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J'ai cru devoir conduire J. J. Rousseau jusqu'à l'époque où éclata cette scission. Les faits positifs manquent lorsque l'on parle de cet éloquent et malheureux écrivain. Les lumières qu'il a voulu donner sur sa vie, ne servent qu'à embarrasser l'esprit dans de vaines conjectures. C'est lui-même qui a déchiré ce voile dont on voudrait couvrir les faiblesses et les fautes de l'homme de génie. On cherche à l'absoudre autant que le permet la morale; et pour justifier son cœur, on est forcé de remarquer en lui un genre de déraison que sa puissante dialectique ne réprimait point et venait même fortifier. Cependant le nom d'un écrivain qui exalta si vivement les ames, est réclamé par l'histoire. En s'occupant de lui, elle perd son impassibilité; et tour à tour elle l'admire ou le plaint, le bénit ou l'accuse.

La carrière de Buffon fut exempte de ces éuiu, tristes orages. Ses liaisons avec les philoso- "«"» a« »»

0 * > caractère»

phes furent courtes. Il ne leur céda point en témérité dans ses premières conceptions; mais bientôt après il s'éloigna d'eux sans éclat et sans animosité. Ils virent plutôt en lui un auxiliaire timide qu'un ennemi. Les partis qu'il n'alarmait pas unirent leurs voix en sa faveur, et ses travaux eurent la marche régulière, paisible et imposante des grands objets auxquels ils étaient consacrés. Les premiers volumes de son Histoire naturelle parurent dans l'année 1749- Avant de parler de cet ouvrage, je crois devoir dire un mot du caractère et des premiers essaisde son auteur. Le génie de Buffon eut la fierté pour mobile et la patience pour point d'appui. Il avait attendu aussi long-temps que Rousseau avant de débuter dans les lettres, mais il avait rempli cet intervalle par une étude assez approfondie des sciences. La traduction du Calcul des fluxions de Newton, celle de la Statique des végétaux du docteur Halles, et quelques expériences l'avaient fait connaître des sa vans. Il prenait de l'empire sur eux par l'ascendant de son caractère , avant d'en avoir pu prendre par l'ascendant de sa gloire. Le naturaliste Daubenton, né comme lui à Monbar, auprès de Dijon, confiait aux pinceaux brillans de son ami les résultats de ses observations exactes et profondes. Peu de faits suffisaient à Buffon pour que son imagination ardente en formât un systême. Il avait ordonné tout le plan de sa vie avec une rare fermeté. Les plus hautes facultés de son esprit s'accroissaient par degrés dans un travail de quatorze heures par jour. Hors de se» études, il repoussait l'imagination comme un guide dangereux. Sensible au plaisir, il ne 1 était point à l'amour. On ne l'offensait pas impunément; il s'était annoncé dans le monde par un duel avec un Anglais qu'il avait blessé à mort. Un cercle où il ne dominait pas lui devenait bientôt indifférent. Il se plaisait à vivre dans sa terre de Monbar; il lui fallait des vassaux. L'appareil du luxe séduisait cet observateur de la nature. Chez lui, l'homme de qualité aimait à se produire avant l'homme de lettres. Il réussissait auprès des grands sans mettre ni assiduité, ni bassesse dans les hommages qu'il leur rendait.

La Théorie de la Terre fut le début tout comm»*

cernent tic

à la fois imposant et audacieux de Y Histoire ^«^ naturelle. Au moment où l'esprit de systême était attaqué de toute part, on devait recevoir avec étonnement et défiance une hypothèse qui expliquait l'ordre actuel de la nature, et une partie des merveilles de la création, par une comète dont le choc aurait fait naître des mondes avec des fragmens du soleil. Newton n'eût jamais pu croire qu'on étendrait d'une manière aussi arbitraire, ou plutôt que l'on contredirait aussi formellement le systême où il avait présenté l'harmonie, la constance et l'immutabilité comme

les lois de la nature. La géologie de Buffon expliquait d'une manière plus satisfaisante différentes révolutions de la terre, et la formation des continens, des îles, des fleuves et des montagnes. Il conduisait l'esprit vers un genre de recherches qui venait d'être ienté en Angleterre, et qui avait été très-peu suivi en France. Les savans le remercièrent sde leur avoir ouvert de nouvelles routes, et les hommes de lettres de leur avoir montré un nouveau modèle de l'éclat et de la majesté du style.

L'autorité de la Genèse était méconnue dans la Théorie de la Terre, ou du moins elle y était éludée avec des ménagemens presque dérisoires. La Sorbonne se rendit l'organe des plaintes du clergé. Buffon trouva une facilité inespérée à la satisfaire par un vain acte de soumission à la censure dont il était l'objet. Bientôt après, un peu guéri des hypothèses par le danger de les énoncer, il employa les richesses de son imagination à revêtir des couleurs les plus magnifiques et les plus variées le tableau de la nature. La prose française lui dut une solennité soutenue dont elle n'avait pas encore été jugée susceptible. Il est à remarquer que les quatre hommes d'un génie supérieur qui honorèrent cette époque, Voltaire, Montesquieu, Buffon et J. J. Rousseau, avaient chacun pour talent éminent celui d'être de grands coloristes. Voltaire qui avait prouvé combien il était poète, écartait de sa prose tout ornement ambitieux. C'était un roi qui voulait se montrer aimable et facile dans la vie privée. L'expression poétique échappait à Montesquieu comme elle échappe souvent à Tacite, pour graver et non pour parer une pensée forte. Buffon et J. J.Rousseau, libres et variés dans leur style harmonieux, ne cherchaient point à imiter les effets de la poésie, et parvenaient quelquefois à les surpasser.

UHistoire naturelle se continua sous les auspices du gouvernement. A l'exemple du cardinal de Fleury, Louis XV protégeait les sciences; il sentait ce qu'elles peuvent faire pour la prospérité d'un empire. Jetons un coup d'œil sur l'état où elles étaient parvenues.

Le gouvernement avait fait continuer la pTMgr!. a« Méridienne de Paris, commencée sous Louis XIV, et qui traverse la France du Sud au Nord. Dominique Cassini avait conduit ce grand travail; son fils (Jacques) éleva une perpendiculaire à cette méridienne de

sciences.

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