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comme un dédommagement de n'avoir produit ni Linnée ni Newton.

Sans doute l'esprit d'invention dans les sciences ne s'était pas signalé avec moins d'éclat pendant le quinzième, le seizième et le dix-septième siècle; mais alors on ne faisait point des applications aussi étendues , aussi directes de leurs résultats; les savans étaient au milieu de l'Europe comme un peuple à part dont on parlait avec respect mais qui n'excitait point une vive curiosité. Ce furent les progrès indéfinis des sciences qui séduisirent le plus les littérateurs du dix-huitième siècle. Plusieurs d'entre eux les cultivaient avec succès; presque tous savaient les apprécier. Ils voulurent s'emparer de leurs méthodes. Ceux qui se croyaient sages parce qu'ils n'éprouvaient point d'enthousiasme, redoublaient d'efforts pour soumettre à l'analyse les phénomènes de la sensibilité. Ils essayaient follement de les juger par analogie avec les lois physiques. En s'occupant du bonheur du genre humain, ils dégradaient l'homme dans leurs spéculations. Ils en faisaient une machine, afin de lui donner tout le perfectionnement dont une machine est susceptible. D'autres, plus vivement entraînés parleur imagination, et mêhuit les vœux d'un sincère amour de Yfoamanité avec les inspirations de l'orgueil, voulaient tout renouveler dans le culte, la morale, la politique et les opinions. Leur tort et leur chimère étaient de chercher des principes invariables et des découvertes toul à fait nouvelles, dans des sujets peu susceptibles de démonstrations exactes et qui n'offrent point de résultats universels. Ils parlaient d'expériences et rejetaient celles qu'ils n'avaient pas faites. Le monde moral dont ils s'occupaient semblait être pour eux à sont premier jour. La manie de trouver partout des erreurs fut la cause principale de celles qu'ils répandirent. M»,t,s- Tel n'était point Montesquieu. Ce fut en m'dtlLou. consultant l'expérience de tous les siècles, qu'il éleva le plus grand monument dont le sien ait à s'honorer. Dès le commencement de ce Livre, nous l'avons montré méditant l'Esprit des Lois. Il le publia dans l'année 17/(8; ainsi cet ouvrage est antérieur à la plupart de ceux dont je viens de parler. Les limites du tableau que je présente ne me permettent que de m'arrêter un moment devant ce chef-d'œuvre de sagacité, de justesse et de profondeur; j'ai seulement à considérer les effets qu'il produisit. Sans doute son in Agence s'étendra bien au-delà de cetteépoque, et de celle même où nous sommes; mais un lel examen n'appartient point à mon sujet.

Le succès de l'Esprit des Lois fut longtemps indécis. Les magistrats, dont il devait être le guide, furent d'abord choqués de n'y point voir une gravité soutenue. Les hommes d'État trouvèrent qu'on s'y était trop peu occupé de leurs petites combinaisons du jour. Une apparence de désordre, ou plutôt un mépris pour un ordre vulgaire, offensa des esprits timides. Beaucoup de gens du monde, et même beaucoup de femmes, piqués de ne pouvoir suivre les pensées profondes de Montesquieu , affectèrent de se plaindre des ornemens et des traits d'esprit qu'il avait prodigués. Le clergé, qui se sentait alors entraîné par sa politique, ses dangers et ses craintes, vers les principes ultramontains , murmurait de la manière indirecte mais pressante dont l'auteur de l'Esprit des Lois invitait la puissance civile à se tenir indépendante de la puissance ecclésiastique. Le roi, madame de Pompadour, et même plusieurs ministres , demandaient aux courtisans ce qu'ils pensaient de cet ouvrage, mais ne savaient point le juger par eux-mêmes. On écrivait des réfutations de l'Esprit des Lois en moins de temps qu'il n'en faut pour le méditer dans toutes ses parties. Il semblait qu'une grande récompense eût été promise à qui pourrait y trouver de la satire et de l'impiété.

Les philosophes s'unirent pour défendre l'Esprit des Lois, quoique Montesquieu n'eût avec eux ni aucune intimité personnelle, ni aucun engagement de parti. Une admiration vivement sentie est éloquente. On vit des pensées fortes, exactes et sublimes dans des traits qui n'avaient paru qu'ingénieux, et un bel enchaînement, là où l'on avait cru voir du désordre. L'esprit s'exerça à remplir des lacunes que Montesquieu avait laissées à dessein , pour donner plus de force à ceux qui voulaient le suivre. Un génie original , un penseur profond fait éprouver une jouissance particulière : chaque lecteur est tenté de croire que seul il peut bien l'apprécier et l'entendre. On s'excepte du vulgaire comme il s'en est excepté lui-même. Au bout de quelques années, les personnes les plus frivoles auraient cru faire un aveu d'ineptie en paraissant admirer faiblement l'Esprit des Lois.

J'ai dit, en parla ni d'un autre ouvrage de Montesquieu, qu'il faisait sentir à ses compatriotes le bonheur d'être nés Français. Il s'attacha, dans l'Esprit des Lois, à les pénétrer profondément de l'avantage de vivre sous une monarchie tempérée. Quoiqu'il assigne un mobile plus imposant aux républiques, et qu'il porte un peu trop loin son admiration pour quelques démocraties qui apparaissent de loin à loin dans l'histoire, il leur assigne de si courtes limites en étendue de territoire et en durée, que l'attention est promptement détournée d'un gouvernement presque idéal. Montesquieu invite à la fois les nations à se modérer dans leur passion pour la liberté et à n'en désespérer jamais. Il cherche dans les institutions politiques ce sage milieu où la liberté se concilie avec l'ordre. Avant lui, le despotisme avait été trop souvent attaqué par des déclamations triviales; il sut le flétrir en le définissant. L'indignation concentrée avec laquelle il en décrit les effets immuables, produit une impression plus forte que la véhémence des philosophes et des orateurs de l'antiquité. Tous les contemporains de Montesquieu partagèrent sa haine contre le despotisme. Le tableau des misères et des perpétuelles hor

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