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servir et à repousser la douleur. Ne seroit-ce pas là Montaigne qui nous montre la sagesse ayant pour compagnes la Nature , la Fortune et la Volupté ?..... Ah! pourquoi de pareils éloges ou de pareilles déclamations ! Il seroit facile de les multiplier, et Montaigne n'en seroit pas mieux connu. Cherchons donc Montaigne dans lui-même; et pour trouver le secret de ses contradictions, n'oublions pas qu'il appartient tour-a-tour à la philosophie des peuples antiques et à la sagesse des peuples modernes.

Cicéron, déplorant comme lui les malheurs de son pays, s'écrioit dans le silence de la retraite : «O philosophie ! seule capable de nous consoler, toi qui enseignes la vertu et qui domptes le vice, qui as inventé les lois, formé les moeurs et réuni les hommes, tu seras enfin mon asyle ! et si en d'autres tems je n'ai suivi qu'en partie tes leçons, je m'y abandonne aujourd'hui sans réserve. Un seul jour passé en suivant tes préceptes est préférable à l'immortalité de quiconque s'en écarte! » C'est ainsi que Montaigne, fuyant la guerre civile , chercha un asyle dans le sein de la philosophie. Mais quel sera le systême où viendra se fixer l'indépendance de son esprit ? D'abord il remonte jusqu'à l'antiquité ; il y trouve des sages qui se disent insensibles à l'infortune et à la douleur, inébranlables devant les fureurs du crime et calmes sur les ruines du monde. Ces promesses magnifiques séduisent son ame généreuse : c'est ainsi, ô Caton, qu'il trouve ta mort sublime, et

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qu'à ses yeux tu es le seul modèle que la nature ait choisi pour montrer le terme le plus élevé de la vertu. Mais son admiration pour ce grand homme devoit-elle l'entraîner jusqu'à l'apologie du suicide? Aḥ! sans doute nous admirons aussi celui que sa patrie en deuil et la postérité ont proclamé le dernier des Romains. Cependant plaignons la vertu, si elle a toujours besoin de prospérités ou d'honneurs, et si elle ne sait pas retrouver une patrie dans la divinité. .

La mort est pour Montaigne un sujet inépuisable de réflexions vives et profondes. Il la considère sans cesse , il la touche , il veut pour ainsi dire vivre avec elle jusques dans le tombeau. Les maîtres du portique sont quelquefois moins austères que lui. Cependant sur un sujet si important il s'égare encore, et ses guides le mènent au suicide. Sans doute la mort n'est pas un mal, puisqu'elle est une partie nécessaire de l'ordre de la nature. « Mais, disoit Hiérocles d'Alexandrie, qu'est-ce que la loi ? Qu'est-ce que l'ordre qui lui est conforme ? Qu'est-ce que la vertu fondée sur cet ordre? La loi , c'est l'intelligence qui a créé toutes choses ; l'ordre est le rang qu'elle leur a donné convenablement à leur dignité. » Ainsi la sagesse du paganisme elle-même condamne le suicide , puisque l'homme qui s'échappe de la vie, dérange l'ordre établi par l'intelligence qui la créé.

Montaigne a des opinions hardies sur la mort. Elles élèvent l'ame, et nous font regarder la dous leur, l'exil, la pauvreté, la captivité, comme des maux toujours indifférens , dès qu'ils ont un terme nécessaire. « L'un des principaux bienfaits de la vertu, dit-il, est le mépris de la mort. Elle est pour nous la vraie et souveraine liberté. » Mais il ajoute bientôt qu'elle est l'origine d'une autre vie. On ne doit donc pas prendre ses expressions dans le sens absolu, ni en conclure qu'il croyoit à l'anéantissement. Si tels étoient ses principes , malheur à nous qui, par des sophismes, chercherions à l'absoudre , ou qui , par des éloges imposteurs, voudrions consacrer une doctrine dont la profession publique a toujours été le signe et le présage de la dissolution sociale. Mais la postérité n'a point de pareils reproches à lui faire, et les stoïciens du christianisme l'ont jugé peut-être avec trop de sévérité sur ce point.

