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devenus, par suite de circonstances qui tiennent aux meurs, des entrepreneurs de spectacles, et qui se sont conformés aux exigences nouvelles d'une industrie que les Salons ont singulièrement contribué à populariser. C'est l'ordre d'idées selon lequel s'établit entre les deux Salons une différence essentielle. Il n'y a presque plus, entre ceux qu'on a définis « les artistes » et les entrepreneurs, de rapports sensibles, si ce n'est cependant que les derniers demeurent forcément tributaires des premiers, qui seuls inventent des formes où les autres sont obligés de recourir et où ils habituent lentement les spectateurs peu éclairés ou dénués d'instinct que d'abord elles avaient fait reculer.

Au surplus, les meilleurs mêmes entre les artistes, même ceux que les Salons ont refusés ou qui s'abstiennent d'y figurer autrement que par les oeuvres qui vulgarisent leur effort, demeurent tributaires de certains créateurs de génie, parmi quoi quelques-uns se compteront, et qui survivent à distance comme les degrés de la très lente évolution de l'esprit humain.

Quant au public, il s'en revient toujours aussi docilement aux images qu'achèvent pour lui des fournisseurs attitrés et les considère toutes, si nombreuses soient-elles. Des serres encore plus colossales pourront chauffer des déserts plus vastes où lèvera la végétation pâle des statues et grimaceront les petites pousses des bustes en bordures, torréfier, parmi les verdures rares et les admirables tapisseries, des jets plus gigantesques de colosses de bronze, les baraques aux cloisons étrangement bariolées se multiplier à l'infini, - les pieds ne connaîtront pas la fatigue à faire voler la poussière, salaire des torticolis, et, même exténués, même affolés, les visiteurs continueront, fut-ce chevauchant des automobiles, à tourner autour des innombrables monuments.

Peu lui importe que la divergence s'accentue entre les artistes et les industriels. u'elle s accentue à mesure que la fabrication augmente et que la foule grossit. Il lui faut sa distraction annuelle, acceptée comme un devoir.

Que d'ailleurs ce soient les événements militaires ou les épisodes tirés de la vie du haut ou du bas clergé qui soient en vogue, que les marins l'emportent sur les laboureurs ou les tableaux de piété sur les allégories païennes : peu lui importe. Même, il accepte toutes les nouveautés. A la seule condition qu'on les lui fasse accepter sans qu'il s'en aperçoive. Insensiblement les Salons s'éclairent et s'assombrissent, les corps nus bleuissent au soleil que d'abord il n'avait sousferts que vêtus de bitumes et de jus d'apparat. La mode est tour à tour au réalisme, à l'idéalisme, au symbolisme, à l'art chrétien ou préraphaélite ou préhistorique. Il n'en a cure. Tout est permis jusqu'aux pires extravagances. Il n'est défendu que de le surprendre.

De vouloir le forcer à se prononcer sans qu'on l'aide, à réfléchir sur le plaisir qu'il prétend goûter qu'il ne se peut pas qu'il ne goûte,

c'est ce qu'il attend pour se révolter ou pour raisonner. A sa façon. Semblable au singe qui s'accommode de tous les vêtements, de tous les aliments. Mais, si tout à coup on lui présente un miroir, il s'irrite et le briserait de rage que sa patte n'agrippe aucune grimace au revers du tain.

Voilà comment M. Rodin soulève cette année d'unanimes colères et prête à rire aux indigents. La misère des plaisanteries qui se colportent et des indignations qui s'essoufflent sans atteindre au piédestal qu'a conquis un des maltres sculpteurs de ce temps ote toute envie de formuler quelque objection en présence du superbe bloc qu'il dresse à la gloire de Balzac. On n'ose demeurer sensible qu'à la part de nouveauté et de génie qu'il apporte et ne songe plus qu'à l'admirer avec ferveur.

