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Survinrent les théories; on finit par l'expliquer. Pour les uns, c'était un monstre qui voyait tout de travers : que voulaient dire, par exemple, ses faunes vêtus de dentelles ? ses femmes hideuses et bien convaincues de leur attrait, ou belles à l'air screin, impitoyable? Selon les autres, il fallait patienter, attendre : Beardsley deviendrait sage; bientôt, las d'étonner les bonnes gens, quand sa drôle d'imagination serait fatiguéc, il dessinerait comme tout le monde ; il se montrerait enfin sérieux.

Séricux! Que voulaient-ils, ses juges, ses admirateurs ? Son sérieux était justement de se moquer, mais gentiment, sans nuire. On eût beau attendre autre chose de lui. Il trouvait ses modèles au hasard, les envisageait de sa façon à lui; et, quand il ne voulait pas se déranger, il se prenait lui-même pour modèle. De là, ces stupides déchiffrements de ses symboles.

On a appelé sa Mort de Pierrot une « triste biographie >; de même pour d'autres de ses compositions. Certes, le Pierrot qui meurt, c'est Beardsley; et dans ce groupe de personnages qui auprès du lit marchent sur la pointe les pieds, qui mettent le doigt sur la bouche, il a tourné tout simplement au profit de son art les signes évasifs, les apitoiements dissimulés qu’un malade perspicace sait surprendre autour de lui. Mais, c'est le symbole même qui intéresse l'artiste, et non par ce qu'il symbolise.

Dans les neuf pages qu'il a faites pour l'illustration du Rape of the Lock d'Alexandre Pope (pages du reste au premier rang de ses meilleures) tout est charme (faut-il dire l'insigne distinction de toute ligne qu'il traça ?), tout est propre, bien portant, de bonne mine. Ce n'est pas que la sagesse se montre enfin; c'est plutôt que là, l'innocente indispensable moquerie était présente déjà, dans le poème.

L'ouvrc de Beardsley se trouve un peu partout: dans les revues : the Savoy, the Yellow Book; dans quantité de livres publiés. On trouve aussi, chez Smithers, une collection de cinquante dessins, qui contient d'ailleurs un catalogue de ses images rédigé tant bien que mal.

Il y a un an, il s'était fait baptiser. Son naturel se déclara immédiateinent dans l'étude acharnée qu'il fit de Bossuet, de Saint Alphonse de Liguori. Il aima les prières composées par Saint Thomas d'Aquin.

Dès son arrivée à Menton, «lurant l'automne de 1897, le renom de sa douceur, de sa résignation se répandit. Et pendant le martyre de ses derniers huit jours, ces jours de sang étrangleur vomi à flots, de remèdes cruels, la colonie poitrinaire, par le canal du prêtre qui le confessait, se procurait des chapelets semblables au sien et priait à la mode.

John GRAY

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dulgence royale, et finit par se faire calviniste, pour recommencer sa vie sur nouveaux frais. M. Maindron l'a peint avec un art étonnant de puissance et de simplicité : aimé de toutes les femmes, les aimant toutes, aimant toujours, ne pensant avant tout qu'à aimer, preste et fureteur comme Chérubin, impérieux et lassé comme Don Juan, mais sans vanité, sans rhétorique, joyeux et uni dans la séduction, attirant les femmes et poussé vers elles par une attraction simple, irrésistible et naturelle; homme de guerre, impétueux et chevaleresque dans une mêlée, mais aussi partisan retors et dur, connaissant les stratagèmes, les embuscades, goûtant les plaisanteries féroces, jouant par inutile bravade avec la vie, même d'innocents, même d'amis; élégant et brutal, généreux et sans pitié; - et toujours gardant sa verve, sa fantaisie, sa bonne humeur, avec un peu d'afféterie renaissante et de mauvais goût à l'italienne.

Il remplit le livre de ses aventures, de ses amours et de sa simple gaité. Et les épisodes, les personnages,

les
paysages

l'encadrent avec une variété et une vérité insinie. On goûtera le dur Clérambon, amer et sournois dans sa misogynie, avare et méticuleux, qui compte ses reitres et ses écus, amasse dans son harem des femmes de Chypre, et consulte son astrologue avant de partir en guerre; le colossal Jean Leychanaud; Dartigois, industrieux et proverbial; Lannelet; La Bastoigne dont l'admirable caricature pourrait sortir d'un pamphlet de D'Aubigné; Croisigny dont la sobre figure est travaillée avec la précision sèche de Mérimée. Les femmes sont innombrables et charmantes : Gabrielle des Vignes, la femme de Saint-Cendre, séparée de lui, mais toujours amoureuse, inconsolable et languissante, Catherine Dartigois, Macée, Isabeau et Julie, toutes aimées et délaissées, et l'inquiétante figure de Gibonne, et Diane de Follenbrais, dont le portrait, en vingt lignes éparses, est un chef-d'oeuvre. Et il faudrait citer tous les épisodes': la mort du petit page François de Champoisel qui est charmante de tendresse délicate, la vie au château de la HauteGausse, la revue des reîtres chez Clérambon; leur arrivée à Seissat. La suite des tableaux où le village de Seissat se gagne à la religion réformée est de la plus joyeuse couleur, et le portrait de « la demoiselle, maitresse du rittmestre saxon, M. de Bernstein », est une page qu'attendent les anthologies...

Mais je devrais tout dire, tout rappeler. C'est un livre charmant. Il faut le lire, et je ne vois personne qui ne puisse se réjouir de l'avoir lu. Je crois qu'il n'y a rien de plus rare qu'un livre amusant, et dont le charme ne soit gâté par aucun scrupule. Amusant est trop peu dire d'ailleurs. Il y a dans Saint-Cendre une joie presque rabelaisienne, une joie de savant, amassée, précisée et retenue. Ce serait le plaisir d'un Sainte-Beuve d'induire de ce livre le caractère et la vie de M. Maindron qui doivent être d'une diversité bien particulière. Mais, avec de bonnes notes biographiques, un Sainte-Beuve fera cela dans cent cinquante ans.

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