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LA PETITE MAISON

O ma maison bien douce
je passai mes premiers ans, vaille que vaille,
Ma petite maison avec son toit de mousse
Et son fronton paisible qui s'écaille,
Ses persiennes couleur amarante, décloses
Sur les gazons ventrns pullulent les roses -
Mes roses thé, mes roses sang, mes roses blanches...

O pauvres choses mortes que j'aimais,
En vérité, je ne vous verrai plus jamais.
Et toi, mon petit potager,
Dont j'étais fier,
Si propret et si bien rangé,
Mort d'hier...
Mes choux, o mes laitues, mes carottes frisées...

Puissé-je retrouver, mon Dieu, cette torpeur
Tiède, hébétée et caressante du bonheur,
-haut, tout près de vous, près de la Sainte-Vierge,
Aux beaux habits dorés de la flamme des cierges,
Ainsi qu'au temps jadis, lors je m'amusai
D'un horizon minime et précieux :
Des rideaux d'arbres fins dans la douceur des cieux,
Et la bonne colline, et son église, et puis
Avec un toit pointu comme en bonnet de nuit.

LES BERGERS

L'étoile leur souriait douce dans la nuit...
Une lune de clarté...
Un petit vent parfumé...
De la beauté...
Tous les bergers s'en sont allés...
Leurs moutons hochent la tête
Pour approuver, - Les bonnes bêtes...

La montagne est bleue et la lande rosc..,
Et les bergers vont avec des poses
Discrètes, par le matin frais.
Le bæuf beugle et l'âne brait.

La route leur était mignonne...
Des lys, des simples, des géraniums,
Et des sources fraîches sous les mousses,
Et des oiseaux avec des voix très douces...
La montagne est bleue et la lande rose,
Que de belles choses...

C'étaient de pauvres gens,
Qui ne portaient pas de beaux présents,
Qui ne connaissaient pas la myrrhe et l'encens
Et les épices d'Arabie,
Mais portaient des pains en forme de colombe
Et des petits poissons.
C'étaient de pauvres gens.
Aussi quand ils furent à la maison
Marie leur dit : « Embrassez mon petit enfant,
Caressez, bercez de vos gros doigts
La couche du petit dieu, du petit roi.
Vous lui faites bien de l'honneur... >>

Alors, les bergers pleurèrent de bonheur.

EMMANUEL BENJAMIN-CONSTANT

La Quinzaine dramatique

Odéon. Conférence de M. Georges Vanor, précédant Les Faux Dieux, drame

chrétien en cinq actes et six tableaux d'après A. OEHLENSCHLAGER, par M. JULES DE MARTHOLD. Théâtre-Antoine. Les Tisserands, drame en cinq actes de MM. GERHART HAUPTMANN et JEAN THOREL.- Théâtre de l'Euvre. Aërt, trois actes de M. ROMAIN ROLLAND. Ambigu-Comique. Fualdès, pièce en cinq actes et huil tableaux de Dupeuty et GRANGÉ.

une

Hakon Yarl, le drame d'Ehlenschlager, ne nous eût fait l'effet, j'imagine, à travers l'adaptation de M. Jules de Marthold, intitulée Les Faux Dieux, que d'une cuvre passablement empesée et grandiloquente, si M. Georges Vanor, au dernier jeudi classique de l'Odéon, ne nous avait au préalable disposés à y découvrir des mérites, en nous replaçant adroitement dans une atmosphère propice. Sa conférence, spirituelle et diserte, a su justifier l'intérêt, sinon l'attrait d'une telle reconstitution. Avec méthode, avec clarté, avec aisance prodigue d'images et d'anecdotes, il a conté l'existence aventureuse du poète danois, son séjour à Coppet, parmi les hôtes illustres de Mme de Staël ; il nous a fait comprendre l'influence créatrice d'@Ehlenschlager, l'importance de son apport dans la poésie nationale, et combien fut effective en lui une originalité qui nous échappe et que nous n'aurions pas aisément distinguée à la seule représentation des Faux Dieux. Celle-ci ne laissa pas d'être morose, malgré que M. Ginisty, redoutant la trop uniforme sévérité du spectacle, ait pris souci d'y introduire une note comique autant qu'imprévue en confiant à M. Albert Lambert grand-père, le rôle de Hakon Yarl, le fougueux héros scandinave.