Il faudrait compter coinbien de formules par lui livrées à l'industrie des concurrents sont aujourd'hui répétées, à combien d'exemplaires, dans, ce seul hall ? depuis l'inoubliable Saint Jean et ce visage et ces épaules de femme souriant hors d'un bloc de marbre qu'ils éclairent. Mais on oublie l'audace des inventions passées pour ne lui reprocher que la dernière. Tant de morceaux achevés et dont on n'ose discuter la maîtrise, le Baiser encore cette année, arrêtent les plus malveillants et ne leur laissent la ressource que d'imaginer quelque bouffonne, gigantesque charge d'atelier. Car on peut bien pour honorer la mémoire d'un grand homme l'asseoir sur un fauteuil Louis XVI au carrefour de quelques voies que fait trembler le passage de pesants omnibus, l'accouder, l'archet en main, dans un square, à un pupitre de bronze, sans vouloir se moquer.

On peut bien figurer des centaures, des sirènes, ailer les épaules d'une femme dont la majesté s'élance à la proue d'un navire, on peut bien faire caracoler un grand capitainc sur un cube de pierre, on le peut bien puisqu'ou le fait chaque jour (depuis le temps où l'artiste seul était juge de la qualité de son inspiration. Mais on ne peut, sans le ferme propos de se moquer de ses contemporains, imaginer tout seul un bloc de bronze, admirablement sculptural, différent de tous ceux qui se voient, qui surgisse comme une masse monumentale où ne vivent que des yeux et le frémissement des narines dans une gigantesque face chevelue, et draper cette clligie d'un peignoir, la chausser de bottines qui feraient rougir de honte le plus vilain tailleur, le plus méchant cordonnier.

Il s'agit bien de fondre un bloc expressif, d'agencer des masses et des plans, de rêver à des arêtes, d'obliger la lumière à des jeux savants, de vouloir inventer une silhouette, varier les aspects d'un monument, quand on n'accorde au spectateur, pour commémorer un écrivain, ni une table, ni une écritoire, ni même une pile d'in-octavo, pas seulement une plume. Pauvre fou! (A suivre.)

THADÉE NATANSON

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digne et calme, et d'une véritable majesté. Son cours du Collège de France est suspendu ; la coalition réactionnaire et cléricale fait rage. Renan ne cède pas, se refuse à tout ménagement, à toute transaction, mais simplement, sans rancune et sans fièvre. Tout au plus, dans un mouvement de colère, songe-t-il à se présenter au Corps Législatif, où pourront l'envoyer les électeurs libéraux de Paris. Il y renonça bientôt. Ne regrettons pas cette expérience.

Renan n'était déjà plus un libéral. Au Parlement il ne fût pas resté longtemps irréconciliable. Nous l'eussions trouvé à l'Instruction Publique dans le cabinet Emile Ollivier. On n'en peut douter après les lettres de 1870 et de 1871, dont l'étude est infinement instructive, mais vraiment pénible. Il n'est pas possible de douter que les hommes de la génération de Renan furent épouvantés par la Commune jusqu'au reniement de leurs plus chères idées. Taine en est assurément un autre exemple. Il est désormais démontré pour Renan, et il sera démontré pour Taine, quelque jour, qu'il faut juger comme l'ouvre de deux hommes différents, de deux vies différentes ce qu'ils ont écrit avant ou après le printemps de 1871. De ce jour l'affolement fait perdre à Renan toute perspicacité politique. C'est un don qu'il avait toujours en médiocre ; et il serait même intéressant de reprendre toute la correspondance de ce point de vue. On sentirait sans doute que cette intelligence si souple et si séduisante manquait réellement d'application et d'étendue. Mais, à compter de 1871, l'abondance des jugements faux ou partiaux, des vues puériles et des prophéties démenties est si gênante qu'il m'en coûte d'y insister.

