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souffle, si glacé, que dehors j'ai pensé m'éteindre, avant même de
mourir de faim. Jamais je ne m'étais sentie si défaillante. Par un tel
temps, qui donc, si tourmenté de l'avenir, aura pu s'être mis en route?
Trois fois j'en ai douté, mais quatre fois la flamme a répété son signe:
quelqu'un vient. Je me croyais pourtant bien ignorée. Préparons-
nous à recevoir. Allons, flambeau dernier d'Israël! jetons pour l'é-
tranger qui s'approche une dernière lueur expirante -- et puis que le
rideau retombe pour la dernière fois soulevé, que se reclosent sur
leur secret les bouches entr'ouvertes des morts à jamais... à
jamais!... ah! ah! ah! il approche.....
(A ce moment la sorcière, agenouillée, se penche au-dessus du chau-

dron d’où semblent sortir des vapeurs ; elle agite sa tête et son
torse et parle d'une façon toujours plus haletante et exaltée. Il sem-
ble qu'elle voie dans l'eau du chaudron, comme dans un miroir,
tout ce que son monologue raconte.)

Il approche, l'étranger - qui connait la route – il n'a même pas une torche en main... Je sens sur moi tomber, ah! la fatigue de sa course! — dans la montagne, ah! de sa course, il glisse dans le sentier plein d'eau - de la montagne; le vent qui souffle - souffle dans son manteau; - la fatigue - ah! je crois que je vais mourir déjà ! misérable! une pauvre femme, vieille, vieille comme les soucis du monde, voudrait mourir sans être dérangée... — Il approche ! Il approche! l'étranger; - ah! coinme les ronces le déchirent! Sa tête est nue; il a l'air fatigué aussi mortellement que moi-même -- misérable, misérable, ah! comme moi. Il tombe à genoux. Ah! qu'il prie! Non, il se relève; il court, il court dans le sentier de la grotte; il tient un javelot dans la main; - pitié sur moi! je suis sans force aucune; j'entends ses pas — ici! Ici! (De plus en plus hagarde, la magicienne a relevé la tête. Au moment elle dit « Ici » elle regarde autour d'elle de façon à faire comprendre que les deux foyers de vision - réelle et imaginaire - se sont rejoints.)

Vais-je mourir? (à voix toujours plus haute et enfin terminant par
un cri.) Pitié sur moi! Pitié! Pitié! (Saül parait.) Saül!!
SAUL (sur le seuil de la grotte vêtu d'un grossier manteau de bure,

déchiré; l'air hagard; les cheveux pleins de pluie, sur le front.)
(Désolé.) Ah! tu me reconnais? Je n'ai pas l'air d'un roi pourtant!

LA SORCIÈRE (le visage contre terre).
Pitié, Saül! Pitié sur moi très misérable.

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SAUL

N'aie donc pas peur de moi, pythonisse! Je ne suis pas venu t'éprouver. Je suis venu pour t'implorer, et non pas pour que tu m'implores... (Il prend sa tête dans ses mains.) Ma détresse est intolérable.

LA SORCIÈRE Est-ce le roi Saül qui parle ainsi?

SAUL

Oui, c'est Saül. Non, ce n'est pas le roi. - Ah! pourquoi, pourquoi, pythonisse, m'avoir un jour prédit la royauté? – Te souviens-tu combien j'étais beau sans couronne? Le moindre berger des montatagnes (j'en étais !) a plus de royauté dans son allure que ne m'en a donné toute ma pourpre couronnée! J'en connais un qui, dès qu'il s'avance, domine... Quant à moi... (Il tombe assis sur une pierre) je suis fatigué.

LA SORCIÈRE (relevée). Saül! (Comme par condoléance et ne sachant que dire.) Par ce temps la route était dure.

SAUL

Ce temps!? - Est-ce qu'il pleuvait? (Il tâte son manteau trempé.) Oui! - J'ai froid. Viens plus près de moi, j'ai besoin d'être consolé.

LA SORCIÈRE (touche le front de Saül avec une grande tendresse). Saül!

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Ah! pitié?... C'est vrai que je suis pitoyable... pythonisse! voilà des nuits que... (il semble chavirer sur son siège) ah! je défaille! des nuits et des nuits que je cherche et que j'use mon âme à chercher...

LA SORCIÈRE Chercher quoi? - l'avenir? Saül.

SAUL (en prophète). Tourments incomparables de mon âme!... (Se reprenant.) Je ne suis pas toujours si faible que ce soir; - certains jours je parais encore raisonnable; mais la route pour venir ici m'a tué; – je n'avais rien voulu anger ce soir.

LA SORCIÈRE J'ai quelques pains, - veux-tu?

Mais,

SAUL Non; pas encore; mon âme a plus faim que ma chair. parle, pythonisse; peux-tu faire venir un mort?

LA SORCIÈRE (peinée). Un mort... tu veux!? Mais qui?

SAUL

Qui? — Samuel.

LA SORCIÈRE (épouvantée).

H est trop grand!

SAUL

Suis-je Saül?

LA SORCIÈRE Sois obéi. Tu domines encore. (Elle s'approche du foyer et fait tels gestes et simagrées propres à faire venir un mort.)

Vois! déjà la flamme s'agite. Ecarte-toi. SAUL (debout, tient son manteau devant son visage, mais de manière

que seulement l'apparition lui soit cachée, non de sorte les spectateurs ne puissent le voir.)