En Egypte on faisoit paroître au milieu des festins une grande image de la mort, et une voix crioit aux convives : Bois et te réjouis, car tu mourras. Les poëtes antiques mêloient souvent des pensées tristes et funèbres aux idées les plus gracieuses ; enfin les Romains, pour se familiariser avec la douleur et la mort, faisoient combattre des gladiateurs autour de leurs tables somptueuses, et mollement couchés, ils voyoient couler jusqu'à eux de larges ruisseaux de sang : mais pourquoi, sage Montaigne, se plaire à citer ces exemples de l'antiquité ? Combien la sagesse des tems modernes a inspiré des sentimens plus vrais et plus nobles ! L'antiquité ne compte qu'un seul homme qui osa

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eux nous

mourir sans faste et avec une résignation religieuse. Parmi nous le vulgaire nous montre sans cesse des sages obscurs qui , comme Socrate, prendroient la coupe d’Anytus, et diroient comme lui en buvant la ciguë : « Passons courageusement par-là, si c'est par-là que les dieux nous conduisent et nous appellent. »

L'ostentation des maximes de l'ancienne philosophie a souvent séduit Montaigne. Parvenu sur les hauteurs les plus sublimes du stoïcisme, s'il ne dit point comme ses maîtres que le sage est heureux dans le taureau même de Phalaris, il ne croira pas du moins que ces doctrines austères puissent jamais être déshonorées par de lâches maximes dans ceux qui les professent. Il ne se trouvera point au milieu de ceux qui ne voient que la volupté d'Aristippe dans celle d'Epicure : La volupté enfin ne sera pour lui qu'une divinité généreuse qui, nourrissant la vertu dans son sein, lui apprend à jouer avec la pauvreté, la douleur et la mort. La vertu, disoit-il, est encore la mère nourrice des plaisirs humains. En les rendant justes, elle les rend seurs et purs. Si elle aime la vie, la beauté, la gloire, la santé, son office propre et particulier, c'est savoir user de ces biens regléement et les savoir perdre constamment. En vain les philosophes nous l'ont représentée au milieu des rochers, sur un mont presqu'inaccessible. « Ceux qui l'ont approchée, la tiennent au » rebours, logée dans une belle plaine fertile et » fleurissante.... On peut y arriver par des routes

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>> ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes, » plaisamment et d'une pente facile et polie , » comme est celle des voûtes célestes. Pour n'a» voir hanté cette vertu suprême, belle, triom)) phante, amoureuse , délicieuse pareillement et >> courageuse, ayant pour guide nature, fortune » et volupté pour compagnes , ils sont allez selon » leur foiblesse feindre cette sotte image, triste, » querelleuse, despite, menaceuse , mineuse, et » la placer sur un rocher à l'escart, emmy des » ronces : fantosme à estonner les gens. »

Est-il rien de plus séduisant que de telles images? Inaccessible au commun des hommes, la vertu ne semble-t-elle pas à la voix du philosophe descendre de ses hauteurs formidables et nous apporter la paix , la joie et les plaisirs ! En effet, Montaigne voudroit que le nom de volupté, qui signifie plaisir, fût donné à la vertu qui n’exprime que la violence et la force. Mais ce plaisir, cette délectation délicieuse et pure qui naît quelquefois d'un généreux sacrifice, est-il toujours le prix de la vertu ? Montaigne nous peint, il est vrai, la vertu, courageuse et triomphante ; mais réponds-moi, noble admirateur des héros de l'antiquité: Etoit-ce la vertu ayant pour guide la nature , pour compagne la volupté ou la fortune, qui conduisoit Léonidas aux Thermopyles, qui retenoit Socrate dans les fers, qui ramenoit Régulus à Carthage? Etoit-ce là cette vertu amoureuse et délicieuse qui présenta le glaive à Caton, ou qui inspira ce blasphême à Brutus: «O vertu, tu n'es qu'un fan

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