M. Antoine, par la reprise, enfin autorisée des Tisserands, nous a fait revivre un des plus mémorables soirs du Théâtre-Libre. Notre enthousiasme n'a pas déchu ; il n'a rien abandonné de sa véhémence, même rien perdu de sa spontanéité. La censure s'est livrée sur la belle adaptation de M. Thorel à une besogne bien illusoire d'émondage, car si tels épisodes ont disparu, si, en plus grand nombre, des phrases ont été prudemment supprimées, des mots atténués, des cris étouffés, la signification des l'isserands n'a pu être travestie, l'atmosphère est demeurée la même. Celle-ci n'est d'ailleurs nullement délétère et l'on aperçoit aisément que M. Hauptmann s'est efforcé de conserver un ton moins agressif qu'apitoyé, souffrant jusque dans la révolte et qui s'abstient de déclamer. Cette impression de détresse immanente se dégage de l'œuvre d'une façon continue. Peu de drames sont aussi attachants dans leur ensemble, par cet ensemble même ; M. Hauptmann est parvenu à faire d'une collectivité l'acteur principal de sa pièce. Les actes se succèdent sans lien apparent

d'intrigue, l'intérêt gardant une unité plus fondamentale ; il ne s'isole ni nc dévie en aucune spéciale aventure; dans un tableau comme dans l'autre, il reste le même en présence de figures passagères ou de personnages familiers.

On se souvient que la mise en scène des Tisserands valut à M. Antoine un de ses plus justes triomphes, et que le succès de naguère fut, autant qu'à l'ouvre elle-même, dû à sa réalisation scénique. Ce spectacle, nous l'avons retrouvé identique, aussi énergiquement cxpressif. Le frémissement des foules, l'hiver maussade des taudis, la sombre peine sans espoir, les voix hostiles qui commandent, les sourcils impérieux, les faces lasses, les échines serviles, les poings de révolte, les plaintes, les rumeurs, les silences, et cette sinistre Chanson du Linceul, d'abord murmuréc craintive entre les dents et qui s'enfle, grossit d'acte en acte, jusqu'à braver frénétiquement l'aigre menace des fifres, tout ici s'accuse avec une incomparable vigueur d'accent. On ne saurait trop applaudir, en même temps que le metteur en scène, tous les acteurs. M. Gémier rend puissamment l'affreuse désespérance du père Baumert, esclave de son implacable misère ; les yeux d'angoisse, les mains convulsées de M. Pons-Arlès (Dreissiger, le patron) traduisent de façon saisissante, au quatrième acte, l'effroi soudain de la débandade. Surtout M. Arquillière, trapu et roux, ricaneur et têtu. sous sa casquette de soldat libéré, campe un type inoubliable de meneur placide. Et M. Antoine prête un simple héroïsme au vieux Hilse, qui rôde, farouche, autour de sa cage de lin. Encore une fois il faut, sans oublier Mme Eugénic Nau, superbe d'ardeur, réclamer tout le monde, M. Daltour comme Mlle Barny Mlle Luce Colas comme M. Carpentier, MM. Marsay, Desfontaines, Carpentier, Verse, Dujeu, Mmes Dornay, Lefrançais, Reynold, la troupe entière, si parfaitement homogènc.

Le Théâtre de l'Euvre a représenté Aërl, de M. Romain Rolland.