J'ai dit qu'il se trouvait dans ce recueil de nombreuses lettres d'Henriette Renan : elles ne peuvent que contirmer l'idée qu'on pouvait se faire déjà de cette femme vraiment supérieure par la clairvoyance, l'intelligence et la générosité. On pourra même lire un court et fort gracieux billet de Madame Berthelot. Quant aux lettres de M. Marcelin Berthelot, fort nombreuses, fort étendues, fort abandonnées, on comprendra que leur intimité même contraigne à quelque circonspection. On ne pourra en tout cas dénier à leur illustre auteur une solidité et une constance singulière de pensée. En cinquante ans il ne semble pas qu'il ait modifié ses vues sur aucun sujet important. Les événements de 1850 ou de 1890 paraissent trouver en lui le même spectateur et le même juge. Le ton est d'un philosophe volontiers amer et mélancolique dans son amour certain de l'action ; et sa jeunesse déjà semble respirer cette curiosité désabusée. Pourtant ce qui semblera le plus frappant, c'est l'expression d'une amitié entière, ardente, parfois susceptible et jalouse, qui s'irrite d'un oubli, s'alarme d'un retard, mais le plus souvent s'épanche avec un charme véritable de franchise et d'abandon. Je n'ai pas à en dire davantage ; mais il me semble que de cette correspondance, on tirerait aisément, comme un roman de l'amitié; et, en même temps que le biographe et le critique, elle pourra charmer un jour le psychologue.

LÉON BLUM

LES POÈMES

ANDRÉ GIRODIE : La Tendresse ! la Verduresse ! Et à deux sous! (Clerget).

Forme et fond, ce petit livre procède de Jules Laforgue. M. Girodie parle la langue du Jules Laforgue des Complaintes, dans ses fantaisies d'amoureux, lettré, prudent, compliqué, surveillé par le Grand Tout, dans ses pastels roses et gris d'après des peintures, dans ses chansons brèves, pas très rythmiques, pas très musicales, mais curieuses et très désireuses d'être aiguës. Aussi il rappelle Laforgue en son coup d'oeil terne et bienveillant sur les maigres banlieues et les Grenelles du dimanche. Mais si cette influence, une des meilleures que puisse ressentir un jeune poète, et qu'on ne subit (bien) que lorsqu'on est fort intelligent, domine le livre, elle n'empêche le poète d'indiquer par places la nuance personnelle qui sera, sans doute, bientôt la couleur de ses livres. Dejolies pièces dans la série Tendresses, une bonne pièce à Paul Verlaine, un amusant Départ pour Cythere, ironique et familier comme il convient: en somme, un très intéressant début.

DANIEL LANTRAC : L'Imagier du soir et de l'ombre (Mercure de France).

Pour caractériser, il est vrai que ce serait sommaire, M. Daniel Lantrac, on pourrait dire que ce n'est point un maladroit, ce qui implique qu'il a du goût, de la mesure, de la distinction et du dilettantisme.

Il est d'ailleurs toujours intéressant de rencontrer, à sa première sortie dans le monde de l'imprimé, un jeune homme qui n'est pas déguisé en sylvain, qui ne s'arrête pas aux étalages des fruitiers pour s'extasier devant toutes les pommes, et qui ne sort pas, non plus, brusquement de sa poche le plan de la Nouvelle Salente. M. Lantrac se tient fort bien, et son petit livre, menu, a la taille bien prise en un ajustement élégant. Ce sont des poèmes en prose.

Sans retracer ici toute l'histoire du poème en prose, qu'on me permette de rappeler brièvement ce que j'en ai déjà dit. Il y a deux formules de poème en prose : l'une, plastique, sobre, stricte, apportée par Louis Bertrand ; l'autre, chantante et musicale, innovée par Baudelaire dans cette merveille, les Bienfaits de la Lune. Je dis : techniquement; car, pour le fond même, il y a aussi le poème en prose de M. Stéphane Mallarmé, qui transforme l'anecdote pittoresque de Bertrand et l'élève à la beauté du symbole, celui de Rimbaud, et puis il y a la Tentation de Saint Antoine, chantante à la première version, résumée et plastique dans sa formule complète. Mais, techniquement, tous les poèmes en prose jusqu'ici connus peuvent être ramenés à ces deux gammes de sonorités. M. Daniel Lantrac est absolument sous l'influence d’Aloysius Bertrand et, s'il a lu Baudelaire, comme l'indique son poème du Voyageur, il l'a ramené dans les formules précises du Gaspard de la Nuit. Cette influence étant notée (on peut, d'ailleurs, plus mal choisir), il faut laisser à M. Lantrac le bénéfice

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