chef de parti, et, de plus, chef d'un parti qui triompha. En même temps , il écrivait l'Histoire de Charles XII, le modèle le plus accompli de narration qui existe dans notre langue; il intéressait à un conquérant malheureux et maudissait l'amour des conquêtes. Il imitait Pope et le surpassait peut-être dans ses discours sur l'homme, trésor de bon sens, de naturel et<ic poésie. Quelquefois il paraissait se ralentir dans son systême d'attaque contre la religion, mais il ne le suivait que trop dans ses travaux clandestins. Il levait, dans YÉpître h Uraniey les faibles voiles qu'il avait gardés dans les. Lettres anglaises. En se couvrant du nom de l'abbé de Chaulieu, mort depuis plusieurs années, il évitait une persécution par un mensonge qui pouvait décrier son caractère. La persécution vint inopinément l'atteindre pour l'aimable et élégant badinage du Mondain. Afaire, qu'on venait de donner dans la même année 1756, Alzire, l'un des plus , « *>»«• touchans hommages qui aient été rendus a''"'*"• aux vertus nobles et tendres qu'inspire le christianisme, ne put sauver Voltaire; seulement on consentit à ne point appeler un exil le voyage qu'on lui prescrivit.

Voltaire, au bout de quelque temps, put revenir à Cirey. Le désir d'occuper la renom- ci*eTM"'4 méesans relâche, s'accroissait toujours dans t^, "utl cet esprit aussi vaste que mobile. Aux productions qui montraient son génie dans toute sa force, il en mêlait d'autres fort inférieures aux brillans essais de sa jeunesse. Quelquefois , dans la tragédie même, tous ses moyens d'étonner et de séduire venaient échouer contre un sujet ingrat.La raison, l'élégance et la noblesse ne suppléaient point à l'enthousiasme dans ses odes; et le chagrin de ne pouvoir vaincre son ennemi, J.B.Rousseau , venait troubler la joie des triomphes qu'il avait accumulés. Il restait dans l'opéra

loin de Quinaut et même de L.imothe. C'était encore avec moins de succès et plus de fatigue qu'il s'exerçait dans la comédie. Cet esprit piquant ne pouvait rencontrer la gaieté dans un genre où elle doit animer tous les tableaux et servir d'expression aux résultats les plus profonds de la pensée. Inspiration facile, fraîcheur de coloris, et jusqu'à la pureté du goût; tout l'abandonnait dès qu'il voulait être comique. Après avoir si mal suivi les traces de Molière qu'il admirait, il était heureux d'intéresser les spectateurs enimitant les ressources de La Chaussée, pour lequel il affectait un injuste dédain.Dans le dix-huitième siècle, si l'on en juge d'après les productions littéraires, on ne connut presque de gaieté que celle qui fait sourire. Voltaire la possédait éminemment, et ce fut Fan ier.- surtout par lui qu'elle se conserva. Il en offrit >''*'- un modèle plein de grâces dans le roman de Zadig et dans presque toutes ses poésies fugitives. Mais quelle vaine fanfaronnade de libertinage, quel fougueux désir d'insulter aux mœurs, à la religion, à la patrie, et même à la gloire, lui faisait ébaucher à Cirey, sous les yeux de son amie, ce poème dont la fable absurde, mal tissue et monstrueusement obscène, brille en vain

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