Samuel! Samuel! Samuel! – Me voici. J'appelle et je crains ton apparition redoutable. Parle-moi, ah! qu'un mot de toi m'accable, m'accable ou me soulage; je suis à bout de mon incertitude et mon inquiétude est plus dure que n'importe quelle parole de toi. – Pythonisse! Pythonisse! que vois-tu?

LA SORCIÈRE

Rien encore.

SAUL

Je n'ose regarder... Mon âme en moi semble bondissante et légère et comme si j'allais chanter... Je défaille. Pythonisse! Pythonisse! —

que vois-tu?

Rien... Ah! Ah! Ah!

LA SORCIÈRE
Je vois un Dieu qui monte de la terre.

SAUL

Quelle figure a-t-il?

LA SORCIÈRE
C'est un vieillard qui monte, et il est enveloppé d'un manteau.

SAUL (se prosterne).
Samuel...

L'OMBRE DE SAMUEL Pourquoi m'as-tu troublé dans mon sommeil ?

SAUL Je suis dans une grande détresse. Les Philistins me font la guerre et Dieu s'est retiré de moi.

L'OMBRE DE SAMUEL Pourquoi donc me consultes-tu si l'Eternel s'est retiré de toi et s'il est devenu ton ennemi?

SAUL

Qui donc alors, si ce n'est, toi, consulterais-je? Il ne m'a répondu ni par les prêtres ni par les songes. Qui me dira ce que je dois faire à présent.

L'OMBRE DE SAMUEL Saül! Saül! pourquoi mens-tu toujours devant Dieu? Tu sais bien que du fond de ton coeur se soulève une autre pensée; ce ne sont pas les Philistins qui t'inquiètent et ce n'est pas cela que tu venais me demander.

SAUL
Parle alors, Samuel, toi qui sais mon secret mieux

que

moi-même. De toute part la crainte a assailli mon âme; je n'ose plus regarder ma pensée. Quelle est-elle?

L'OMBRE DE SAMUEL Saül! Saül! Il est d'autres ennemis que les Philistins à soumettre; mais ce qui te meurtrit est accueilli par toi.

SAUL

Je soumettrai...

L'OMBRE DE SAMUEL Il est trop tard, Saül;—c'est maintenant ton ennemi que Dieu protège. Avant qu'il fût conçu, dans le sein de sa mère, Dieu se l’était déjà choisi. C'est pour t'y préparer que tu l'accueilles?

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Dieu, pour

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Mais puisque Dieu l'avait choisi.

L'OMBRE DE SAMUEL Crois-tu quc

t'en punir, n'ait pas déjà connu de loin les derniers chancellements de ton âme. ll a posé tes ennemis devant ta porte; ils tiennent ton châtiment dans leurs mains; derrière ta porte mal close ils attendent; mais ils sont depuis longtemps conviés. Tu sens bien aussi dans ton cæur l'impatience de cette attente; ce que tu nommes de la crainte, tu sais bien que c'est du désir.

Voici : maintenant, les Philistins dont tu parlais déjà se préparent. Dieu livrera tout Israël entre leurs mains. (Saül tombe de son long par terre.) La royauté sera pour toi comme une pourpre qui se déchire, comme de l'eau qui fuit entre les doigts mal clos de ta main...

SAUL (soupirant). Et Jonathan ?

L'OMBRE DE SAMUEL Jonathan n'aura plus une goutte à boire, un pan de pourpre pour se couvrir... Ah! malheureux Saül! que fera de toi l'avenir si son annonce déjà t'accable?

SAUL

Eternel des armées! mon avenir est dans vos mains puissantes... (Il tombe sans connaissance.)

L'OMBRE DE SAMUEL Oui, malheureux Saül! qui tues les voyants et supprimes ceux qui expliquent les songes – penses-tu tuer l'avenir? Voici, ton avenir s'est déjà mis en marche; il porte une épée dans la main. Tu peux tuer ceux qui le regardent, mais tu ne l'empêcheras pas d'avancer; il avance, Saül, il avance; il est déjà si grand que tu ne peux empêcher nul de le voir.

Pourquoi, si tu ne peux m'entendre, m'avoir demandé d'apparaitre? Ma parole à présent provoquée continuera; désormais elle ne cessera pas de s'étendre; si tu supprimais à présent les prophètes, les choses mème prendraient une voix; et si tu te refusais à l'entendre, toimême prophétiseras.

Dans trois jours, les Philistins te livreront bataille et l'élite d'Israël succombera. Vois! la couronne n'est déjà plus sur ta tête. Sur celle de David, Dieu l'a posée; vois, Jonathan lui-même déjà la pose... Adieu, Saül — ton fils et toi, tous deux, bientôt vous viendrez me rejoindre...

(L'ombre disparait.) LA SORCIÈRE (faiblement). Moi plus vite encore, Samuel...

(Silence.)

SAUL (comme s'éveillant).

J'ai faim.

LA SORCIÈRE (elle est agenouillée près de Saül étendu). Saül!

SAUL (se sonlevant). C'est moi. – J'ai faim. - Voyons, femme, tu vois qu'il faut avoir pitié du roi. Je suis malade. Donne-lui quelque chose à manger...

LA SORCIÈRE
Pauvre Saül! – J'avais gardé ces pains; prends-les.

SAUL (inconscient).
Dis : qui donc parlait ici tout à l'heure? - (N s'émeut.) Vieille
femme, avec qui parlais-tu ? Voyons! que suis-je venu faire ici ? -
Réponds-moi vite : n'es-tu pas la sorcière d'Endor!...

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