Au lever du rideau une chambre luxueuse, aux tons chauds. Du grand lit à colonnes émergent les boucles blondes d'une jeune femme, Aërt, héroïne présumée des trois actes qu’on entendra. L'illusion se dissipe au bout d'un instant : la dormeuse était un jeune garçon, ainsi qu'il appert de quelques répliques échangées avec un serviteur. L'illusion était permise. Elle est purement d'ordre théâtral et fournirait un prétexte à dissertations essentielles sur la nature d'un art tout de prestige... L'actrice

c'est Mlle Laparcerie sort du lit, bientôt apparaît culottée de velours noir, endossant le pourpoint du jeune prince Aërt, – lequel accuse davantage sa féininité. Aört, enfant souverain, dont la dynastie fut détrônée par le stathouder actuel, est élevé par les soins de celui-ci, dans la solitude et l'abandon. Un précepteur reçut l'ordre d'assoupir sa juvénile énergie ; un valet obséquieux est chargé de corrompre son âme ardente. Dirck, son seul ami, ne l'entretient que de plaisirs. L'enfant se débat, lutte désespérément contre l'avilissante influence, rêve de se reconquérir et de sauver sa

patrie agonisante, sa Hollande comme lui humiliée et asservie. En Lia seule, la fille du stathouder, mariée à un prince étranger, Aērt trouve un appui, en même temps qu'une affection câline. Son âme poureuse s'attendrit. Il confie à Lia ses espoirs prochains, ses projets de révolte, il découvre à son amie, vite alarmée, les plans de la conspiration naissante qu'il parvint à ourdir. Dirck est bientôt averti du danger. Pas plus que Lia il n'hésite, pour sauver Aërt, à dénoncer ses complices. La conspiration est aisément étouffée. Aërt échappe aux mains qui l'ont livré et qui le supplient; victime d'une amitié dont son cæur confiant ne sut pas se défendre, il se précipite au devant de la mort.

Pour apprécier cette ouvre inégale, mais curieuse et délicate, je crains la sévérité d'une impression première, qui ne fut favorable que par endroits. Par l'ordonnance et par l'écriture, ces trois actes ne me paraissent pas conçus dramatiquement. La composition en est singulièrement disproportionnée. On dirait les fragments inégaux et maladroitement soudés d'un drame très long, très touffu, - qui serait émouvant et haut. Tout le second acte, auquel je songe à peine à reprocher d'éterniser entre Aërt et Lia un dialogue unique, aboutit, somme toute, à une absence d'effet. Non pas que l'intérêt, à proprement parler, en soit nul; mais la langue, certes élégante et souvent heureuse, manque totalement de vie : elle est indirecte, monocorde, pour le moins livresque. On constatera toujours qu'une telle langue ne peut produire, à la scène, même pas un effet, dit « de grisaille » ou de « demi-teinte », que parfois l'auteur recherche. Elle ne produit pas d'effet du tout, pour la simple raison qu'on ne l'entend pas. Il ne suffit pas au théâtre que la parole soit énoncée pour qu'on l'entende ; il faut avant tout qu'elle soit en place : la mise en scène doit commencer dès l'écriture. En dépitd'une attention soutenue, autant du moins qu'il est possible dans cette salle toujours tumultueuse du Nouveau-Théâtre, je suis sûr de n'avoir littéralement pas saisi la moitié du texte de M. Romain Rolland. La faute n'en incombe, je le prétends, ni aux auteurs, ni à ma propre distraction, mais seulement au texte lui-même. Une seule scène, celle d'ailleurs qui serre de plus près le sujet véritable, est complètement réussie et dramatiquement exprimée. C'est la scène du dernier acte qui met en présence Aërt, Lia et Dirck. Aört vient d'apprendre que le complot est découvert. Seuls ses deux amis étaient dans la confidence. Eux seuls ont pu le livrer. Aört est anéanti par cette révélation. Il souffre plus qu'il ne s'emporte, car son affection meurtrie est inhabile aux reproches.Dirck et Lia avouent et se justifient. Ils ont cru, ils ont su bien faire, ils n'ont cherché qu'à le sauver. Leur acte fut réfléchi, ils seraient prêts à recommencer. « Je vous aime, dit Dirck, je vous trahirai. »Toute cette fin de la pièce est beaucoup mieux venue et atteint à une assez rare élévation. Aërt est une de ces pièces qu'il faudra lire, parce qu'on ne les découvre qu'à la lecture.

Mlle Laparcerie a prété au personnage d’Aërt une très nécessaire

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